Le plan de l’Europe pour « prendre son destin économique et industriel en main »

Prends, prends, prends-toi en main, c'est ton destin
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Le plan de l’Europe pour « prendre son destin économique et industriel en main »
Crédits : imaginima/iStock

Thierry Breton détaille les grandes lignes du plan de la Commission pour faire en sorte que l'Europe puisse « prendre son destin économique et industriel en main ». Les enjeux sont nombreux : énergies, batteries, cloud, semi-conducteurs, approvisionnement en matière première…

Lors de son discours à la conférence « Une industrie plus forte pour une Europe plus autonome », Thierry Breton, commissaire européen chargé du marché intérieur, de la politique industrielle, du tourisme, du numérique, de l'audiovisuel, de la défense et de l'espace, rappelle que la donne a radicalement changé suite à la pandémie :

« Jusqu'à récemment, certains croyaient dur comme fer que dans la globalisation et la mondialisation les chaînes d'approvisionnement mondiales étaient pérennes et nous garantiraient une sécurité d'approvisionnement en toutes circonstances. Ce crédo s'est fracassé sur la nouvelle réalité qui s'impose désormais à nous ».

L‘Europe prise en étau entre les États-Unis et la Chine

Il donne deux exemples, de part et d’autre du globe pour ne pas faire de jaloux : « la réalité du "China First" pour les masques » et l’« "America First" pour les vaccins ». « Qui aurait cru que même nos partenaires américains empêcheraient nos propres entreprises européennes d'accéder aux éléments essentiels qu'elles produisaient elles-mêmes sur le territoire américain et dont elles avaient besoin pour la fabrication de vaccins en Europe », explique-t-il.

On peut également ajouter la pénurie de semi-conducteurs « avec des conséquences très concrètes sur notre économie et sur l'emploi » (sans parler des tarifs et de la disponibilité des produits), la crise énergétique avec de fortes hausses des prix du gaz et de l’électricité, la dépendance sur les matières premières critiques (lithium ou graphite synthétique pour les batteries par exemple), etc. Nous revenons d’ailleurs en détail sur ce dernier point dans notre magazine #3.  

La leçon fut brutale, mais « nous avons maintenant une bonne compréhension des domaines dans lesquels nous devons réduire nos dépendances stratégiques et accroître notre capacité industrielle ». Thierry Breton détaille comment l'Europe va « prendre son destin en main ». Plusieurs piliers de l’économie s’entrechoquent : souveraineté, résilience et autonomie. 

Le plan pour hisser l’Europe au niveau mondial

Le commissaire explique que sa feuille de route est « simple et pragmatique ». Elle comprend quatre points principaux : 

  • « Une Europe qui doit investir dans les produits et technologies de pointe nous permettant de rester compétitifs et générer des emplois de qualité,
  • Une Europe leader sur les marchés d'avenir, pas une Europe sous-traitante de tel ou tel,
  • Une Europe "usine" qui se redonne les moyens de produire non seulement pour ses propres besoins, mais aussi pour conquérir les marchés mondiaux, pour exporter.
  • Une Europe non pas fermée sur elle-même et qui viserait à vouloir tout produire pour elle-même, mais plutôt qui sécurise toutes ses chaînes d'approvisionnement afin de ne pas être à la merci de ce que j'appelle la géopolitique des chaines de valeur ».

Pour lutter contre les géants que sont les États-Unis et la Chine, la Commission européenne va donc continuer de jouer la carte de l’unité en favorisant « les alliances industrielles sur les batteries, les matières premières, l'hydrogène, plus récemment les semi-conducteurs et les données, et bientôt les lanceurs spatiaux et l'avion zéro émission ». 

De très fortes ambitions sur les batteries et l’hydrogène

Sur les batteries, qui sont notamment un enjeu stratégique pour les véhicules électriques, Thierry Breton rappelle qu’il y a eu 120 milliards d'euros d'investissements publics et principalement privés en 2019 et 2020, « soit 3.5 fois plus que la Chine ». L’Union européenne compterait désormais « 70 grands projets de batteries […] dont plus de 20 giga-usines, annoncés et en cours de construction ». La France prévoit d’en accueillir trois d’ici 2023.

« Grâce à l'approche "Team Europe", nous sommes en passe de devenir le deuxième producteur mondial de cellules de batterie d'ici 2025 », affirme Maroš Šefčovič, vice-président de la Commission européenne. Seul l’avenir pourra nous dire s’il a raison. Quoi qu’il en soit, pour atteindre cette ambition il faudrait environ « 800 000 travailleurs supplémentaires […] C'est pourquoi nous avons lancé l'Académie européenne de la batterie », ajoute-t-il.

Cette initiative a été dévoilée en juillet 2021, avec comme but de « former des dizaines de milliers de salariés dans le secteur des batteries électriques ». « Rien qu’en France, l’académie européenne de la batterie ambitionne de former 150 000 travailleurs d’ici 2025 », précisait le communiqué de l’époque.

L’hydrogène aussi attise les convoitises avec « 750 projets à déployer d'ici à 2030 » et pas moins de « 10 milliards d'euros alloués » dans le cadre des plans de relance des États membres. « Une législation en préparation sur la définition et la certification de l'hydrogène », ajoute le commissaire Thierry Breton.

Le CNRS rappelait l’année dernière les avantages de l’hydrogène : « il peut être exploité sous forme d’énergie propre en l’associant avec de l’oxygène pour produire de l’électricité dans une pile à combustible. Le tout ne dégageant que de l’eau et pas un seul gramme de carbone ». Tout n’est pas rose : « le stockage et le transport de l’hydrogène » freinent son adoption. 

Il reste un enjeu de taille… et c’est peu de le dire : « si l’hydrogène est un consommable "propre", il ne l’est pas forcément dans sa phase de production. Loin de là. Aujourd’hui, 95 % de sa production mondiale se fait à partir d’énergies fossiles (gaz naturel, pétrole). Pour un hydrogène décarboné – dit « vert », il faut le produire par électrolyse, qui avec les technologies existantes le rend quatre fois plus cher que ses concurrents fossiles ».

Le cloud et l’Europe : une douloureuse relation 

Sur le cloud, « 40 entreprises européennes de l'informatique » se sont regroupées afin de « positionner l'Europe dans la course vers des solutions de pointe hautement sécurisées et à faible latence. Une feuille de route technologique déjà finalisée. Un PIIEC [projet important d’intérêt européen commun en santé, ndlr] est en cours de préparation ».

Le sujet est compliqué et des acteurs français ont parfois l’impression d’être les dindons de la farce, comme avec Gaia-X. En France, nous avons eu la tentative complètement loupée de cloud souverain et plus récemment le « cloud de confiance ».

L’approvisionnement en matière première, c’est compliqué

Concernant l’approvisionnement en matière première, l'Union européenne tente de multiplier ces sources… mais ce n’est pas toujours possible étant donné la disponibilité géographique de certains matériaux critiques. L’Europe a néanmoins « signé de premiers partenariats avec l'Ukraine et avec le Canada », tout en travaillant « étroitement avec nos voisins – Norvège, Serbie – ainsi qu'avec des pays d'Afrique et d'Amérique latine ».

Les chiffres ne peuvent que s’améliorer étant donné la dépendance actuelle : « l'UE ne couvre actuellement que 1 % de ses besoins en matières premières essentielles pour les batteries, telles que le lithium, le cobalt ou le nickel. Quelque 98 % de nos terres rares proviennent de Chine ».

Sur ce sujet, Maroš Šefčovič précise néanmoins que cela « ne signifie pas qu'il faille recourir au protectionnisme ou fermer l'Europe au monde. Au contraire, la Commission estime que la présence de marchés mondiaux ouverts contribue à notre résilience ».

« Rééquilibrer les rapports de force »

Sur l’échiquier mondial, Thierry Breton veut « rééquilibrer les rapports de force ». Il revient sur le cas des vaccins et le « blocus » américain : « Ce n'est qu'une fois que l'Union européenne s'est dotée d'un outil de contrôle des exportations – bref, d'un outil de rapport de force – que nous avons pu débloquer, composant par composant, produit par produit, producteur par producteur, les chaines d'approvisionnement. C'est une leçon que nous devons tirer de cette crise ».

Depuis un an, il y a déjà un « mécanisme de filtrage des investissements directs étrangers », mais Thierry Breton espère que la présidence française du Conseil de l’Union européenne permettra d’adopter – cette année – « la proposition de règlement sur les distorsions issues des subventions étrangères dans les acquisitions et les marchés publics ».

Dans un autre registre, Thierry Breton présentera une « stratégie de normalisation » dans quelques semaines. Il s’agit de faire en sorte que l’Europe ne soit pas laissée sur le banc de touche des grandes décisions concernant la définition des normes et donc « renforcer la gouvernance des organismes européens de normalisation, afin d'éviter que certains grands acteurs industriels exercent une influence excessive sur le développement des normes européennes »…reste à voir comment car ce n’est pas précisé. 

Pour appuyer son propos, il rappelle que la Chine « a fait une échappée pour proposer sa propre norme sur les batteries ultralégères au lithium métal. L'Europe était totalement absente. Cela ne peut plus se produire ».

« Préparer notre avance sur les semi-conducteurs du futur »

Sur les semi-conducteurs, le commissaire veut que l’Europe prépare son « avance sur les semi-conducteurs du futur, c'est-à-dire en dessous de 5 voire 2 nanomètres […] Nous avons la meilleure recherche – le LETI à Grenoble, IMEC à Louvain ou Fraunhofer à Dresden – et les meilleures technologies au monde notamment en équipement de production de puces avec ASML »… dont une usine a récemment pris feu, à Berlin. Les conséquences précises sont toujours en cours d’analyse.

Thierry Breton reparle du Chips Act, annoncé en septembre par la Présidente von der Leyen lors de son discours sur l’État de l’Union. Il devrait arriver cette année. Thierry Breton a récemment donné quelques détails : « L'Europe supportera les investissements, notamment de rupture, et plus largement l'ensemble du secteur en assouplissant les règles de concurrence relatives aux aides d'États. En contrepartie de ce soutien public, nous instaurerons un mécanisme de préférence européenne en cas de crise ».

Améliorer la résilience du marché intérieur

Enfin, il est question de tirer les leçons de la crise et de mettre en place un « instrument d'urgence pour le marché intérieur, avec deux grands volets : une meilleure préparation, et une capacité de réaction renforcée en cas de crise ». « Il s'agira de développer un système pour déterminer quand notre marché intérieur est en crise, une coordination structurée avec et entre les États membres, et des mesures afin d'assurer la disponibilité des biens et services les plus critiques », explique le commissaire.

Il rappelle en effet que les débuts de la crise sanitaire avec les confinements et les fermetures de frontières ont été chaotiques, y compris pour notre marché intérieur. Il y a en effet eu des « entraves à la libre circulation, décidées précipitamment et qui bloquèrent aux frontières certains produits vitaux ainsi que de nombreux travailleurs ».

En guise de conclusion, Thierry Breton explique qu’il s’agit pour le vieux continent d’écrire une nouvelle page de son histoire : « après l'Europe démocratie, puis l'Europe marché, travaillons maintenant à une Europe-Puissance ». Rendez-vous dans quelques années pour faire le point.

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