L’armée française se prépare pour « la prochaine surprise qui viendra de l’espace »

Coucou c'est nous !
Tech 10 min
L’armée française se prépare pour « la prochaine surprise qui viendra de l’espace »
Crédits : DKosig/iStock

Une guerre froide se déroule au-dessus de nos têtes et la France entend bien ne pas se laisser distancer. Le ministère des Armées renforce ses capacités de renseignement et à la défense de ses satellites. Bien évidemment, l’IA est de la partie pour analyser les données toujours plus nombreuses et précises.

Il y a quelques jours, le ministère des Armées publiait une vidéo intitulée : « Maîtriser l’espace, le nouveau défi des armées ». Comme nous l’avons déjà expliqué, des jeux d’espions se déroulent depuis plusieurs années maintenant à des centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes… et ce n’est pas près de se calmer.

Fin 2020, un rapport sénatorial (de 300 pages tout de même) était publié pour les cinq ans de la loi Renseignement. Une importante partie était consacrée à ces enjeux : « l’espace extra-atmosphérique appartenant à tous, il devient, au fur et à mesure des avancées technologiques, de plus en plus investi, à des fins tant civiles que militaires ».

L’espace est incontournable, à tous les niveaux

Michel Friedling, général de division aérienne et commandant du Commandement de l'espace, explique que les satellites militaires « vous donnent une capacité à voir, une capacité d’élongation, une capacité à comprendre et une capacité à agir qu’aucun autre domaine ne peut fournir, du niveau politique au niveau le plus bas (tactique) ».

Vous pouvez ainsi survoler n’importe quel pays, à tout moment de la journée, sans risquer d’incident diplomatique. « Pour les armées du monde entier, les moyens spatiaux sont devenus indispensables pour recueillir du renseignement, surveiller le terrain, communiquer et naviguer », ajoute le ministère dans sa vidéo.

C’est évidemment valable pour la France, mais aussi pour tous les autres pays. C’était d’ailleurs un « sujet de préoccupation dès le début de la conquête spatiale » : « Vous aviez des satellites soviétiques qui survolaient les États-Unis en permanence et vice-versa ».

Depuis Sputnik 1, l’espace est accessible à tout le monde

Le CNES explique d’ailleurs que les États-Unis auraient peut-être laissé gagner les soviétiques dans la course à la conquête spatiale. Les Américains auraient « freiné des quatre fers » pour ne pas être les premiers dans l’espace : « les Soviétiques pourraient en prendre ombrage et en profiter pour réclamer l’établissement de règles identiques à celles de l’aéronautique, interdisant le survol des territoires étrangers sans autorisation », expliquait le CNES.

Alors que depuis le lancement du Spoutnik 1, la règle qui prévaut « autorise la libre circulation dans l’espace, à partir de 100 km d’altitude ». En effet, « les Soviétiques ne se sont en effet pas embarrassés de ces considérations » avec leur sonde qui a survolé plusieurs parties du globe… impossible ensuite de réclamer une interdiction de survol.

Adage militaire : « qui tient le haut tient le bas »

Michel Friedling précise qu’il « y a toujours eu une compétition pour l’accès à l’espace depuis le premier satellite en orbite Spoutnik 1. Depuis cette époque il y a une compétition qui peut être pacifique ou qui peut être moins pacifique parfois parce qu’il y a des enjeux stratégiques importants ».

« Dans le domaine militaire, on a un adage très simple : qui tient le haut tient le bas. Là vous êtes plus haut que tous les autres donc vous voyez tout ce qui se passe en bas », ajoute-t-il. Il suffit de placer un satellite à plus de 100 km d’altitude pour prendre en photo tout ce qui se trouve en dessous, peu importe le pays.

Une présence dans l’espace indispensable

Quoi qu’il en soit, c’est désormais « une nécessité pour toutes les nations aujourd’hui d’avoir une place dans l’espace », affirme le général. Il ajoute que ce domaine est « en train de changer de façon profonde et surtout accélérée », et se demande donc « quelle sera la prochaine surprise qui viendra de l’espace ? ».

Abondant dans le sens du rapport sénatorial, il indique que, aujourd’hui, il s'agit d'un « terrain de conflictualité, comme sur terre, en mer dans les airs et dans le domaine cyber ». Dans ce nouveau « champ de confrontation », les menaces se multiplient et, depuis plusieurs années déjà, la France « s’est mise en ordre de bataille pour conserver un avantage stratégique et opérationnel ».

La résolution des satellites militaires est « confidentielle »

Le dernier lancement stratégique militaire remonte à fin 2020 avec le satellite d’observation CSO-2 « aux capacités hors normes ». Pour ce genre de lancement, l’opération Titan est mise en place autour du site en Guyane afin de déployer une « bulle de protection renforcée » sur tous les terrains : terre, mer et air. Entre 250 et 300 personnes étaient mobilisées pour CSO-2, et cela peut atteindre « jusqu’à 400 personnes sur des tirs spécifiques ».

Alors que le premier satellite CSO (pour Composante spatiale optique) est placé sur une orbite de 800 km – il y sera rejoint par CSO-3 en 2022 –, CSO-2 est à 480 km seulement. Il est donc assez proche de la Station spatiale internationale (qui se trouve à 400 km environ). La résolution précise des satellites CSO est « confidentielle », il faut donc se contenter d’une vague promesse : « Les images qui vont être fournies par CSO-2 vont avoir une résolution encore meilleure ».

Le programme CSO est « la première étape d’un renouvellement complet de la flotte de satellites militaires », qui avait débuté avec les satellites Helios dans le milieu des années 90. L’écoute spatiale militaire va également se renforcer d’ici la fin de l’année avec les satellites du programme CERES (Capacité d'Écoute et de Renseignement Electromagnétique Spatiale) qui prendront la place d’ELISA.

De l’importance d’être indépendant

Le ministère des Armées revient sur le cas de la guerre du Golfe, entre 1990 et 1991 : « la quasi-totalité du renseignement image était apportée par les États-Unis », ce qui n’est évidemment pas sans poser des problèmes sur l’indépendance des prises de décision. Le programme Helios n’était pas encore actif, la France n’avait donc pas de moyen d’avoir ses propres images. Une telle dépendance – y compris envers un allié – n’est pas du goût des militaires.

Le programme CSO « est ouvert aux partenaires européens », affirme le ministère, plusieurs ont déjà signé des accords, parfois avec une réciprocité sur l’accès aux satellites militaires : l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et la Suède.

« Valoriser » les images, avec l’aide de l’intelligence artificielle

Si « l’imagerie spatiale constitue un des piliers du renseignement d’intérêt militaire », il faut « évidemment, faire la distinction entre la fourniture d’une image et la fourniture d’un renseignement », reconnait le ministère.

C’est là qu‘entre en piste la direction du renseignement militaire (DRM) qui doit « valoriser » les images et donc en « extraire l’information essentielle ». Avec CSO, le travail des spécialistes sera plus précis : ils « vont être de plus en plus affirmatifs dans l’analyse des scènes qu’ils vont avoir à décrire et à analyser ».

En plus d’une meilleure résolution, il permet d’obtenir « plusieurs centaines d’images accessibles contre quelques dizaines auparavant » avec Helios. Autre point intéressant : les capacités infrarouges pour la détection thermique. Le ministère donne un exemple :

« des avions alignés sur un parking en plein soleil en journée, je sais dire sur une photo optique : "oui il y en a 10". Mais si à côté de cela je regarde l’imagerie infrarouge, et ben je peux dire que c’est bizarre, car il y a des ombres au sol qui m’indiquent que quelques minutes auparavant il y avait d’autres avions. En fait c’est pas dix, il y en avait quinze ! ».

De l’observation à la surveillance et au prédictif

À l’avenir, les militaires espèrent passer « d’une phase d’observation à quasiment une phase de surveillance », avec l’aide de l’intelligence artificielle bien évidemment. Il existe déjà la plateforme TAIIA (Traitement et Analyse d’Images par Intelligence Artificielle), développée en partenariat avec la société française Preligens (ex-EarthCube) qui est justement spécialisée dans l’analyse automatique de données d’images.

« Nous pouvons détecter des activités fugaces et jusqu’à alors inconnues sur certains sites d’intérêt particulier, tel par exemple la présence de drone sur une plateforme sur laquelle il n’avait jamais été observé. La mise en place d’alertes paramétrées permet aussi de raccourcir le tempo du renseignement », expliquait il y a quelques mois le commandement du Centre de formation et d’interprétation interarmées de l’imagerie.

Cette expérimentation permet aux experts « de collaborer au quotidien pour développer et tester de nouvelles solutions de traitement et d’analyse des images spatiales ». Elle applique « des traitements algorithmiques sur les images issues de la nouvelle génération de satellites d’observation militaires CSO et de détecter la présence d’objets d’intérêts, par exemple des avions, des véhicules ou des navires ».

Enfin, les militaires souhaitent aussi faire du prédictif : « l’objectif du renseignement ce n’est pas tant de décrire ce qui s’est passé à hier, mais assurément d’essayer d’imaginer et de proposer des options/perspectives de ce qui risque de se passer demain ».

Se prémunir de possibles confrontations/attaques

Pour le général, « il y a des nations qui poussent la compétition je dirais un peu plus loin et ce qu’on observe c’est que l’espace devient un domaine de confrontations possibles entre des puissances militaires ». Les menaces sont multiples : cyber (avec du piratage), mais aussi physiques.

Deux possibilités dans ce dernier cas. Tout d’abord une attaque non destructive (sans effet permanent) avec de l’éblouissement, du brouillage et de l’espionnage. Ou au contraire destructive, peu importe la manière. Il est notamment question des missiles terrestres dont plusieurs pays – les États-Unis, la Russie et la Chine, l'Inde – ont déjà fait la démonstration… augmentant au passage le nombre de débris dans l’espace.

Bref, « de nouvelles menaces et donc de nouvelles protections [sont] à prévoir » et la France s’y prépare ; c’est le message du ministère de l’Armée. Plusieurs pistes sont évoquées, avec par exemple de la « surveillance périmétrique des abords » des satellites, la possibilité qu’ils se rendent « obfusqués », d’avoir des moyens de défense externes, etc.

Une expérimentation en cours est un satellite patrouilleur/guetteur qui peut intervenir ou venir s’interposer en cas de menace sur un engin stratégique ; le projet est baptisé Yoda (Yeux en Orbite pour un Démonstrateur Agile). Deux démonstrateurs d’un poids de dix à vingt kilos devraient être mis en orbite en 2023. Puis, « sur la base des résultats obtenus par Yoda, un satellite patrouilleur plus lourd – d’une centaine de kilogrammes – et véritablement opérationnel pourra ensuite être lancé vers 2030 »,

Yoda préfigure l’avenir des engins spatiaux : « On sait que demain, pour mener des opérations défensives dans l’espace, il faudra certainement maitriser les technologies à se mouvoir de façon très précise. C’est l’un des objectifs premiers de ce démonstrateur : valider les technologies qui vont nous permettre de manœuvrer en sécurité ».

Et encore, il ne s’agit que de la partie visible de l’iceberg, c’est-à-dire des éléments de défense dont les militaires veulent bien parler dans une vidéo diffusée sur YouTube… Il y a ensuite tout ce qui est classé « secret défense » et toutes les opérations dont les autres nations ne doivent pas être tenues informées. 

Vous n'avez pas encore de notification

Page d'accueil
Options d'affichage
Abonné
Actualités
Abonné
Des thèmes sont disponibles :
Thème de baseThème de baseThème sombreThème sombreThème yinyang clairThème yinyang clairThème yinyang sombreThème yinyang sombreThème orange mécanique clairThème orange mécanique clairThème orange mécanique sombreThème orange mécanique sombreThème rose clairThème rose clairThème rose sombreThème rose sombre

Vous n'êtes pas encore INpactien ?

Inscrivez-vous !