Économie circulaire : comment remettre en circulation des millions d’ordinateurs par an

Aux enchères, tout simplement 24
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Crédits : Sébastien Gavois
Ordinateur Fixe
Sébastien Gavois

Récupérer des ordinateurs/serveurs pour les remettre en circulation soulève plusieurs enjeux. Outre la question des données présentes sur ces machines, il faut ensuite savoir quoi en faire : les revendre sur le marché de l'occasion ou les recycler lorsque c'est possible. Et donc disposer des filières adéquates.

Toutes les principales sociétés du secteur informatique vendant du matériel affichent une politique forte sur les questions d‘écologie et d’économie circulaire, deux sujets dans l’air du temps depuis quelques années. Mais passer des engagements de papier aux actes, en est une autre. Nous avons profité de notre passage chez HPE pour l'interroger sur le sujet.

Car dans une procédure de « renouvellement technologique », une fois les données des disques durs/SSD effacées, le plus gros reste à faire. Il faut vérifier l'état des appareils afin de trier le bon grain de l’ivraie, c’est-à-dire distinguer les ordinateurs, imprimantes, smartphones, etc. pouvant être réutilisés et ceux devant être recyclés. 

Il faut ensuite savoir quels tarifs appliquer et trouver les clients et filières pour écouler ces « nouvelles » marchandises. Hewlett Packard Entreprise (HPE) réalise ces opérations dans ses deux centres spécialisés, dont celui d’Erskine en Écosse que nous avons visité. L'occasion pour nous de poser de nombreuses questions aux équipes sur place.

Notre dossier sur la réutilisation et le recyclage des produits informatique : 

Une usine « à l’ancienne », sans robot

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un rappel : HPE (alias HP Entreprise) est une société assez récente, née en novembre 2015 de la scission de HP en deux. Pour faire simple on pourrait dire qu'il y a désormais HP Inc. pour le grand public d’un côté et Hewlett Packard Enterprise visant uniquement les professionnels de l’autre.

L’usine de « renouvellement technologique de HPE » d’Erskine (dans la banlieue de Glasgow) n’existe sous sa forme actuelle que depuis la création de HPE, il y a donc environ cinq ans. Elle était déjà en place auparavant sous la bannière de HP, et même depuis 1986 sous la houlette de Compaq (racheté en 2002) comme usine de fabrication d’ordinateurs.

Malgré les nombreux changements, une bonne partie des employés y travaillent depuis longtemps. Détail intéressant : aucun robot n’est en « liberté » dans l’usine et l’ensemble des opérations se réalisent encore à la main. C’est un point dont son directeur, Jackie Rafferty, se dit particulièrement fier (on imaginait mal l'inverse), misant avant tout sur la polyvalence de ses employés, dont certains sont présents dans cette usine depuis plus de 20 ans.

Cet ancien de Compaq à Erskine où il était responsable de la production il y a 30 ans précise que contrairement aux robots, ils peuvent facilement s’adapter rapidement à la multitude de configurations différentes, et donc aux métiers et besoins, qui peuvent être mises en place chaque jour, aucun arrivage ne ressemblant au précédent.

Selon nos interlocuteurs sur place, ce projet serait né alors que le constructeur récupérait des ordinateurs qu’il proposait en location à ses clients : la plupart du matériel était toujours utilisable, mais nécessitait une inspection et un effacement des données avant de pouvoir être remis dans le circuit.

Plutôt qu’externaliser ces opérations, HPE a décidé de les réaliser en interne et de s’ouvrir à ses concurrents. Il est désormais « au cœur de [sa] stratégie vers le tout renouvelable », de la réception du matériel, jusqu’à sa revente.

En 2019, HPE a traité 73 000 « unités » par semaine…

Le centre écossais s’occupe de toute la zone Europe, ce qui n’est pas sans soulever certaines questions par rapport au Brexit. Une seconde usine existe aux États-Unis, à Andover (dans la région de Boston), elle s’occupe de l’Amérique du Nord. Sur les autres marchés – Asie, Afrique, Amérique du Sud, etc. – HPE sous-traite les opérations et aucune ouverture d’usine de renouvellement technologique ne semble à l’ordre du jour pour le moment.

Commençons par quelques chiffres globaux sur les deux centres de HPE : en 2018, la société a traité près de 22 500 tonnes de matériels, contre 23 300 tonnes en 2017 et 27 206 tonnes en 2016. Près de 15 000 tonnes de matériels ont été réutilisés et 7 500 tonnes recyclés en 2018, contre respectivement 16 500 et 6 800 tonnes en 2017 et enfin 20 000 et 7 500 tonnes en 2016. Les chiffres précis pour 2019 ne sont pas encore connus.

L’année dernière, HPE nous affirmait avoir traité 3,8 millions d’unités : 1,7 million sont des produits de la gamme datacenter (serveurs, réseaux, unités de stockage, etc.) et 2,1 millions de « workplace », c’est-à-dire des ordinateurs, écrans, smartphones, imprimantes à usage bureautique principalement.

  • Une des nombreuses piles d’ordinateurs en cours de traitement
  • Dans les cartons, des ordinateurs pret pour une seconde vie
  • Là, se trouve les produits à envoyer à TBO pour recyclage

HPE et HP sont les premiers clients de… HPE

Les particuliers ne peuvent pas déposer leurs anciens ordinateurs dans ce centre de renouvellement, ce service ne s’adresse qu’aux  entreprises avec un minimum de volume.

HPE ne fait par contre pas de discrimination à l’entrée : toutes les marques sont acceptées, même si les liens avec HP sont encore très forts, comme en témoigne la répartition du matériel récupéré par marque : 80 % des produits de la partie « workplace » sont estampillés HP, le reste étant un mélange de Dell, Lenovo, Apple, etc.

De l’autre côté, HPE représente évidemment une partie importante des produits datacenter, mais dans une moindre proportion : 42  % « seulement ». Parmi les autres fabricants mis en avant par HPE, on retrouve Cisco et Dell EMC. Ses concurrents qui ne disposent pas de centre de « remise en forme  » font ainsi appel à HPE pour au moins une partie de leur matériel (aucune exclusivité, ils peuvent tisser des liens avec d’autres partenaires). 

88 % des produits sont réutilisés, 12 % recyclées

Sur les 3,8 millions de machines récupérées en 2019, 88 % auraient été remises en circulation – sous forme de produits d’occasion – tandis que les 12 % restantes sont recyclées via une entité spécialisée en Allemagne : TBO (Take Back Organisation). Au final, il ne reste que 0,4 % du matériel à mettre au rebut. 

Un exemple parmi d’autres des composants qui ne sont pas (encore ?) recyclés : les petits patins en caoutchouc sous les tours. Une part que le fabricant tente de réduire au maximum sans pouvoir dire quand il pourra arriver à 0 %. Jackie Rafferty nous explique simplement que les équipes de HPE et TBO suivent de près les différentes publications scientifiques et avancées technologies sur les techniques de recyclage afin de s’adapter si besoin.

Visite usine renouvellement technologique Erskine Visite usine renouvellement technologique Erskine
Crédits : Sébastien Gavois (licence: CC by SA 4.0)

Des ventes aux enchères avec partage des revenus

Dans le cas des produits HPE récupérés par HPE, le fabricant les propose ensuite de nouveau à la vente ou à la location, avec une garantie de six mois à un an (extensibles sur demande). Cette gamme de produits d’occasion est baptisée « Pre-owned ». Dans le cadre des serveurs, ils peuvent être livrés avec les logiciels du constructeur, tandis que les ordinateurs sont vendus sans. HPE ne propose pas d'équivalent à son Pre-owned pour les autres marques, il s'en garde l’exclusivité.

Le directeur de l’usine d’Erskine affirme n’avoir aucun mal à vendre les produits reconditionnés, et pour cause : il utilise une technique qui a déjà largement fait ses preuves dans une telle situation : des ventes aux enchères, permettant ainsi d’écouler rapidement des stocks tout en maximisant le prix. En moyenne, un produit reste une vingtaine de jours dans l’usine d’Erskine avant d’être recyclé ou de trouver un nouveau propriétaire.

Les revenus sont ensuite partagés entre HPE et la société qui a fourni les ordinateurs pour qu’ils soient remis dans le circuit ou recyclés. La traçabilité des composants est donc primordiale, notamment dans le cas des serveurs qui sont explosés en pièces détachées et vendus à la découpe. Aucun chiffre n'est donné sur la répartition des revenus.

« On ne dit pas [à une société] je t‘achète ça 100, 200 ou 300 [insérez la monnaie que vous voulez, ndlr]. On lui dit : je vais essayer de le vendre sur le marché de la seconde main le plus cher possible et on va partager les revenus ensemble. La traçabilité est donc très importante […] et elle va jusqu’au ventilateur sur les serveurs par exemple, c’est vraiment unique d’un point de vue de la chaîne logistique » nous précise Guy Collet.

Toutes les pièces ne trouvent pas forcément d’acheteur pour autant. Dans ses stocks, HPE a encore quelques « pièces de collection », notamment de vieux serveurs ayant des dizaines d’années au compteur. Ils peuvent servir pour des expositions, mais aussi comme unité de remplacement pour de vieilles installations encore en production.

  • Quelques serveurs en stock, dans des vieux modèles
  • Le stock de produit à vendre/réutiliser se trouve dans les étagères bleues
  • Des serveurs en train d’être vérifié
  • D’autres serveurs en cours de vérification dans l’usine d’Erskine

Des dons à des associations caritatives ?

Interrogés sur la possibilité de donner du vieux matériel à des associations ou à des écoles, les représentants de HPE nous expliquent que rien n’est prévu pour ce genre de situation, la société ayant d’abord « une logique commerciale ». Par contre, Guy Collet et Mateo Dugand nous relatent une histoire qui arriverait « assez fréquemment ».

« Beaucoup d’entreprises donnaient du matériel à des associations caritatives, mais avec les problèmes de sécurisation, elles ne peuvent plus trop le faire. Des sociétés ne souhaitent pas encaisser et mettre cet argent dans leur bilan, elles nous demandent de payer directement une association », nous expliquent-ils.

Passer par HPE permet d’avoir une garantie sur l’effacement des données et un rapport sur la réutilisation/recyclage du matériel pour la société. Passer par une vente pour ensuite donner la part de l’entreprise à une association permet aussi à HPE de récupérer son pourcentage au passage. 

L’avenir de l’usine semble radieux pour le moment – modulo la question du Brexit – car les arrivées de matériels sont régulières et la vente aux enchères permet de rapidement vider des stocks. Jackie Rafferty prévoit d’ailleurs d’augmenter ses effectifs de 15 % cette année, mais sans agrandir ses locaux pour le moment.

Dans la dernière partie de notre dossier, nous verrons comment HPE pousse ses clients à réutiliser plutôt qu’à détruire des produits, mais aussi comment il veut récupérer leur datacenter afin de leur proposer du « everything as a service ».


À noter :

Dans le cadre de la réalisation de cet article, nous sommes allés dans l’usine d’Erskine. HPE a pris en charge une partie de notre transport, hébergement et restauration sur place. Conformément à nos engagements déontologiques, cela s'est fait sans aucune obligation éditoriale de notre part, sans ingérence de la part de HPE.


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