Si le piratage est un cancer, que penser des (in)actions des géants du Net sur nos démocraties ?

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Web EDITO
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le lundi 16 octobre 2017 à 15:09
David Legrand

Alors que le monde de la Culture, de la création et des technologies se focalise toujours sur le piratage, il met bien moins de moyens pour lutter contre un problème qui nous concerne tous : l'incapacité des États à demander des comptes aux géants du Net, notamment lorsqu'il s'agit de transparence et de traitement de l'information.

Lors des rencontres du Cinéma de Dijon, Françoise Nyssen, actuelle ministre de la Culture et co-directrice de la maison d'édition Actes Sud, a jugé que la lutte contre le piratage était  une « priorité absolue », cette pratique étant une « arme de destruction massive de la valeur ». Un cancer, même, selon Xavier Rigault, le co-président de l’Union des producteurs de cinéma (UPC).

Mais derrière ces mots forts se cache une réalité bien plus complexe. Notamment, celle de l’incapacité française à répondre aux évolutions technologiques, surtout lorsqu’il s’agit du domaine culturel, dont la presse, qui dépend du même ministère.

Protéger la création sans tuer l'innovation : une impossibilité française

Nous ne reviendrons pas ici sur la longue histoire de la lutte contre le piratage à la française, de DADVSI à Hadopi en passant par ses combats annexes comme la redevance copie privée et autres luttes perdues que représentent le rachat de Deezer ou l’état dans lequel se trouve « la pépite » Dailymotion.

La défense des ayants droit et de leurs intérêts (privés) a malheureusement toujours été un objectif supérieur à celui de l’adaptation du monde de la culture aux défis posés par les nouvelles technologies. Ainsi, pendant que naissait la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet, et que l’on se demandait s’il fallait ou non couper l’accès aux « pirates » présumés, une entreprise de location de DVD devenait un géant mondial de la vidéo à la demande par abonnement : Netflix.

Flock - 8 avril 2017

Et lorsque des initiatives locales comme Vodkaster ou Chill ont vu le jour, que sont-elles devenues ? Des succès accompagnés par un gouvernement vantant la French Tech, accompagnés à l’international ? Non. Le premier a tout simplement cessé son activité MovieSwap avant de déposer le bilan et d'être récupéré par Télérama. Le second, qui était en négociation avec Orange, n’a tout simplement jamais vu le jour.

Que dire de Canalplay, Netflix à la française du géant Vivendi, qui visait le million d'abonnés en 2014... et qui a finalement été réintégré comme une simple composante de l'option Cinéma-Séries des nouvelles offres de Canal en 2016.

Agiter sans cesse le chiffon rouge du piratage et invoquer un cancer est ainsi une manière assez simple d’éviter de faire le bilan des erreurs passées ou de se demander si nous ne sommes pas en train de les recommencer. Mais aussi d'avoir à regarder la vérité en face, et de voir où sont les véritables problèmes.

La création, c'est aussi la presse

On aimerait d'ailleurs que la ministre de la Culture s'exprime de manière tout aussi audible sur une autre forme de cancer, qui touche son domaine et qui, cette fois, porte atteinte jusqu'aux fondements de nos démocraties : celui qui atteint la presse d'information, notamment en ligne. 

Ici, le problème n'est pas à chercher du côté des vilains internautes, pirates en puissance et adeptes du tout gratuit, mais de ces plateformes qui contrôlent de manière croissante notre accès à l’information et nos échanges. Ce, de manière assez défaillante, et sans que jamais personne ne vienne réellement leur demander de rendre des comptes.

Ainsi, alors que l’on célèbre un peu partout l’Open Data, on combat assez peu le manque de transparence dont ces sociétés font preuve, même lorsque cela concerne l’accès à l’information du citoyen. Le mal est là depuis des années, à travers des services comme Google Actualités et autres flux d'actualités de Facebook. Mais pendant longtemps, rares sont ceux qui sont venus contester la situation.

La distribution de la presse, protégée dans le monde physique par la loi Bichet de 1947, a ainsi été mise progressivement dans les mains d'entreprises américaines peu transparentes, auxquelles personne n'ose vraiment s'attaquer. Comme dans un bon vieux roman de science-fiction où des mega-corporations mondialisées écrasent les états.

L'information à l'ère de la page vue à tout prix

Il faut dire que cette situation a plutôt profité à certains médias « partenaires » de ces géants américains, trop contents de pouvoir jouer de leurs règles afin de maximiser leur audience. 

Comme ces astuces qui permettent assez facilement de tromper ces algorithmes à l'intelligence supérieure en modifiant sans cesse la date de publication des articles pour apparaître plus souvent en tête des résultats. Ou en « campant » assez tôt les noms supposés du prochain Samsung Galaxy / iPhone afin d'attirer du trafic sur fond de rumeurs.

Oui, en 2017, à l’heure du machine learning et de la voiture autonome, la distribution de l’information, élément vital à la vigueur de notre démocratie, en est encore là.

Et si Facebook ou Google jurent constamment, la main sur le cœur, qu’ils favorisent l’information de qualité grâce à des systèmes à « l’intelligence » toujours plus extraordinaire, la réalité est tout autre. Car il est surtout question de mettre en avant les dernières actualités « tendances » de médias, forcément en accès gratuit, sans attachement concret à la véracité ou à la qualité de l'information délivrée.

Cette dernière étant complexe à mettre sous la forme d'un algorithme, c'est souvent l'audience du média qui fait office de garantie dans un cas comme Google Actualités. Pourtant les erreurs sont légion. Rappelons-nous du fameux tigre qui n'était qu'un gros chat, de la cité maya ou de la cape d’invisibilité.

Yann Guégan publiait en août 2016 une rétrospective de fausses informations toujours en ligne sur des médias ayant pignon sur rue. Depuis, qu'est-ce qui a réellement changé ? Rien.

S'adapter à l'humeur des géants indécis comme Facebook

Pour Facebook, les choses sont un peu différentes et on note ici surtout une forte variabilité des critères et des besoins. Les médias doivent constamment s'adapter aux dernières exigences du géant américain qui les pousse parfois à le suivre en finançant la production (ou le fact checking) de certains, là aussi sans avoir à rendre le moindre compte sur la façon dont son favorisés tels ou tels dans le processus.

Au départ, il fallait donc simplement créer de l'engagement et opter pour des titres émotionnels, puis proposer des vidéos, si possible dans le domaine du fooding, puis de l'humour ou des formats courts pour l'ère du « content snacking » avec du texte (parce que la lecture automatique se faisait alors sans le son).

Maintenant, il est plutôt question de contenus en direct et autres productions « Premium », le service ne se voyant plus comme un concurrent de Twitter, mais plutôt de la télévision et autres services de SVOD. Une approche « test & learn » agrémentée d'un brin d'opportunisme sur les dernières tendances, auxquelles les médias doivent s'adapter... et leur modèle économique avec. Mais quel modèle économique, d'abord ?

On a ainsi vu certaines pages de médias se prendre tantôt pour Upworthy (jusqu'en 2013), puis College Humor, Cuisine TV, ou encore BFM TV sur fond de journalisme mobilo-shiva, le tout en espérant être capable de profiter de « la vague », sans voir où celle-ci les menait.

Mais les résultats sont là : Facebook est devenu un média (qui dit parfois ne pas en être un) où les fausses informations se retrouvent au même niveau (voire mieux mises en avant) que les enquêtes journalistiques. Où la recette d’un mix entre croissants et mauvais gratin est bien plus populaire que des révélations sur lesquelles un journal comme Mediapart peut travailler depuis des années.

Un média où n’importe qui peut venir soutenir la propagation d’articles au contenu malhonnête à travers l'offre de publicités sponsorisées, sans que cela soulève la moindre alerte. Ce, même si cela est capable de déstabiliser des élections ou le niveau d’information de nos concitoyens.

Et c'est seulement à ce moment-là que la machine a commencé à se gripper et que tout le monde a commencé à mesurer l'ampleur de dégâts et le manque de sérieux de ces géants mondiaux. Tout juste commence-t-on a... les interroger.

Le monde de l'info à la chaîne pris la main dans le pot de fake news

Facebook n'est pas le seul concerné. Twitter, avec son incapacité à lutter contre les spams, les bots et tous les autres comportements qui n'ont pas leur place dans un espace public, l'est tout autant : menaces de mort, harcèlement, propagande à la chaîne. Combien faudra-t-il de #GamerGate ou de blocages injustifiés pour que la société soit enfin mise devant ses responsabilités et rende des comptes ?

Que dire de Google Actualités, qui a, comme Facebook et d'autres, diffusé de fausses informations lors de l’attentat de Las Vegas. Ce, alors que cela fait des mois, voire des années que tous ces acteurs promettent de renforcer leur lutte contre les fausses informations à coup de billet de blog et de rencontre dans les ministères. Avec la puissance de calcul et les outils à leur disposition, n'en sont-ils pas capables ? Si tel est le cas, pourquoi continuer de l'accepter ?

D'autant que ces services disposent d'une importance telle qu'ils peuvent faire exploser l'audience ou mettre à mort n'importe quel média en un claquement de doigt, sans jamais avoir à se justifier, là encore. La boite noire « algorithme » comme éternelle excuse, comme solution à toutes les mises en causes publiques.

Ensemble, agissons contre le cancer

Qui est à blâmer ici ? Les lecteurs, toujours avides de la dernière histoire marrante à partager à la machine à café quelle qu’en soit la véracité ? Les médias, dont le but ultime est depuis quelques années de multiplier les pages vues à tout prix pour se retrouver en tête des classements de l’OJD/Nielsen/Médiamétrie ? Sans doute.

Mais quelle responsabilité pour ces plateformes qui trient chaque jour ces informations à coup d’algorithmes dont le niveau d’intelligence ne dépasse sans doute pas celui d’un enfant de cinq ans ? Le contenu éditorial ne mérite-t-il pas mieux que ces traitements automatisés ? N’est-ce pas là un véritable cancer en pleine expansion qui touche nos démocraties et qui mériterait l'attention de nos ministres plus de quelques secondes ?

Ce débat ne semble pas réellement préoccuper au sein du Ministère de la Culture, dont la presse dépend pourtant. Pas plus que le secrétariat d’État en charge du Numérique. La balle doit sans doute être dans le camp de l'Europe. Puis dans le monde merveilleux des startups et de la French Tech, on trouve bien plus de manifestations sponsorisées par les « généreux » GAFAM que de remises en cause publiques et profondes de leurs actions. 

Certaines instances semblent néanmoins commencer à s'en préoccuper. C'est notamment le cas de l'Arcep qui pose des questions et des débats intéressants sur le rôle des plateformes. Le Conseil National du numérique, désormais présidé par Marie Ekeland, même s'il s'y prend un peu tardivement étant donné l'ancienneté du phénomène, porte un regard plus critique sur les plateformes, posant la question de leur loyauté et de la confiance qu'il faut leur accorder :

Espérons néanmoins que cela aboutira à de réelles actions, qui amèneront des suites concrètes et des réactions des ministres concernés, plutôt que de simples campagnes de communication comme on en retrouve trop souvent, et visant seulement à se donner bonne conscience.

Car le cancer est une maladie qui nécessite de l'attention, un combat de tous les instants... et qui ne se guérit pas avec de l'aspirine. Nous tenterons de notre côté de vous livrer dans les semaines et mois à venir les clés pour mieux lutter contre ces plateformes et leurs effets parfois pervers.

Halte à la centralisation !

Mais nous continuerons aussi à mettre en avant des alternatives et des projets où des gens agissent, pour faire bouger les lignes et évoluer les mentalités. De Contributopia à Qwant en passant par Cozy Cloud ou encore CaliOpen. Car même si les pouvoirs publics finissent par se réveiller un jour, leur action prendra du temps, sans garantie sur les résultats.

Et ce temps peut être celui qui nous sépare de la période où Internet finira de passer de son état actuel à celui de Minitel 2.0. Un monde numérique, guidé par la technologie où quelques entreprises font la loi au sein d'environnements fermés auxquels nous nous serons dramatiquement habitués.


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