État d'Internet : l'Arcep veut chambouler les mesures de débits, vers un IPv6 à deux vitesses

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Guénaël Pépin

Le régulateur a publié son épais rapport sur l'état de l'Internet français. L'autorité projette une harmonisation de la mesure de qualité de service Internet, en impliquant services et FAI. En parallèle, elle s'inquiète de la généralisation du « zero rating » sur mobile et pointe le retard de SFR sur IPv6.

Hier, l'autorité des télécoms a publié la seconde édition de son rapport sur l'état d'Internet en France. Au cœur de l'étude : les mesures de qualité de service, qui ne satisfont pas l'Arcep, alors que la question devient de plus en plus sensible. La fracture numérique est un thème porteur depuis quelques années. En introduction du rapport, le président du régulateur, Sébastien Soriano, en rappelle donc les dangers, dans l'accès aux réseaux et dans les compétences.

L'an dernier, la  première édition était focalisée sur la neutralité du Net (voir notre analyse), avec l'entrée en application de l'Internet ouvert européen. Elle était surtout l'occasion d'obtenir nombre de données inédites, par exemple sur l'interconnexion. Pour la première fois, le régulateur livrait des statistiques précises sur les fournisseurs d'accès Internet (FAI) français et la manière dont le trafic leur parvient. La domination d'acteurs comme Google, Netflix et Facebook était palpable.

L'Arcep continue donc son œuvre, en répétant sa volonté d'étendre la neutralité des réseaux à celle des terminaux, dans l'espoir de devenir le régulateur d'Internet, et non plus seulement des télécoms.

Qualité de service, ton univers impitoyable

Dans son premier rapport, l'institution pointait les grands écarts de résultats entre les outils de mesure de débit. Un débit descendant pouvant être cinq fois supérieur d'un service à l'autre, et huit fois pour le débit montant. Elle soulignait d'ailleurs la dépendance économique de certaines de ces sociétés envers les opérateurs. L'autorité promettait en outre une étude détaillée de ces différences pour fin 2017, sans qu'elle ne vienne.

L'Internet fixe est un sujet difficile pour le régulateur, qui s'appuie sur des mesures en environnement contrôlé (en centres de données), financées par les opérateurs et menées par un de leurs prestataires habituels. Le procédé a été très critiqué lors de sa mise en place fin 2014, notamment par Free, qui s'estimait lésé. Réponse de l'Arcep, à l'époque : l'observatoire est en « bêta » mais ne bougera pas sur le fond. Fin 2015, elle invitait à « réfléchir » à son avenir.

Deux ans plus tard, le système est désavoué. « Nos tests manquaient de représentativité sur le territoire et ils se déroulaient en environnement contraint ce qui permettait aux opérateurs d’optimiser leurs accès » lâche Sébastien Soriano, dans un entretien à 01Net.

Le crowdsourcing, soit les mesures sur des services tiers à la nPerf ou Speedtest, est vertement critiqué pour l'incohérence des méthodologies, difficiles à harmoniser. Certains affichent par exemple le pic de débit, quand d'autres préfèrent la moyenne des essais. Une partie lancent une seule connexion, d'autres plusieurs en simultané. L'emplacement du serveur distant (la mire) est, encore ici, pointé du doigt. Situé chez le FAI, chez un concurrent, chez un hébergeur aux interconnexions variables avec tel ou tel opérateur, ce serveur a une importance cruciale.

Mesure de débits : évolutions techniques et code de conduite

Pour remédier au problème, le régulateur s'appuie sur son mantra : la transparence (ou « régulation par la data » dans le jargon arcepien) et la  « co-construction ». De nombreux acteurs publics et privés ont été consultés, de sociétés spécialisées dans la mesure de débits aux associations de consommateurs, en passant par Inria.

Concrètement, chaque test de qualité de service ferait appel à deux API, pour obtenir des données sur la connexion. La box renverrait ainsi le type d'accès (ADSL, fibre...), le modèle de la box, le trafic généré par les autres appareils connectés (cross-traffic), la connexion LAN... Une autre, piochant dans le système d'information du FAI, fournirait le débit souscrit par le client. De quoi logiquement fournir des comparaisons plus justes avec les autres internautes.

L'Arcep réclame aussi de la transparence dans les mesures. L'emplacement de la mire de test est crucial, répète l'autorité, qui demande des informations sur la méthode de sélection par le service, sur ses capacités, sur la compatibilité IPv6 ou encore l'optimisation de la pile TCP/IP.

Variables mesure Internet fixe Arcep
Crédits : Arcep

Ces demandes sont intégrées dans le code de conduite crowdsourcing, prévu pour l'automne. Il se fonde sur les travaux du groupement européen des autorités des télécoms, le Berec. Plus spécifiquement, sur le rapport sur le contrôle du respect de la neutralité du Net. Y sont ajoutés des éléments sur le temps de chargement de pages web et la qualité de la vidéo en streaming.

L'institution  prépare également des mesures anti-fraude et une réduction de l'importance des limites du Wi-Fi dans les tests. Pour  en finir avec les optimisations.

En parallèle, elle planche toujours sur la conception d'un outil commun aux autorités européennes des télécoms, avec possibilité d'open data. Un appel d'offre a été lancé en mars, les spécifications sont promises pour octobre et la conception est prévue pour le quatrième trimestre. L'Arcep devra tout de même se donner les moyens de cette ouverture des données, au-delà des annonces au suivi difficile auxquelles elle nous a habitués.

Sur mobile, le régulateur pointe les incohérences entre services de mesure de débit. Quand OpenSignal place la France en 36e place mondiale des débits 4G (25 Mb/s), le score obtenu chez nPerf (33 Mb/s) la hisserait en 11e place. « Cette hétérogénéité est peu surprenante : les études menées par l’Arcep en 2017 ont montré que les choix méthodologiques réalisés par les outils de test avaient un impact considérable sur les résultats » souligne l'autorité. Sans parler des liens étroits entre les sociétés de mesure et les opérateurs (voir notre analyse).

Selon les mesures commanditées par l'Arcep, le débit moyen toutes technologies confondues (de la 2G à la 4G) s'établit à 24 Mb/s, contre 34 Mb/s pour la 4G seule. Sur le sujet, l'autorité renforce ses liens avec QoSi (derrière 4GMark), qui fournira les données de son application de crowdsourcing, en plus de celles des mesures classiques. La société semble bien être l'un des rares acteurs de confiance pour l'institution.

Plus de 22 000 signalements sur « J'alerte l'Arcep »

À la mi-octobre, la plateforme « J'alerte l'Arcep » était lancée. 22 500 signalements ont été mis en ligne depuis. « 68 %  concernent un problème lié  à qualité et la disponibilité des services fixes ou  mobiles » conte le régulateur. Deux tiers de ces signalements concernent le fixe, un tiers le mobile.

L'activité semble avoir grandement ralenti depuis le lancement. Début novembre, il était question de 9 000 alertes déposées, puis de 12 600 fin décembre. Autrement dit, en cinq mois, le service a reçu 10 000 nouvelles remontées d'internautes. Notons que le dispositif a pour simple but d'avertir le régulateur, qui ne s'immisce pas dans les dossiers concernés. Pour le moment, seules ces statistiques aléatoires sont fournies au public, sans open data structuré.

Des interconnexions de plus en plus larges

Autre sujet d'importance : les interconnexions entre les opérateurs et le reste d'Internet. Directes (peering), via un transitaire, via un point d'échange Internet (où chaque membre connecté communique avec les autres)... Elles sont le point d'accès des internautes au réseau. Pour cette édition, l'Arcep a seulement pu discuter avec Bouygues Telecom et Orange, Free et SFR ayant refusé de contribuer à cette partie.

Pour les quatre opérateurs, le trafic entrant se situe à 12,1 Tb/s par seconde, pour une capacité totale de 30,7 Tb/s. 0,45 Tb/s provient des points d'échange, 6,08 Tb/s d'opérateurs de transit et 5,55 Tb/s en peering privé, les accords explicites de connexion entre un opérateur et une plateforme, possiblement payants.

Entre 2016 et 2017, ce trafic a crû de 44 %, quand la capacité a bondi de 24 %. Cette grande surcapacité (30,7 Tb/s total pour 12,1 Tb/s « consommés ») n'interdit pas les congestions, puisque chaque interconnexion est unique, et que la consommation n'est pas linéaire dans une journée.

La moitié du trafic vient de quatre acteurs : Google (près de 20 %), Netflix, Akamai (qui héberge du contenu pour d'autres) et Facebook.

 Peering 2018 ArcepPeering 2018 classement Arcep

Le peering représente 50 % du trafic à fin 2017, contre 36 % en 2012. L'importance encore grande du « transit » (via un opérateur intermédiaire entre le service et l'opérateur) dépend entre autres d'une spécificité d'Orange. L'opérateur historique tire une large partie de son trafic d'OpenTransit, le transitaire mondial du groupe, qui sert de porte d'entrée unifiée pour les opérateurs nationaux.

L'Arcep note par ailleurs une baisse du trafic généré par les CDN internes, soit les serveurs qu'un Google ou Netflix posent sur les réseaux des opérateurs, pour décharger les interconnexions et fournir plus rapidement les contenus.

Neutralité du Net, Free et accès au « zero rating »

Concernant la neutralité, l'Arcep affiche son satisfecit. En Europe, la protection est bien là, même si certains outils concrets restent à construire. L'autorité note pudiquement que les États-Unis « relancent le débat » sur la neutralité du Net, alors que le régulateur américain a signé sa mort à la mi-décembre, le couperet tombant le 11 juin.

Sur « J'alerte l'Arcep », 369 signalements liés à la neutralité du Net ont été reçus, principalement pour des problèmes de qualité de service. Rien de bien grave, donc.

L'institution s'est tout de même penchée sur les ralentissements chroniques chez Free, qui ont longtemps touché YouTube puis Netflix. « Contrairement  aux  autres  FAI de grande taille, l’accès de Free à l’essentiel du trafic mondial repose en grande partie sur un seul transitaire, dont  certains  liens  connaissaient  des  saturations  de capacité très régulières » note-t-elle. Aucun scoop sur les négociations en cours avec Netflix, l'Arcep reprenant seulement les indices sortis dans la presse.

Côté outils, l'autorité travaille avec la Northeastern University de Boston sur un service de détection des infractions à la neutralité du Net. Le régulateur aide à fiabiliser les mesures, en réduisant le nombre de faux positifs et en ouvrant la détection d'inspection profonde des paquets (DPI), que l'Agence nationale de sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a obtenu d'installer chez les opérateurs français.

Elle s'interroge aussi ouvertement sur le « zero rating », l'exemption d'un service de la consommation de données mobiles. Idéal par exemple pour un service de vidéo à la demande, dont la consommation ne rognerait pas l'enveloppe mensuelle de ses clients, en payant elle-même l'opérateur pour ce service. La pratique est autorisée par défaut dans l'UE, avec des études au cas par cas.

Pour l'Arcep, même si ces offres sont bien ouvertes équitablement à tous les services, des problèmes peuvent se poser. Selon elle, il peut être dangereux que tous les opérateurs s'y mettent. Dans ce cas, seuls les plus grands acteurs auraient les moyens d'y souscrire partout, leur donnant un sérieux avantage concurrentiel.

Fin 2020, SFR prévoit un important retard sur IPv6

Fin 2017, les quatre grands opérateurs français affichaient 20,4 % d'utilisation d'IPv6 (comptées par requêtes émises). Free est le meilleur élève à ce niveau avec un score de 35 %, suivi par Orange à 33 %. Bouygues Telecom et SFR semblent toujours ignorer l'existence du protocole, avec moins de 1 % d'utilisation.

À fin 2018, Free compte l'activer pour 95 à 100 % de ses clients. Orange opte pour 50 à 60 % dans un an, contre 25 % à 35 % pour Bouygues Telecom et moins de 10 % pour SFR. À fin 2020, les clients de SFR pourraient connaître un vrai problème d'accès au réseau : si Free espère avoir presque tout son parc compatible, Bouygues Telecom planche pour 75 à 85 %, Orange pour 70 à 80 % et SFR... à peine 10 à 20 %.

L'Arcep estime que les stocks d'adresses IPv4 seront épuisés d'ici la fin 2021. Avec le risque d'un Internet scindé en deux, des acteurs ayant uniquement les moyens d'obtenir des adresses en IPv6, devant la possible flambée du prix des blocs IPv4.

Elle rappelle à ce sujet un problème, qui reste entier :  le besoin d'une chaine entièrement compatible avec IPv6, du terminal de l'internaute au serveur qui héberge les données voulues. Un seul équipement « IPv4 only » suffira à la briser.

L'institution en remet une couche sur les problèmes posés par les CGNAT des FAI, des dispositifs qui regroupent plusieurs internautes derrière une même adresse IPv4, en étant seulement différenciés par le port utilisé. Un port source que la Hadopi et bien d'autres autorités n'arrivent pas à obtenir. Si les CGNAT perdurent, les problèmes pourraient donc se multiplier à terme, comme les accusations à tort d'internautes pour les méfaits d'un autre.

Pour l'instant, l'enquête IPv6 de l'Arcep est limitée aux opérateurs disposant d'au moins un million d'abonnés. Elle compte l'étendre aux hébergeurs et opérateurs de 10 000 clients ou plus, pour jauger de la disponibilité à l'autre bout de la chaine. Elle espère aussi clarifier, dans ses chiffres, la part de clients prête pour l'IPv6 et ceux qui naviguent effectivement via le protocole. Un suivi de la compatibilité du top 50 des sites français est aussi prévu, passant déjà de de 22 % en mars 2016 à 34 % en mars 2018.

En parallèle, les auteurs du rapport promettent un atelier avec l'Internet Society France (ISOC), le 10 octobre dans les locaux du régulateur, dans le cadre du Forum de la gouvernance Internet. Les inscriptions sont ouvertes.

La pédagogie et la transparence restent de mise, sans la moindre esquisse de contrainte, alors que l'urgence est bien réelle. De petits opérateurs réclament une action du régulateur sur la question, craignant pour leur activité.

Sus aux plateformes

Bien entendu, l'autorité ne pouvait pas oublier les plateformes en ligne, devenues son cheval de bataille. En février, elle a publié un épais rapport sur la domination des GAFAM (voir notre analyse), invitant les lésés de ce colonialisme à exposer leurs griefs durant tout un après-midi. Un appel du pied au législateur, pour lui signifier sa compétence et sa volonté de prendre le sujet en mains.

L'Arcep compte donc ouvrir les terminaux, pour laisser aux utilisateurs le choix, qu'ils perdraient en achetant leurs smartphones. Dans son rapport, parmi les mesures répétées, l'Arcep assure vouloir « intervenir rapidement » via une nouvelle procédure de règlement de différends pour les TPE et PME.

Ecosystème Internet Arcep 2018
La convergence des acteurs Internet (donc des régulations) vue par l'Arcep


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