Attentats : aux États-Unis, Edward Snowden et le chiffrement accusés d’être responsables

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Crédits : maxkabakov/iStock/Thinkstock
Sécurité
Vincent Hermann

Alors que la France se prépare à faire évoluer sa constitution pour l’adapter au contexte douloureux des évènements du 13 novembre, certains officiels américains n’ont pas tardé à réagir sur la tragédie en désignant une cible toute trouvée : Edward Snowden. Le lanceur d’alerte est accusé d’avoir permis aux terroristes de passer sous les radars du renseignement.

Dans le sillage des révélations d’Edward Snowden, on se souvient que le renseignement américain a dû s’expliquer à plusieurs reprises devant une commission sénatoriale. Il devait notamment fournir des statistiques précises sur l’efficacité réelle des outils mis en place. On avait appris qu’une cinquantaine de complots avaient ainsi été déjoués, mais les directions de la NSA et du FBI n’avaient pas prouvé clairement que les mécanismes alimentés par les deniers publics étaient directement à l’origine de ces découvertes.

Le curseur balloté entre sécurité et vie privée

Mais le travail réalisé par les forces de l’ordre (dans leur globalité) serait devenu beaucoup plus complexe depuis le passage du lanceur d’alerte. Les cris de ralliement autour des libertés civiques et de la vie privée bafouées ont provoqué une plus grande utilisation du chiffrement dans les communications quotidiennes et de très nombreuses entreprises, notamment celles du cloud, n’ont pas eu le choix : il fallait chiffrer et communiquer à ce sujet au risque de perdre les clients. On rappellera que des sociétés comme Apple, Google ou Microsoft font face à une crise de confiance, et ce ne sont pas les propos récents de James Baker, du FBI, qui les rassureront.

La question du chiffrement est au cœur de tous les débats car elle illustre à elle seule la complexité qu’il y a à placer une juste position du curseur entre sécurité et respect de la vie privée. D’un côté, des populations qui n’ont guère envie que leur vie soit intégralement connue des services de renseignement, via notamment la surveillance des communications. De l’autre, des forces de l’ordre parfois bloquées dans leurs enquêtes et des services de renseignement face à une hausse des communications chiffrées.

Snowden a « du sang sur les mains »

Dans le cas des attentats de Paris, plusieurs responsables n’ont pas attendu qu’une enquête indique clairement si le chiffrement avait joué un puissant rôle dans l’organisation : le coupable est Edward Snowden. Le lanceur d’alerte, en révélant une partie des méthodes de la NSA et de son équivalent anglais, le GCHQ, aurait mis en danger un nombre incalculable de personnes.

Pour James Woolsey, ancien directeur de la CIA, Snowden a tout simplement « du sang sur les mains ». L’actuel directeur de l’agence, John Brennan, a déclaré lundi que l’ensemble des « divulgations non autorisées de ces dernières années » avait notablement rendu la traque des terroristes « beaucoup plus difficile ». Dana Perino, travaillant chez Fox News et ancienne secrétaire presse de Georges W. Bush, s’est fendue d’une attaque assez violente sur Twitter. D’autres reprennent cette antienne pour rappeler que non seulement Snowden est un traître, mais que son rôle dans la compromission des services de renseignement et de contre-terrorisme est trop évident pour être ignoré. Même le maire de Londres, Boris Johnson, accuse le lanceur d’alerte d’avoir littéralement appris aux terroristes « comment éviter d’être pris ».

Il faut rapidement relancer la machine à surveillance

Les agences touchées de plein fouet par le scandale des différentes révélations tiennent peut-être désormais le moyen de faire basculer le débat en leur faveur. Le contexte n’est pas différent en fait de celui des attentats du 11 septembre, après lesquels de puissances lois – notamment le Patriot Act – avaient été votées. Jeb Bush, candidats aux élections primaires en vue des présidentielles de 2016, a d’ailleurs indiqué récemment dans une interview de MSNBC : « Je pense que nous devrions restaurer le programme de collecte des métadonnées qui faisait partie du Patriot Act. Je pense que c’était un outil utile pour nous protéger et pour protéger les libertés civiles ». On rappellera que le programme de collecte s’achève le 29 novembre en application du Freedom Act, et qu’un juge fédéral a récemment indiqué qu’une telle collecte n’était au programme du Patriot Act.

Les réactions se font à chaud sans attendre qu’une base factuelle soit établie pour les outils réellement utilisés. Mais pour les tenants de la surveillance globale, le contexte fournit un terrain fertile. Michael Morell, ancien responsable de la CIA et participant à l’émission Face the Nation dimanche, a ainsi résumé la situation : « Nous avons eu un débat public. Ce débat a été défini par Edward Snowden, n’est-ce pas, et par l’inquiétude sur la vie privée. Je pense que nous allons avoir un autre débat à ce sujet. Il sera défini par ce qui s’est passé à Paris ».

Une « exploitation des émotions »

Mais pour Glen Greenwald, premier journaliste à avoir interviewé Snowden, la plupart de ces réactions ne sont que des récupérations politiques. Dans un article abordant la question, il relève l’ironie d’une philosophie qui consiste actuellement à prouver que les terroristes ont pu s’appuyer sur les informations (finalement assez généralistes) révélées et sur des outils grand public pour perpétrer leurs méfaits. Il critique une « exploitation des émotions » et un détournement des véritables interrogations, notamment sur la montée en puissance de Daech et de ses sources de financement.

Selon le journaliste, il existe de sérieux défauts de logique dans les réflexions de ces représentants de l’État. Deux points seraient significatifs : les terroristes ont pu profiter d’informations utiles avec les documents de Snowden, et les services de renseignement ont vu leurs capacités réduites. Or, il est improbable que les terroristes aient attendu ces révélations pour agir : le secret étant primordial pour leurs « opérations », ils se dirigent naturellement vers la solution la plus adaptée, tout en se tenant au courant des évolutions dans ce domaine. Même s’il était prouvé qu’ils avaient utilisé iMessage, WhatsApp ou Telegram, les solutions de communications chiffrées ne manquent pas, ne serait-ce que dans le monde de l’open source.

« Nous sommes à l’âge d’or de la surveillance »

Quant aux capacités des moyens de renseignement, Greenwald indique que les agences se sont plaintes de la difficulté de traquer les terroristes bien avant que Snowden n’apparaisse. D’ailleurs, sur la possibilité que les terroristes soient passés définitivement sous les radars, il est rejoint par le cryptanalyste Bruce Schneier qui balaye l’idée d’un revers : « Non, bien sûr que non. C’est stupide. Nous sommes à l’âge d’or de la surveillance, parce qu’il existe des centaines de manière de surveiller les gens ».

Reste que ces évènements tragiques font systématiquement naitre de nouvelles lois ou modifient les actuelles pour renforcer la sécurité. Ce sera le cas en France, comme nous le voyons en ce moment, mais le sujet est global. Il n’est donc pas étonnant de constater que des responsables américains rebondissent sur l’actualité pour revenir à la charge contre Edward Snowden et pour appeler de leurs vœux un retour à une surveillance libérée de ses entraves. Cela étant, les doigts se pointent également en France contre le chiffrement et l'on parle déjà de plus grands moyens de décryptage pour la police et la gendarmerie.


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