Intelligence, social... FreshRSS veut redonner un coup de fouet aux agrégateurs de flux

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Guénaël Pépin

Près de cinq ans après la mort de Google Reader, l'équipe derrière FreshRSS veut faire évoluer les protocoles et l'utilisation des flux d'actualité. Détection des doublons, regroupement par thèmes, nouvelle présentation : les idées ne manquent pas, pour un outil qui mise aujourd'hui plus sur ses valeurs que sur l'innovation.

À l'heure des débats sur le contrôle de l'information par les plateformes en ligne, les flux RSS font presque figure de vestige d'un autre temps. Plus qu'un outil, la « syndication » de ces flux serait une autre approche d'Internet, que l'équipe de FreshRSS voudrait bien remettre au goût du jour.

FreshRSS est un agrégateur open source, autohébergeable, initié en octobre 2012 par Marien Fressinaud. « J'étais mécontent des outils de l'époque. Je l'ai lancé entre la fin d'IUT et le début d'école d'ingénieur. C'était mon plus gros projet à l'époque » nous conte celui qui travaille aujourd'hui dans une SSII grenobloise.

Le projet a depuis été repris par d'autres développeurs, menés par Alexandre Alapetite, ingénieur installé au Danemark depuis 2003. Début mars, le logiciel est passé en version 1.10, avec quelques correctifs et ajustements. Il est aujourd'hui distribué en 13 langues, en propre ou via des systèmes tiers.

Quand Miniflux prône le minimalisme (voir notre entretien), FreshRSS se distingue surtout par sa philosophie. « Un point central, c'est cette contribution à notre petit niveau, humble, à des valeurs importantes », dont l'accessibilité et la bienveillance envers la communauté, nous déclare Alexandre Alapetite.

Pour faire évoluer les lecteurs de flux RSS, les développeurs envisagent plusieurs fonctionnalités optionnelles, comme un regroupement automatisé des flux ou l'établissement de tendances entre les instances de l'outil. Nous en discutons avec les deux concepteurs, responsables d'un projet « plus actif que jamais ».

Un flambeau passé il y  a trois ans

En 2012, FreshRSS était donc un projet d'étudiant. Le choix du web était d'abord une question pratique pour le fondateur de FreshRSS, qui s'exerçait au code et à l'autohébergement. « Ce n'est pas très compliqué à concevoir. Un ami en école d'ingé disait que "Si en école d'ingé, tu n'as pas développé ton lecteur de flux RSS, tu as raté ta vie" ! » s'amuse-t-il.

Le développement avançait « par cycles de motivation. Quand j'étais motivé, Alexandre l'était un peu moins, et inversement » se souvient Marien Fressinaud. Cette mécanique a duré entre juillet 2013, à l'arrivée d'Alexandre Alapetite, et janvier 2015, quand le fondateur de FreshRSS s'est mis en retrait.

« J'avais des besoins, donc une vision précise de l'outil. À la sortie de la v1, le logiciel me convenait. J'ai pris une année sabbatique après mes études, dont trois mois pour sortir cette version en janvier 2015 » nous détaille-t-il. Le flambeau a donc été passé à ce moment, même si une partie de la documentation et des transferts de comptes sociaux manquent encore, par oubli. 

Si Alexandre Alapetite mène aujourd'hui le développement, il est accompagné d'autres contributeurs, dont Alexis Degrugillier, Frans de Jonge et Kevin Papst. Pourquoi FreshRSS ? « C'est un peu par élimination. J'étais un utilisateur content de Google Reader. Google avait déjà fermé plusieurs services assez brutalement, avec un préavis de l'ordre de trois semaines ou trois mois dans le meilleur des cas. C'est très court » se souvient-il.

La mise à mort de Google Reader a été un événement fort dans le monde des flux RSS. Pour Alapetite, la fin de cet outil quotidien a été « un choc. J'ai réalisé que j'étais devenu paresseux et que je me laissais aller à utiliser des services dont je n'avais pas le contrôle ». « Ça a été élément déclencheur dans le désir d'aider à l'autonomie, la décentralisation, pour ne pas être obligé de suivre Facebook, Google ou autres » justifie le développeur.

Depuis, il travaille au moins quelques heures par semaine sur FreshRSS, voire des week-ends pour concevoir une fonction particulière ou sortir une nouvelle version stable. « J'ai coupé un certain nombre de choses chronophages, comme la télévision, pour avoir à la fois du temps pour la famille, du sport et des contributions open source. »

FreshRSS
L'interface principale de FreshRSS

Simplicité et ouverture en porte-étendard

Son choix de FreshRSS vient aussi d'un rejet de Tiny Tiny RSS, l'agrégateur autohébergeable historique, dont Alexandre Alapetite a peu goûté la philosophie à l'époque. « Très vite, j'ai fait quelques contributions. Immédiatement, le ton de la communauté inacceptable, un manque de politesse accablant, des insultes, des retours techniques complètement injustifiés... C'est horrible pour les nouveaux » estime le développeur.

Pour lui, Tiny Tiny RSS est l'archétype du modèle à éviter. « Même techniquement, ce n'est pas extraordinaire, c'est lourd. Aux utilisateurs qui ont des serveurs trop petits, on leur dit d'aller voir ailleurs et de prendre plus grand. Ce ne sont pas du tout mes valeurs. »

FreshRSS s'appuie donc sur d'autres valeurs humaines et techniques, qui passent par un logiciel léger, installable (presque) n'importe où en PHP et une communauté accueillante. « Le but est que ce ne soit pas trop basique, qu'un utilisateur avide de RSS puisse trouver ce qu'il cherche, avec une communauté » résume le concepteur. Les utilisateurs doivent aussi pouvoir le modifier simplement, pour partager leurs améliorations.

« Nous voulons être présents avec notre alternative lorsqu’une personne est soudainement dans l’état d’esprit qui correspond. Il est important que les déçus de Tiny Tiny RSS, par exemple, ne fuient pas le libre, la décentralisation, et le RSS pour autant » ajoute le Danois d'adoption.

« D’une manière générale, nous œuvrons à notre petite échelle pour promouvoir les bonnes pratiques – nétiquette – côtés client et serveur. Cela inclut le respect des standards (comme le HTTP avec un cache approprié et des requêtes conditionnelles), ce que certaines autres solutions font mal » argue-t-il encore.

Promouvoir l'écosystème

Le logiciel autohébergeable est l'une des nombreuses offres sur ce créneau, en plus des services commerciaux, aussi nombreux. Il n'est pourtant pas question de parler de concurrence, selon Alapetite. « Il est bien plus important de promouvoir le RSS que FreshRSS lui-même. On a besoin de cette diversité pour assurer un écosystème RSS vivant » selon lui.

FreshRSS cible ainsi les utilisateurs qui veulent un outil léger et complet, installable sur un Raspberry Pi au besoin, ou capable d'accueillir un grand nombre d'utilisateurs. L'équipe qualifie son approche d'humble, avec « un large support des versions et plusieurs bases de données (dont SQLite), qui maximise la possibilité qu’un utilisateur au hasard puisse l’installer avec succès [et] l’utiliser ».

Pas question d'embarquer de grosse bibliothèque. Il s'appuie aujourd'hui sur Minz (un framework PHP conçu par Marien Fressinaud) et SimplePie, chargé de traiter les flux RSS, avec toutes leurs différences et leurs erreurs. Ce dernier serait la seule brique à montrer son âge. Elle pourrait être remplacée par un nouvel outil, dans un futur indéterminé.

L'agrégateur n'est pas distribué qu'en propre. Sa diffusion passe aussi par le système d'autohébergement Yunohost, des collections d'outils pour Docker, des CHATONS (comme Chère de Prince) ou encore Cloudron et DPlatform.

Le RSS a-t-il un avenir ?

Malgré tout, les flux RSS ont été largement distancés par les réseaux sociaux ou Google Actualités. Leur avenir pose donc question, avec une baisse perçue de leur utilisation. « C'est une baisse relative au nombre d'internautes, mais pas en valeur absolue. La part de gens intéressés par ces aspects idéologiques et techniques est peut-être plus faible, mais il y a tout de même bien une place pour le RSS » pense Alexandre Alapetite.

Selon lui, ce protocole n'a jamais été très grand public. « Il est important de maintenir un niveau suffisant d’utilisation de RSS, pour que les diverses sources de données continuent de fournir un tel format » ajoute le développeur. Les éditeurs de presse ne porterait pas vraiment l'outil dans leur cœur, en permettant à l'internaute de lire le contenu sans consulter les pages (et leurs publicités).

« Je sens qu'un jour, un site ne mettra pas à disposition de flux RSS, et que ça se répandra petit à petit... » s'inquiète aussi Marien Fressinaud, qui voit les protocoles RSS et Atom vieillir. Pourtant, ils auraient bien leur carte à jouer.

« Il y a une part de rejet des réseaux sociaux pour les nouvelles, que ce soit l'aspect fake news ou les censures de Facebook sur la nudité. L'approche RSS est un peu plus immunisée, en garantissant aussi une juridiction locale si l'hébergement l'est » note Alapetite. « Ce qui me pose problème aujourd'hui, c'est que Facebook ou Twitter, des multinationales, vont décider de ce que je vais lire » abonde Fressinaud.

Un protocole qui a perdu quelques dents

Parmi les difficultés du modèle « RSS », l'âge du protocole est important. « C'est une technologie vieillissante, et les technologies vieillissantes ont toujours tendance à mourir. Sans outil pour moderniser cette technologie, elle mourra sur le long terme » pense Marien Fressinaud.

Le vrai espoir de FreshRSS réside dans WebSub (ex-PubSubHubbub), une recommandation du W3C qui amène une nouvelle logique. Avec le RSS, chaque agrégateur de flux vérifie régulièrement le contenu à la recherche de nouveautés, « ce qui n'est pas très efficace » pour Alapetite. Avec WebSub, c'est le site qui pousse lui-même les nouveaux contenus vers les agrégateurs.

FreshRSS le supporte, mais il semble encore seul sur le créneau. Peu de sites auraient fait l'effort de l'intégrer, tandis que les flux RSS seraient déjà en déshérence.

L'autre grand problème concerne les interfaces de programmation (API) liant les agrégateurs de flux RSS aux clients (principalement sur mobile). Près de cinq ans après la mort de Google Reader, ses API restent la référence, malgré leur stagnation. Des tentatives de remplacement auraient bien émergé, sans que la sauce ne prenne.

« Les API Google Reader sont encore les plus utilisées. Donc une application open source qui veut une compatibilité large doit les implémenter » note encore Alexandre Alapetite. D'autres existent bien, comme l'API Fever (utilisée par Miniflux), mais son développement a aussi cessé. L'inertie des clients et serveurs mène donc à un statu quo qui pourrait être dangereux.

Redonner un coup de jeune au RSS

Les utilisateurs demandent eux-mêmes peu de nouvelles fonctions. Dans un futur proche, l'équipe compte revoir son système de mise à jour, une meilleure personnalisation par flux et des améliorations de l'interface. Après cela, FreshRSS pourrait apporter du nouveau dans le monde des agrégateurs de flux RSS sur deux thèmes : l'intelligence et le social.

D'un côté, les développeurs prévoient un premier système de détection des doublons, certains sites « remontant » régulièrement leurs actualités. Cette détection pourrait ensuite être étendue aux sujets, pour regrouper les articles par thème, comme le propose Google Actualités aujourd'hui. « Je ne me jette pas dessus, parce que ce n'est pas forcément évident à implémenter. La question est de l'intégrer tout en conservant un système léger, possiblement sur une base SQLite » nous déclare son développeur principal.

Sur l'aspect social, FreshRSS songe à une connexion des instances entre elles, pour dégager « des fonctions connues des services centralisés comme les articles « tendance » ». Car encore aujourd'hui, malgré le succès de Feedly et des réseaux sociaux, ce genre de fonction reste inédit pour les lecteurs RSS décentralisés.

Attention, si ces fonctions sont ajoutées, elles le seront de manière optionnelle, « au compte-goutte » assure l'équipe. « Je n'ai pas encore trouvé le concept magique. Il ne faut pas non plus vouloir tout avoir dans le même produit, pour ne pas finir avec une usine à gaz. D'autres systèmes existent pour le partage, pour la communication, et le font déjà bien » poursuit le concepteur.

Feedly vue magazine
La vue par cartes de Feedly, le service de référence

Même s'il est aujourd'hui en retrait, Marien Fressinaud a aussi quelques idées, comme exploiter les flux des commentaires (généralement oubliés), un classement thématique des sites pour prémâcher la recherche de sources... Voire une refonte de l'affichage classique des flux RSS.

Qu'il pleuve ou qu'il vente, les articles, images ou vidéos sont souvent présentés de la même manière par les agrégateurs, en liste ou vue magazine. Pour Fressinaud, adapter la présentation au contenu serait un bon pas pour attirer les internautes. « Il y a vraiment moyen de faire des choses sympas avec le RSS, mais il faut que la communauté s'en empare » juge-t-il. 

Un développement censé rester bénévole

Malgré ces ambitions, le développement reste bien un projet personnel pour l'équipe, qui n'a pas de calendrier précis en tête. Elle cherche déjà à faire grandir la communauté, notamment des testeurs. La version de développement, en « rolling release », avec une à deux semaines d'avance sur la mouture stable, manquerait ainsi de contributeurs.

Malgré son départ, Marien Fressinaud discute toujours des évolutions avec l'équipe. Aujourd'hui, il se consacre à un gestionnaire de temps open source, Lessy, « J'essaie de prendre ce que j'ai appris de la gestion de communauté de FreshRSS pour l'appliquer sur Lessy. C'est assez récent. Les projets open source sont super enrichissants. Beaucoup de choses apprises sur Lessy ont été appliquées par l'équipe au bureau » note-t-il.

En cinq ans de travail, l'équipe n'aurait reçu que 60 euros de dons. Pas de quoi la démotiver, mais elle aimerait accumuler un petit pécule à redistribuer. Soit pour motiver des contributeurs externes (par exemple pour des thèmes mobiles), soit pour redistribuer à des projets libres, comme ceux de l'association Framasoft.

Pas question, donc, de trouver un modèle économique. « Je suis vraiment utilisateur de FreshRSS, je passe plus de temps à m'en servir qu'à le développer » rappelle Alexandre Alapetite.


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