Quand le ministre de l’Éducation raille le « plan tablettes » de François Hollande

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Crédits : FatCamera/iStock
Loi
Xavier Berne

La semaine dernière, lors d’un débat consacré au numérique à l’école, le ministre de l’Éducation nationale s’est montré particulièrement acerbe à l’encontre du « plan tablettes » cher à François Hollande. Une initiative plus que jamais enterrée.

Officiellement lancé en mai 2015, le « plan Hollande » était pour le moins ambitieux : faire en sorte que tous les collégiens soient dotés d'un « outil numérique », de type tablette ou ordinateur portable, à compter de la rentrée 2018. Pour atteindre cet objectif, le gouvernement avait misé sur un déploiement progressif, l’idée étant d’équiper chaque année de nouveaux élèves (en principe de cinquième).

Un milliard d’euros devaient ainsi être dégagés sur trois ans, afin de financer les trois volets de ce plan : l’équipement des collèges, la fourniture de ressources pédagogiques numériques et la formation des enseignants.  

La suite est désormais connue. Le fameux plan, à la mise en oeuvre particulièrement poussive, n’a pas survécu au changement de majorité. Après avoir soigneusement évité le sujet pendant des mois, le ministre de l’Éducation nationale a annoncé l’été dernier que cette initiative ne serait pas prolongée. Il aurait pu en coûter plus de 200 millions d’euros par an au Trésor public, rien qu’en matériel (voir notre article).

Jean-Michel Blanquer ne veut plus de « pluies de tablettes »

« Comment comptez-vous développer le numérique éducatif sans investissements massifs ? » a dès lors lancé la députée socialiste Sylvie Tolmont, mercredi 6 février, lors d’un débat organisé à l’Assemblée nationale sur le numérique à l’école.

Face à Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, l’élue a regretté que le budget 2019 ait confirmé le « désengagement » du gouvernement vis-à-vis du plan Hollande. « Ainsi, monsieur le ministre, malgré votre discours sur l’enjeu du développement du numérique éducatif, le 21 août dernier, à l’université de Ludovia, votre engagement semble se cantonner à inviter les collectivités locales à miser sur le matériel fourni par les familles (...). C’est en totale contradiction avec l’interdiction des portables que vous avez fait adopter. »

« Sur ce sujet comme sur tous les autres, les moyens ne sont que les moyens. Ils sont au service des fins », a rétorqué Jean-Michel Blanquer. « Il peut n’y avoir rien de pire que des pluies de tablettes sur les établissements si les finalités n’ont pas été auparavant affirmées et les professeurs formés. C’est malheureusement ce qui est trop souvent arrivé dans notre pays », a raillé le ministre, les yeux rivés sur le bilan des élus PS.

Le locataire de la Rue de Grenelle a tout particulièrement pointé du doigt les initiatives de « tel ou tel département se prétendant à l’avant-garde en distribuant les tablettes », pour « des résultats plutôt contre-productifs sur le plan pédagogique comme sur celui de l’utilisation des deniers publics ». Rappelons à toutes fins utiles que la Corrèze est souvent présentée comme une collectivité pionnière pour avoir équipée dès 2010 certains collégiens en iPad. Elle était alors présidée par un certain François Hollande...

Jean-Michel Blanquer a poursuivi en affirmant que les contribuables n’avaient pas à « financer l’arrivée dans des établissements de cartons qui n’ont même pas été déballés ». Le ministre a même évoqué des cas de tablettes « revendues par les élèves parce que le processus n’avait pas été suffisamment pensé en amont ».

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Crédits : Assemblée nationale

« Je n’ai pas de pensée magique sur ces questions, a néanmoins concédé l’ancien recteur. Je ne crois pas que dépenser des dizaines de millions d’euros pour acheter des tablettes suffise à faire une politique du numérique. Je pense même que c’est tout le contraire. Nous devons affirmer, après en avoir discuté, une vision du numérique, et ensuite seulement conduire, au service de cette vision, une politique d’équipement en concertation avec les collectivités locales. »

Le ministre a ainsi tout particulièrement insisté sur le nécessaire déploiement du haut débit dans les écoles, y compris rurales. « Remporter cet enjeu sera beaucoup plus efficace que de déverser des pluies de tablettes indifférenciées » a-t-il une nouvelle fois lancé.

Pour les collectivités locales qui voudraient équiper des élèves, Jean-Michel Blanquer a expliqué qu’un « plan d’appui fort de 25 millions » d’euros avait été mis en place dans le cadre du programme d’investissements d’avenir. « Toutefois, cette politique d’appui à l’achat de tablettes n’est pas indifférenciée : elle s’articule avec des projets cohérents avec notre vision du numérique éducatif, dans un partenariat entre l’État et les collectivités. » Une énième pique qui pourrait faire réagir les organisateurs du « plan Hollande », également mené dans le cadre d’appels à projets avec les établissements et les départements.

« Enfin, si, contrairement à ce qui est arrivé dans le passé, il était possible d’en profiter pour encourager l’industrie française, ce serait encore mieux ! » a conclu Jean-Michel Blanquer, manifestement pour dénoncer l’achat de matériels essentiellement étrangers (iPad, Surface, etc.).

La question des logiciels libres de nouveau dans l'hémicycle

« Les GAFAM, qui paient si peu d’impôts en France, ne devraient pas prospérer sur le dos de la commande publique française » a embrayé quelques instants plus tard le député Stéphane Peu. L’élu communiste a déploré que la majorité ait récemment repoussé, en commission, l’amendement obligeant l’Éducation nationale à proposer des logiciels libres aux élèves.

Une mesure proposée par le groupe LFI dans le cadre de l’examen du projet de loi « pour une école de la confiance », et qui conduirait notamment à exclure les systèmes d’exploitation de Microsoft ou d’Apple des tablettes utilisées par les élèves.

Pour Stéphane Peu, une telle opposition s’avère autant « incompréhensible du point de vue de la dépense publique » que « sur le fond » : « Microsoft, Google et Apple ne voient dans nos millions d’élèves et d’enseignants que des publics captifs à qui proposer, non pas une culture technique et scientifique émancipatrice, mais une idée du numérique compatible avec leurs stratégies ; ils veulent créer de la dépendance technique à leurs produits. »

« Il n’y a pas de différence d’état d’esprit entre vous et moi sur ces enjeux », a répondu Jean-Michel Blanquer. « Dans le passé, en tant que recteur, j’ai souvent été en pointe sur l’utilisation des logiciels libres. Aujourd’hui, notre cadre législatif et réglementaire encourage l’usage de ces logiciels » a-t-il rappelé, les yeux visiblement rivés sur la loi pour une République numérique de 2016.

En commission, la rapporteure Fanette Charvier (LREM) avait estimé qu'imposer un recours systématique aux logiciels libres risquait d’être difficilement « applicable en pratique ».

Tout en se disant « très ouvert » à d’éventuels amendements qui présenteraient « une valeur ajoutée législative » sur le dossier numérique, le ministre de l’Éducation a clairement laissé entendre que le gouvernement s’opposerait à une interdiction totale des logiciels propriétaires au sein des établissements scolaires :

« Oui, nous devons nous protéger contre des usages sans rapport avec la visée éducative. Toutefois, cette ligne directrice n’interdit pas l’utilisation d’opérateurs privés par les élèves ou les professeurs, car les enseignants ont la liberté pédagogique et les élèves ont des usages qu’il faut prendre en compte. Il n’en demeure pas moins que l’Éducation nationale a vocation à protéger les données et à encourager l’utilisation de logiciels libres et d’outils communs permettant de garantir à la fois l’accessibilité, la protection et l’égalité numériques dans notre pays. »

Stéphane Peu s’apprête d’ailleurs à revenir à la charge avec un amendement de compromis. Le parlementaire propose en effet que les logiciels libres soient utilisés « en priorité », ce qui n'interdirait pas de recourir aux solutions propriétaires.

Sous le précédent quinquennat, le gouvernement comme la majorité s’étaient opposés à une telle « priorisation » au sein de l’Éducation nationale. Jean-Michel Blanquer s’apprête-t-il là aussi à se distinguer de ses prédécesseurs ?


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