Internet : retour sur 50 ans d'une folle histoire

Demain, les communications interplanétaires 29
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Crédits : Alexei Tacu/iStock/ThinkStock
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Vincent Hermann

Internet vient de fêter ses 50 ans « techniques » : le 29 octobre 1969, un premier paquet de données transitait sur ARPANET entre une université et une entreprise. Retour sur les étapes qui ont abouti au réseau que l’on connait.

Ce que l’on nomme aujourd’hui Internet recouvre de nombreux concepts. Il est devenu une source unique d’informations dans l’histoire de l’humanité, interconnectant de vastes réservoirs de données et mettant en relation les antipodes.

Son potentiel est théoriquement infini et ses effets (techniques, sociologiques, psychologiques, culturels…) continuent de se ressentir presque partout dans le monde, évoluant constamment. Il y a plusieurs décennies cependant, bien malin qui aurait pu imaginer qu’une telle structure allait se développer à toute allure.

Il s'agissait alors d’une simple idée tout juste conceptualisée : la commutation de paquets. Ou comment diriger des informations dans un dédale sans fin de tuyauteries numériques, d’un point A vers un point B. 

Pour cela, il fallait imaginer comment une information allait être découpée en paquets, chacun contenant un en-tête et – à la manière des fusées transportant des satellites – une charge utile. Chaque appareil par lequel transite le paquet va lire l’en-tête puis chercher dans sa table de commutation la prochaine étape du voyage.

La commutation comprend ainsi le routage et le transfert des données.

29 octobre 1969, premier paquet de données transféré

Les années 60 voient l’arrivée de concepts déterminants pour ce qui est aujourd’hui Internet. Ils sont initialement poussés par Leonard Kleinrock et Joseph Licklider, du MIT. Le premier avait conceptualisé la commutation de paquets, le second en a perçu le potentiel pour les échanges entre chercheurs.

En octobre 1962, il devient d’ailleurs le tout premier directeur de recherche de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency), rattachée à la Défense américaine et créée à peine quatre ans plus tôt. Lawrence Roberts, autre chercheur du MIT, fut également séduit par le potentiel des réseaux informatiques.

Des expériences furent réalisées dans les années suivantes. En 1965 notamment, Roberts était aux commandes de la première transmission longue portée de données, entre l’université de Californie (UCLA) et le MIT. L’expérience utilisait le réseau téléphonique, et bien que considérée dans l’absolu comme un succès, elle mit en évidence la nécessité de la commutation de paquets pour répondre à des impératifs de fiabilité.

La DARPA n’avait rien raté de l’expérience. L’année suivante, elle embauche Roberts pour lui confier une mission cruciale : la conception d’ARPANET. Les plans étaient achevés en 1967 et la réalisation commençait dans la foulée. Car les retombées potentielles étaient cruciales : la continuité de l’information en environnement décentralisé, en cas d’attaque.

La guerre froide battait son plein, mais au sein d’une structure militaire, les fondations d’Internet étaient inventées par des universitaires. Le développement du matériel de routage fut commandé à la société BBN (Bolt, Beranek & Newman) en 1968. À l’automne 1969, tout se précipitait pour une première expérience.

En septembre, la première liaison fut établie entre l’UCLA et le Stanford Research Institute (SRI), à qui l’on devait l’année précédente la souris et le concept d’interface graphique. Le 29 octobre, le premier paquet fut transmis avec « succès » entre les deux premiers nœuds du réseau. Deux autres furent ensuite ajoutés : les universités de Santa Barbara et d’Utah.

Mais la première tentative ne s'est en effet pas terminée comme prévu. Le but était d'envoyer « Login » entre des machines du SRI et d'UCLA. « Elles ont réussi à transmettre le "l" et le "o" puis le système a planté », explique Leonard Kleinrock. « Par conséquent, le premier message sur Internet était "lo", comme dans "lo and behold" », que l'on pourrait traduire par « Et voilà que » pour indiquer la surprise. Tout est rapidement rentré dans l'ordre avec une connexion complète une heure plus tard.

1971 à 1973 : les premiers courriers électroniques et l’ancêtre de TCP

On reste dans les années charnières avec les développements de deux technologies qui dirigeront les usages pour longtemps. Le concept d’email avait déjà plusieurs années, mais puisque l’ARPANET récent promettait des échanges distants entre chercheurs, la possibilité de se parler longuement par écrit devenait d’autant plus séduisante.

C’est l’ingénieur Ray Tomlinson qui concrétisa, chez BBN, la vision « moderne » des courriers électroniques, avec la forme qu’on leur connait. C’est lui qui proposa le « @ » comme séparateur entre le nom de la personne à contacter et ce qui est alors le nom de la machine. La toute première adresse email est d’ailleurs « tomlinson@bbn-tenexa ».

Les emails existaient donc techniquement avant ARPANET, mais ce dernier en a largement promu l’utilisation, tout en fixant indirectement sa forme définitive (ou presque).

À la même époque, naissait en France le projet Cyclades, avec à sa tête Louis Pouzin. Objectif, développer un réseau décentralisé animé par la commutation de paquets, capable de relier des structures hétérogènes. Les concepts qui y seront développés seront repris par deux autres grands noms, Bob Kahn et Vint Cerf, pour créer en 1973 la première version du Transmission Control Protocol, le fameux TCP, dont IP sera séparé peu après.

1974 : la vision naissante d’Internet

Les progrès rapides dans tous les domaines entrainent un vaste changement de paradigme : les silos isolés de données ne sont plus une fatalité et il devient possible d’envisager une interconnexion de réseaux, un réseau de réseaux. 

Cette idée est propulsée en mai 1974 par Kahn et Cerf, dans un document nommé « A Protocol for Packet Network Intercommunication », toujours disponible sur le site de l’IEEE. Les chercheurs y développent les tenants et aboutissants de TCP/IP, mais également leur vision d’une architecture ouverte permettant l’échange de ressources diverses.

Trois ans plus tard, une démonstration est réalisée entre trois réseaux : ARPANET, Packet Radio et Packet Satellite.

Années 80 : la grande accélération

1982 est un tournant majeur dans l’histoire d’Internet avec la finalisation et la standardisation de TCP/IP. L’année suivante, le protocole remplace définitivement l’ancêtre NCP au sein d’ARPANET, ouvrant le réseau à l’interconnexion. Pour Vint Cerf, qui a publié sa propre liste de dates marquantes, Internet est alors né.

Surfant sur une vague continuelle de nouveautés et d’apparitions de nouveaux réseaux, Cisco voit le jour en 1984. La toute nouvelle société se fait une spécialité du matériel de routage commercial, donc à destination des entreprises. La vision d’Internet évolue encore, étant une opportunité de relier des universités, centres de recherches et autres administrations.

Cerf avoue pour sa part n’avoir pas réalisé le plein potentiel d’Internet avant 1988, en voyant Cisco dépenser 250 000 dollars à l’exposition INTEROP pour assurer sa visibilité et vanter ses produits.

Années 90 : web, VoIP et usages modernes

Pour beaucoup, Internet, c’est le web. Pourtant, le concept de pages reliées par des hyperliens n’émergera que plus de 20 après les prémices de la commutation de paquets. Là encore, initialement pour les besoins de la recherche.

Rappelons que c’est Tim Berners-Lee, alors ingénieur informatique au CERN, qui a essentiellement créé le concept et la technologie sous-jacente, aidé dans la réalisation par Robert Cailliau. L’idée de ressources reliées par un système hypertexte est développée à partir de 1989, l’ensemble des travaux étant versé au domaine public en 1993.

C’est cette année qu’est franchie une autre étape majeure : l’arrivée du premier navigateur grand public, Mosaic. Cette fois, des développeurs (dont Berners-Lee et Cailliau) se sont penchés sur la question d’une exploitation facilitée des contenus et leur éventuelle accession par le grand public.

On sait aujourd’hui ce qu’il en est advenu : une guerre intense entre éditeurs pour imposer chacun son navigateur et les dangers liés aux monopoles dans le domaine de l’accès à l’information. En mars dernier, quand le web fêtait ses 30 ans, Tim Berners-Lee faisait largement écho à ses inquiétudes dans ce domaine.

En 1996, la voix sur IP est mise sur pieds. Et la même année, un « nouveau » protocole entame son processus de standardisation : IPv6. 23 ans plus tard, la migration vers cette version et encore bien loin d’être achevée, avec les problématiques que l’on connait, notamment les réserves d’adresses IPv4 fondant comme neige au soleil.

IPv6 qui fera d’ailleurs l’objet du tout premier tweet de Vint Cerf en 2012, lors de l’IPv6 Launch Day, durant lequel de nombreuses grandes entreprises ont effectué la bascule pour se rendre compatibles.

En 1998 nait l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), chargée de gérer principalement les noms de domaine de premier niveau. Charge qu’elle occupe toujours. La même année, « deux gus dans un garage », Sergey Brin et Larry Page, fondent Google devenu depuis le géant Alphabet.

Avec l’ICANN, l’organisation générale d’Internet et du web actuels est terminée.

Et aujourd’hui ?

On pourrait dire que le reste est une question d’usage, mais la structure globale d'Internet évolue continuellement. Si l’on parle beaucoup d’IPv6, c’est que le protocole autorise un nombre virtuellement illimité d’adresses IP pour répondre à une demande qui explose.

Car même si le réseau des réseaux se résume encore pour beaucoup à sa toile (le web), il recouvre l’ensemble des communications entre appareils électroniques, qui désormais englobent de nombreuses catégories de produits. Le problème des adresses disponibles a largement été mis en exergue par les smartphones, dont la multiplication a parallèlement facilité l’accès à l’information. Plus récemment, l’explosion des objets connectés a encore changé la perception de ce qu’il est possible de faire, presque plus aucun produit n’étant épargné.

Avec le temps, d’autres aspects sont apparus, notamment la sécurité et les questions juridiques. Parmi la multitude d’exemples existants, les révélations d’Edward Snowden en 2013 ont largement propulsé les deux sur le devant de la scène. Depuis, les projecteurs se sont largement braqués sur la sécurité des communications et les peines encourues à contourner ces mécanismes. Mais aussi la façon dont sont gérées les données par les plateformes et leurs partenaires.

La sécurité informatique est devenue un enjeu crucial où des visions profondément antagonistes s’affrontent. Outre le vieux problème du curseur entre facilité d’utilisation et sécurité efficace (coucou GnuPG), on assiste depuis quelques années à une bataille rangée entre les tenants d’un chiffrement total des communications pour épargner les vols d’informations, et la nécessité pour les forces de l’ordre de percer le chiffrement pour résoudre des enquêtes.

Quant à l’avenir, Vint Cerf résume sa vision ainsi :

« Durant les cinq prochaines décennies, je pense que les communications informatiques deviendront complètement naturelles. Comme utiliser l’électricité, vous n’y penserez même plus. L’accès sera totalement amélioré – pensez à des milliers de satellites en orbite basse autour de la Terre – et les vitesses seront plus élevées, avec la 5G et la fibre optique, et des milliards d’appareils en réseau aux capacités interactives accrues en voix, gestes et IA.

J’imagine également une extension interplanétaire d’Internet. Mais qui sait, avec tout ce qui a été accompli durant les 50 dernières années, la seule chose certaine est que les possibilités sont sans fin ».


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