Neutralité, qualité, peering : l'Arcep dresse l'état des lieux de l'Internet français

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FAI
Guénaël Pépin

Pour l'autorité des télécoms, l'Internet français est assez ouvert et neutre, mais souffre bien d'inégalités en termes de connectivité... Que les services de mesure aideraient peu à évaluer. Un chantier important pour les prochains mois, qui s'accompagne d'un autre à plus long terme : la neutralité des plateformes et des terminaux.

Le régulateur des télécoms, l'Arcep, publie son premier rapport annuel sur l'état d'Internet en France. Qualité de service, neutralité du Net, interconnexions, IPv6 et ouverture des plateformes sont au programme, avec des données jamais compilées jusqu'ici. Le document donne, par exemple, une vision bien plus précise du trafic entre opérateurs français et services en revenant sur les grands écarts que peuvent fournir deux services de mesure de débit.

Pour l'autorité, Internet est donc un « bien commun » qu'il s'agit de protéger. 85 % des Français disposent de l'Internet fixe, quand le trafic a doublé en France l'an dernier. L'ensemble est porté par la montée en flèche du très haut débit, à la faveur des investissements dans la fibre et la 4G sur mobile. Les opérateurs ont établi leur record de dépenses dans les réseaux l'an dernier (hors licences mobiles), à près de 9 milliards d'euros.

Le rapport intègre le premier point annuel sur la neutralité du Net, demandé par l'Europe et une mise à jour sur le déploiement d'IPv6 dans nos contrées. Sur chaque sujet, l'autorité veut affirmer sa prise de conscience, et avance des pistes de régulation, avec quelques surprises chiffrées, notamment en matière d'interconnexions.

Une mesure de qualité de service très variable

À l'heure où les écarts de connexion entre zones denses et zones rurales sont de plus en plus visibles, la qualité de service est un indicateur précieux de l'état d'Internet. Si l'Arcep mène des études régulières sur l'Internet fixe et le mobile, les solutions actuelles ne suffisent plus. Loin des mesures par un prestataire des opérateurs sur le fixe (très critiquées) et par un acteur spécialisé sur mobile, l'heure serait au crowdsourcing et à la multitude.

Depuis l'an dernier, l'autorité affiche ses discussions avec les acteurs de la mesure de débit sur le fixe. Qu'ils s'appellent Cedexis, IP Label, nPerf ou Ookla (Speedtest), ils fournissent des outils de contrôle de la qualité de service avec des méthodologies propres, qu'il s'agirait d'harmoniser. Il faut dire que les écarts mesurés par l'Arcep sur dix sites web de test sont importants.

Arcep mesure débits fixe
Crédits : Arcep

Pour l'institution, l'écosystème est « riche, diversifié et prometteur » mais pas sans problèmes. « On observe par exemple un facteur 5 d’écart entre deux outils, s’agissant de la moyenne des débits descendants médians sur fibre optique jusqu’à l’abonné » écrit-elle, constatant un « facteur 8 » sur le débit montant lors d'une campagne de mesures.

Le principal paramètre : la place des mires de test, dont certaines sont directement hébergées par les opérateurs. Celles « placées dans le réseau d’un FAI semblent souvent avantager le FAI hébergeur – au détriment, parfois notable, des autres FAI ». La latence peut varier de 35 ms entre les deux cas. L'Arcep note aussi que « cinq des huit entreprises à but lucratif [sur les dix] incluses dans l’étude ont un chiffre d’affaires qui provient en très grande partie des FAI ».

L'autorité veut développer des indicateurs d'usage, rapprocher les mesures d'utilisations concrètes, diffuser les bonnes pratiques sur les méthodologies et lutter contre la fraude. Fin 2017, une étude doit plonger plus en détail sur les différences obtenues entre outils. L'idée étant d'obtenir des méthodes fiables pour cerner d'éventuels dysfonctionnements du marché, notamment en matière d'aménagement du territoire.

Pour le moment, l'Internet fixe est au centre des préoccupations de l'institution. Pourtant, comme nous l'écrivions hier, les problématiques sont similaires sur mobile, avec des acteurs dépendant pour partie de l'achat de leurs données par les opérateurs.

Vers un signalement des entorses à la neutralité

Ces derniers mois, c'est du côté de la neutralité du Net que les responsabilités se sont accumulées pour l'Arcep. Adoptée en 2015 par l'Union européenne, complétée par la loi Numérique française et précisée en août par le groupement des régulateurs européens (le Berec), elle place l'autorité au cœur de son contrôle. Pour mémoire, elle milite depuis longtemps pour ce principe, édictant dix recommandations dès 2010.

L'Arcep a déjà commencé à discuter avec les opérateurs, effectuant un premier tour des conditions générales de vente. Résultat : la suppression de clauses contraires à la neutralité, interdisant des usages comme le peer-to-peer, la VoIP ou les newsgroups. D'autres entorses sont permises en matière de gestion du trafic, par exemple lors de rupture de câbles sous-marins en outre-mer.

Entre autres mesures, « le règlement impose que les FAI offrent une liberté de choix complète du terminal » rappelle le régulateur. Dans une étude publiée en parallèle, il considère bien les box Internet et TV comme des terminaux, même si cela ne doit pas préjuger d'une éventuelle suite. Les FAI continuent d'arguer qu'il s'agit bien d'un élément de leur réseau. Sur mobile, l'Arcep doit notamment scruter la mise en avant des contenus, zero-rating (exemption de la consommation de données mobiles) ou sponsored data, adoubés outre-Atlantique.

Au second semestre, un espace de signalement en ligne des infractions doit être proposé. C'est déjà ce qu'ont monté plusieurs organisations de défense des internautes, avec Respect My Net. Les moyens de détection et les conséquences d'une remontée ne sont pas encore précisés. Un autre outil, destiné à évaluer la qualité de service et détecter des mesures de gestion du trafic, est aussi dans les cartons.

D'où vient le trafic Internet des opérateurs ?

En attendant, le régulateur fournit (enfin) de nombreux chiffres sur les interconnexions des fournisseurs d'accès avec le reste d'Internet. Pour rappel, il s'agit des liens entre opérateurs, qu'ils connectent des internautes ou un service.  Ils peuvent se connecter directement, passer par des points d'échange (où tout le monde accède à tous ceux connectés) ou par des opérateurs de transit (servant de ponts). L'autorité surveille ainsi ce marché, qui « fonctionne correctement, en dépit de tensions ponctuelles ».

Des cas célèbres (les années de problèmes entre Free et YouTube) ou récents (les soucis de Qobuz chez Orange) seraient donc des exceptions. Le trafic Internet mondial serait passé de 20,1 milliards de petaoctets par mois en 2010 à 88,7 milliards de petaoctets par mois en 2016. En France l'an dernier, les quatre grands opérateurs recevaient en moyenne 8,4 Tb/s, sur 20,3 Tb/s de capacité (+36 % face à 2015).

55 % de ce trafic vient de cinq acteurs : Google, Netflix, Facebook, Akamai et Canal+. Le premier compte pour plus de 30 % des données reçues, incluant YouTube. Il faut dire que 50 % du trafic provient du streaming, contre 15 % pour le web et pour le téléchargement. Notons la 11e place de Valve, derrière la plateforme de jeu Steam.

Arcep transit Internet
Crédits : Arcep

Au second semestre, 55 % du trafic entrant vient d'opérateurs de transit (4,6 Tb/s), dont Open Transit International (OTI), le réseau mondial d'Orange. 40 % sont issus du peering privé entre grands FAI et services (3,4 Tb/s)... Quand environ 5 % venaient des points d'échange (400 Gb/s).

À cela s'ajoute les données reçues de serveurs de cache de grands services (comme Netflix ou YouTube) déposés directement sur le réseau des opérateurs, au plus près des clients. Ils compteraient pour 11 % du trafic global jusqu'aux abonnés, « chaque contenu qui y est stocké une fois [étant] consulté ensuite entre 8 et 25 fois en moyenne ».

Si les points d'échange (IXP) restent minoritaires en termes de trafic chez les grands opérateurs, ils ont leur importance. Les acteurs se multiplient sur tout le territoire. « L’Arcep observe une régionalisation des IXP, dont l’extension de France-IX à Marseille est emblématique » note le rapport. La cité phocéenne deviendrait d'ailleurs un nouveau point important en termes d'interconnectivité.

La transition vers IPv6 amorcée

Bien plus technique, la transition vers IPv6 est « significativement engagée » selon l'Arcep. L'utilisation du protocole reste pourtant minoritaire face à IPv4 chez les opérateurs français, la faute notamment à son absence totale sur les réseaux mobiles. L'imposer était l'un des combats de la députée Corinne Erhel, décédée le 5 mai, qui avait réussi à imposer la compatibilité IPv6 aux terminaux loués ou vendus en France à partir de 2018.

Sur tous les maillons du réseau, les opérateurs restaient bien le plus faible, avec un taux d'adoption bien plus bas qu'ailleurs. La grande majorité des terminaux en France serait bien compatible avec le protocole, selon l'Arcep. Si le rapport actuel regroupe surtout des indicateurs existants, avec quelques données supplémentaires, il doit s'enrichir en fin d'année de données détaillées sur l'épuisement des adresses IPv4 et l'état d'avancement vers IPv6.

En attendant, l'autorité poursuit encore plusieurs objectifs sur le sujet, comme pousser l'Etat sur la voie, formaliser et contribuer aux espaces d'échange techniques et amener les formations vers le « nouveau » protocole. Un travail de longue haleine.

Vers la neutralité des plateformes... et des terminaux

Régulateur des télécoms, l'Arcep, tente de se rapprocher du contrôle des plateformes. C'était l'horizon affiché lors de ses 20 ans, en février, c'est un objectif réaffirmé aujourd'hui. « Les opérateurs [...] sont confrontés à une désintermédiation croissante de la part des fournisseurs de contenus et d’applications » notamment sur téléphonie, messageries instantanées et télévision, écrit-il.

Un rapport complet sur la neutralité des plateformes doit être publié en 2018, après un premier diagnostic lancé ce matin (sur lequel nous reviendrons). Les terminaux concentrent les interrogations de l'autorité, pour qui ils peuvent être déterminants dans l'accès des internautes au réseau des réseaux. L'autorité a déjà auditionné de nombreux acteurs, dont certains se sont par ailleurs plaints collectivement à la Commission européenne.

Cette dernière mène déjà des enquêtes sur cette question, accusant notamment Google d'abus de position dominante via la préinstallation de ses Play Services sur la plupart des terminaux Android. L'entreprise, qui a récemment embauché l'ancien directeur général de l'Arcep comme lobbyiste, répond que les constructeurs sont libres de préinstaller d'autres applications et les consommateurs de se tourner vers d'autres plateformes.

Arcep plateformes
Crédits : Arcep

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