Les ambitions de l’Europe sur le spatial pour les prochaines années

Enfin se poser « en douceur » sur Mars ?
Tech 13 min
Les ambitions de l’Europe sur le spatial pour les prochaines années
Crédits : ESA

Cette semaine se tenait la très attendue session du Conseil de l’Agence spatiale européenne au niveau ministériel. En jeu, rien de moins que le budget et les orientations de l’ESA pour les prochaines années. Voici un (gros) résumé des décisions qui ont été prises.

Avec une hausse de 17 % de son budget – pour un total de 16,923 milliards d’euros très exactement – par rapport à celui voté par le Conseil ministériel en 2019 (déjà présenté comme étant d'une « ampleur exceptionnelle »), l’ESA affirme que l’Europe va pouvoir « renforcer son autonomie, son leadership et sa pérennité dans le spatial ». Le secteur spatial a bien changé en trois ans et pas seulement à cause de l’embargo sur les fusées russes suite à l’invasion de l’Ukraine, mais aussi avec la montée en puissance des acteurs du NewSpace, SpaceX en tête. 

Comme on pouvait s’y attendre, les ministres ont « confirmé la nécessité absolue pour l’Europe de disposer d’un accès indépendant à l’espace », mettant en avant des points comme le suivi et la réduction des effets du changement climatique, la sécurisation des télécommunications et de la navigation, ainsi que la réactivité et la résilience face aux crises. On rappellera que l’embargo sur le lanceur russe Soyouz et le retard d’Ariane 6 conduisent à un embouteillage et des retards sur les lancements de missions européennes… au profit de SpaceX.

Budget : + 23 % pour la France, l’Allemagne reste en tête

Comme en 2019, l’Allemagne est le premier contributeur de l’Agence spatiale – mais ce n’est pas une surprise cette fois-ci – avec 3,5 milliards d’euros (+6 %), suivi par la France avec 3,2 milliards (avec une belle augmentation de 23 %) et l’Italie en embuscade à 3,1 milliards (+35 %). Le Royaume-Uni continue de s’investir financièrement avec 1,9 milliard d’euros (+12 %), en quatrième position. 

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Trois acteurs de la recherche française – le CNRS, l’ONERA et le CEA – « se félicitent des conclusions de la Conférence ministérielle (CMIN) 2022 qui acte une augmentation des moyens dédiés à l’Agence spatiale européenne (ESA), particulièrement dans le domaine de la recherche ». Dans tous les cas, l’heure est à l’unité et c’est le message que tentent de faire passer les gros acteurs du secteur.

Juste avant l’ouverture du Conseil, Walther Pelzer (directeur général de l’agence spatiale allemande, DLR) et Philippe Baptiste (président du Centre national d’études spatiales, CNES) avaient accordé une interview au Figaro et à Die Welt pour désamorcer la situation et affirmer faire cause commune… au moins pour Ariane 6 : « Ce serait un non-sens absolu ! Le budget de l’ESA n’est pas une course de vitesse entre nos pays ! », affirmaient-ils en chœur selon nos confrères français.

Sur les près de 17 milliards d’euros, 3,2 milliards vont à la science et 2,7 milliards au PRODEX (PROgramme de Développement d'Expériences scientifiques), soit près de 6 milliards d’euros au total pour ces deux segments. 2,7 milliards sont également prévus pour l’observation de la Terre et 2,8 milliards pour le transport spatial. Passons au détail.

3,2 milliards pour le programme scientifique

Ce montant permet à l’ESA de continuer sa Vision Cosmique pour les années à venir, et de préparer son nouveau programme Voyage 2050. Ce dernier doit définir la vision globale de l’Agence en matière de science sur la période 2035 à 2050. Les grandes lignes sont déjà tracées ; les missions se concentreront sur les lunes des planètes géantes, les exoplanètes tempérées et l’Univers primordial.

L’ESA rappelle qu’elle va lancer deux missions (dont nous avons déjà longuement parlé) l’année prochaine : « Juice explorera Jupiter et ses lunes glacées, qui abritent des océans, pour savoir si la vie a pu se développer dans le Système solaire ailleurs que sur Terre. Euclid, quant à elle, cartographiera une grande partie de l’Univers, en observant des milliards de galaxies sur dix milliards d’années de temps cosmique, afin de lever le voile sur les mystérieuses matière noire et énergie noire, qui constituent 95 % de l’Univers ».

Elles sont déjà financées et parées pour le lancement, mais le montant accordé permet d’aller de l’avant sur d’autres missions. C’est le cas de Plato et Ariel, « missions de rang mondial d’étude des exoplanètes, dont le lancement est prévu respectivement en 2026 et 2029 ». Il est aussi question de Commet Interceptor qui partira avec le même lanceur qu’Ariel, en 2029 donc (sauf retard d’ici là).

2,8 milliards pour le transport spatial

Le budget du transport spatial n’a quasiment pas bougé par rapport à 2019 et les ambitions restent les mêmes : « continuer à renforcer ses lanceurs Ariane 6 et Vega C, achever le développement du véhicule réutilisable Space Rider […] et mettre au point un propulseur vert à hydrogène pour les lanceurs Ariane qui décolleront depuis le port spatial de l’Europe en Guyane française ». L’ESA veut produire de l’hydrogène entièrement décarboné d'ici à 2030.

Dans le compte rendu de ses résolutions, le Conseil « souligne l’importance, pour l’Europe, de se doter de capacités technologiques clés et d’une expérience opérationnelle dans le domaine des systèmes de transport spatial réutilisables, et de travailler à leur intégration avec les lanceurs européens, en poursuivant la mise en œuvre du programme Space Rider en cours ».  Rappelons qu’Arianegroup planche aussi sur le sujet avec Susie.

S’en suit une belle déclaration qui n’engage que ceux qui y croient : L’ESA « continuera à porter à maturité les technologies dont la maîtrise est indispensable à l’Europe tout en s’attachant à rendre les systèmes de transport spatial plus écologiques et moins coûteux, et en préparant les technologies nécessaires au développement de capacités de transport d’équipage dans l’espace. En outre, à travers son programme Boost!, elle aidera les entrepreneurs à concrétiser leurs projets de véhicules spatiaux ».

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2,7 milliards pour le climat

L’Agence spatiale européenne détaille ce qui nous attend pour l’avenir sur ce plan de l’exploration spatiale. Tout d’abord, elle affirme que le climat « reste hautement prioritaire » et il ne pourrait en être autrement à l’heure du changement climatique et du besoin d’avoir des données pour le suivre de près. Les 2,7 milliards d’euros serviront « notamment à FutureEO, programme de recherche et développement de pointe dans le domaine des sciences de la Terre ».

D’autres engagements sont pris :

  • poursuite de la composante spatiale de Copernicus ;
  • mener à bien la mission opérationnelle Aeolus-2, qui vise à mesurer la vitesse des vents à l’échelle du globe et à améliorer les prévisions météorologiques ;
  • consolider le suivi des nouvelles variables climatiques essentielles et soutenir l’action climatique ;
  • poursuivre InCubed-2 qui veut stimuler la commercialisation dans l’industrie d’observation de la Terre ;
  • établir une copie numérique du système Terre en s’appuyant sur l’informatique dématérialisée, le calcul haute performance et l’intelligence artificielle ;
  • continuer la mise au point de la mission TRUTHS destinée à assurer l’étalonnage croisé des données de différentes missions climatologiques sur lesquelles reposent des modèles critiques ;
  • élargir le réseau de missions d’observation de la Terre de tiers ;
  • assurer la préservation sur le long terme d’ensembles de données climatiques essentielles. 

Cette session a également été l’occasion de donner le « feu vert » à deux missions axées autour de l’eau, élément indispensable à la vie sur Terre :

  • Harmony, sur l’exploration de la Terre, avec la promesse de données inédites « permettant de répondre à des questions fondamentales liées à la dynamique des océans, des glaces et des terres émergées »
  • Magic, qui mesurera la gravité terrestre pour en déduire le volume d’eau présent dans les océans, les calottes glaciaires et les glaciers. But de l’opération : « mieux comprendre les variations du niveau de la mer et d’améliorer la gestion de l’eau ».

2,7 milliards d’euros pour l’exploration spatiale, l’ISS jusqu’en 2030

Ce financement permet, selon l’ESA, d’entamer la prochaine phase de Terrae Novae, « programme d’exploration spatiale de l’ESA, qui se concentre sur trois destinations : l’orbite terrestre basse, la Lune et Mars ». Il doit par exemple permettre à des astronautes européens d’explorer le Système solaire « en s’appuyant sur des robots qui serviront de pionniers et d’éclaireurs ». On ne peut que leur conseiller d’éviter Schiaparelli et on souhaite meilleure fortune au rover Rosalind Franklin qui est bloqué dans un hangar faute de lanceur.

L’ESA précise qu’elle participera jusqu’en 2030 à la Station spatiale internationale. Les astronautes (dont la nouvelle sélection vient d’être dévoilée, avec la Française Sophie Adenot) pourront donc continuer de travailler à bord du laboratoire européen de recherche Columbus. L’Agence avait déjà annoncé cette date (2030) durant son Conseil de 2019. Au début de l’année, la NASA s’est engagée à la maintenir jusqu’en 2030, contrairement à la Russie qui a fait part de son intention de ne pas aller au-delà de 2024.

Passons à la Lune : « les ministres ont approuvé un nouvel élément majeur, l’alunisseur européen à grande capacité logistique (« l’Argonaute »), qui sera capable d’envoyer régulièrement du fret et des charges utiles scientifiques sur notre satellite naturel tout au long des années 2030 ».

En attendant, les travaux sur les prochains modules de service pour les missions Artemis continuent. L’Europe développe pour rappel le module de service sur lequel est posée la capsule habitable Orion. La première mission est dans l’espace et remplit pour le moment parfaitement son rôle. Ce partenariat permettra de programmer des vols pour trois astronautes européens à destination de la future Gateway lunaire, et à « l’exploration de la surface de la Lune, offrant ainsi la possibilité à un astronaute de l’ESA d’en fouler le sol ». Thomas Pesquet a déjà fait savoir qu’il était partant. 

Sur les missions martiennes, « il a été décidé de construire un atterrisseur européen destiné à acheminer le robot mobile Rosalind Franklin jusque sur la surface martienne afin de rechercher d’éventuelles traces de vie dans d’anciens lacs de la Planète rouge ». Jusqu’à présent, c'était Kazatchok qui devait s’en charger, une plateforme fournie par la Russie… la géopolitique étant ce qu’elle est, les plans pourraient donc changer. 

Enfin, la collaboration américano-européenne pour la récupération des échantillons martiens laissés par Perseverance continue. « Les travaux de conception venant d’être achevés, le développement complet du grand orbiteur de retour sur Terre et du bras de transfert d’échantillons de haute technologie de l’atterrisseur de récupération d’échantillons va pouvoir commencer ».

1,9 milliard d’euros pour les télécommunications

L’Agence spatiale européenne rappelle que « la majeure partie de ces fonds sera gérée par l’intermédiaire du Programme de recherche de pointe sur les systèmes de télécommunications (ARTES) de l’ESA, qui vise à stimuler l’innovation dans l’industrie spatiale européenne pour permettre aux entreprises de s’imposer sur le marché mondial très concurrentiel des satellites de télécommunications et de leurs applications ».

Le programme IRIS² (Infrastructure de Résilience et d’Interconnexion Sécurisée par Satellites) annoncé le 17 novembre par le Commissaire Thierry Breton bénéficie de 35 millions d’euros pour ses activités préparatoires. La deuxième phase du projet – qui se posera en concurrent de Starlink, OneWeb et Kuiper – d’un coût de 685 millions d’euros doit être confirmée en 2023.

La Commission européenne rappelait il y a quelques jours qu’il était « primordial pour l’Union européenne de développer une infrastructure de connectivité souveraine, autonome et sécurisée ». Cette constellation fournira des services aussi bien au grand public qu’aux militaires et gouvernements. 

Navigation, sécurité… 

L’ESA revient sur le budget de la navigation qui est passé de 73 à 351 millions d’euros. « Le Programme d’innovation et de soutien dans le domaine de la navigation (NAVISP) de l’ESA va ainsi pouvoir continuer à contribuer au développement de technologies innovantes en matière de localisation, de navigation et de mesure du temps et à soutenir la commercialisation sur le continent européen, qui constitue le plus grand marché spatial aval en expansion constante ».

Belle hausse également pour la sécurité spatiale qui passe de 455 à 731 millions d’euros. Au programme, « Vigil, qui surveillera l’activité solaire, la sonde Hera, qui procèdera à l’analyse approfondie de l’astéroïde Dimorphos après impact, et une première mission de retrait d’un débris spatial en orbite, prévue en 2026 », avec ClearSpace-1 (il était auparavant question de 2025).

Ce programme n’est pas nouveau, il avait été validé durant la conférence Space19+ de Séville. Ce projet, baptisé ADRIOS (Active Debris Removal/In-Orbit Servicing), est piloté par une jeune pousse suisse – ClearSpace – et le lancement prévu en 2025 afin de récupérer en orbite basse l’étage supérieur d’un lanceur Vega (appartenant donc à l’ESA) de 2013.

Ce budget devrait, selon l’ESA, permettre de développer « des services en orbite » et de « nouvelles technologies s’inscrivant dans la perspective d’une économie spatiale circulaire et durable ».

D’autres projets sont financés : « Moonlight de l’ESA, qui vise à encourager des entreprises privées européennes du secteur spatial à proposer des services de télécommunications et de navigation lunaires en installant autour de la Lune une constellation de satellites, et le nouveau Programme de satellites au service de la sécurité civile, qui apportera des réponses rapides et résilientes pour contribuer à la gestion de crises en temps réel au bénéfice du citoyen européen ».

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