Plan numérique : on fait le point avec le Directeur du numérique pour l'éducation

« On n'est pas là pour faire du chiffre, on est là pour que ce soit efficace ! » 17
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Crédits : ianying yin/iStock
Nouvelle Techno
Xavier Berne

Alors que le grand « plan pour le numérique à l’école » voulu par François Hollande doit être mis en œuvre à partir de la rentrée prochaine, Next INpact a pu interroger Mathieu Jeandron, nommé en septembre 2015 Directeur du numérique pour l’éducation.

Doté d’un budget d’un milliard d’euros sur trois ans, le « plan Hollande » – comme l’appellent certains – s’apprête à devenir réalité. Une liste de 738 collèges retenus dans le cadre d’un premier appel à projets a été publié la semaine dernière par le ministère de l’Éducation nationale, ce qui semble bien peu au regard de l’annonce faite par le chef de l’État en novembre 2014 : une tablette pour chaque élève de cinquième à compter de la rentrée 2016... Au-delà de ce simple « problème de communication », le fond de ce plan pose question : financement, aspects pédagogiques, efficacité, etc. Autant de points que nous avons pu aborder avec Mathieu Jeandron, qui chapeaute la mise en musique du plan numérique depuis la Rue de Grenelle.

Les collèges français sont-ils prêts pour le déploiement du grand « plan numérique » à partir de la rentrée prochaine ?

Le plan numérique vise à généraliser progressivement des usages à partir de la rentrée prochaine, et ce progressivement sur trois ans. Tous les établissements ne sont donc pas prêts puisqu'on commence ! L'objectif pour la rentrée prochaine est de 40 % des collèges embarqués dans un déploiement.

François Hollande avait pourtant assuré en novembre 2014 que « tous les élèves de classe de cinquième » seraient équipés d'une tablette à partir de la rentrée 2016 ?

Le plan a été reprécisé par François Hollande le 7 mai 2015. D'abord, ce qui est extrêmement important, c'est que l'objectif n'est pas un objectif d'équipement : il s'agit avant tout d'un projet pédagogique. Et puis c'est un projet partenarial avec les collectivités locales, qui sont en charge des infrastructures et de la maintenance, pour avoir à la fois du contenu, du sens territorial, etc. Cette progressivité nous a paru importante – gage aussi d'une véritable appropriation, par les élèves et par les enseignants, de la technologie.

Juste mettre des tablettes sans avoir une réflexion pédagogique profonde risque au pire de les laisser peu utilisées, et à défaut, même si elles sont utilisées, de reproduire une pédagogie ancienne. Si ça ne change pas les pratiques, si ça ne permet pas de renforcer l'interdisciplinarité, la collaboration entre élèves, l'apprentissage informatique, etc. l’apport restera trop limité. La nécessité d'avoir toute cette démarche pédagogique et ce lien partenarial avec les collectivités nous a donc fait privilégier un programme progressif, mais qui reste ambitieux.

Combien d’élèves vont profiter du plan numérique dès la rentrée prochaine ?

Grosso modo, ça devrait viser environ 300 000 élèves de cinquième – sachant que certaines collectivités étaient déjà embarquées dans des déploiements numériques (le Jura, la Corrèze, le Val de Marne...) qui n'étaient pas forcément axés sur la cinquième. Donc on s'adapte aussi pour faire rentrer ces collectivités et leur faire bénéficier du plan numérique. On a cette souplesse et cette ouverture pour ne pas « sanctionner » au fond ces collectivités.

Concrètement, qu’est-ce que ça va signifier pour les jeunes concernés ?

Le plan numérique repose sur trois piliers principaux. La première chose qui va changer, c'est l'utilisation de dispositifs pédagogiques différents par les professeurs. Tous les enseignants du second degré bénéficient en 2016 d'une formation de trois jours au numérique et aux usages pédagogiques du numérique. On va donc avoir une plus forte appropriation du potentiel d'usage du numérique dans la classe, qui pourra permettre aux enseignants de transformer leurs cours pour améliorer la pédagogie.

Le deuxième point, ce sont les ressources numériques. Nous sommes en train de mener une procédure de marché public pour avoir des ressources numériques couvrant tous les programmes, du CM1 à la troisième, dès la rentrée 2016. Les droits d’usages vaudront pour tous les collèges (qu'ils participent ou non au plan) et pour tous les enseignants. Tout sera disponible sous forme numérique « nouvelle ». C'est-à-dire qu'il ne s'agira pas juste de manuels papier scannés, mais d'outils véritablement inspirés du monde numérique – évidemment avec des ressources multimédias, des éléments actifs, des outils qui adaptent le niveau des questions à la progression de l'élève, qui permettent à l'élève d'échanger avec son enseignant, de s'auto-évaluer...

Et enfin, l'élève disposera – tout du moins pour ceux qui sont dans l'appel à projets – d’une tablette ou d’un équipement mobile individuel avec lequel il pourra travailler en cours, accéder aux ressources numériques, mener des projets collaboratifs, etc.

Certains élèves pourraient donc avoir un ordinateur plutôt qu’une tablette ?

Nous visons plutôt une tablette. Après, on n'est pas rigoureusement fermés par rapport aux stratégies préexistantes des collectivités. Mais on préfère une tablette pour plusieurs raisons : aujourd'hui, les tablettes ont une autonomie supérieure aux ordinateurs, une rapidité de démarrage (ce qui est très important en cours), un prix un peu plus modeste, ainsi qu'une ergonomie qui facilite son emploi en classe.

Plan numérique EIM
Crédits : Education nationale

Quel est votre calendrier de déploiement du plan numérique, au-delà de l’objectif de 40 % fixé pour la rentrée 2016 ?

On est à 40 % pour la rentrée 2016, 70 % pour la rentrée 2017 et 100 % à partir de la rentrée 2018.

Le ministère a récemment annoncé que 750 collèges étaient « validés » pour la rentrée 2016. On semble pourtant bien loin des 40 %...

Il faut relativiser ! C'est sûr que 750, ce n'est pas encore les 40 % que l'on vise. Mais attention à ce chiffre parce qu'il faut l'additionner à un certain nombre d'autres choses, en particulier aux collèges ayant déjà des équipements préexistants « hors plan ». On a près de 300 collèges qui ont un déploiement numérique (né généralement à l'initiative des collectivités locales, en lien avec l'académie) et sur lesquels il n'est pas question qu'on leur dise de changer. Ensuite, on avait mis en place des collèges préfigurateurs pour la rentrée 2015. Ce qui nous donne 250 collèges participants supplémentaires. Même s’ils ne sont pas dans l'appel à projets 2016, on poursuit évidemment avec eux !

Ce qu'il faut avoir en tête aussi, c'est qu'on travaille avec les conseils départementaux. Or ceux-ci ont changé l'année dernière. Pour leur premier budget, tous n'étaient pas en capacité de s'engager et d'avoir formalisé leurs engagements au 30 janvier. Donc ce n'est pas complètement surprenant d'avoir des chiffres qui étaient encore limités. Je rappelle au passage qu’on a une nouvelle phase de notre appel à projets qui est ouverte jusqu’au 31 mars.

Enfin, ce qui compte, c’est la qualité des projets. On n'est pas là pour faire du chiffre, on est là pour que ce soit efficace ! Évidemment, il faut se donner une ambition avec un chiffre, mais ce qui est important c'est que là où il y a des tablettes, les élèves en bénéficient réellement, qu'on travaille effectivement sur les savoirs fondamentaux et qu'on arrive à lutter contre le décrochage, qu'on avance sur l'éducation aux médias et à l'information grâce aux supports numériques... Bref, qu'on ait du contenu plutôt que la course aux chiffres. Il ne faut pas oublier qu’on est aussi redevables de l'argent public qui est dépensé.

Justement : qui va payer quoi ?

Le ministère s'occupe bien entendu de la formation de ses enseignants et de tout l'accompagnement pédagogique qui est lié, ce qui représente un effort spécifique supplémentaire de 24 millions d'euros pour l'année 2016 [pour les trois journées de formation des enseignants, ndlr]. On finance également l'acquisition des ressources numériques et leur mise à disposition du CM1 à la troisième, pour un montant qui devrait avoisiner les 20 millions d'euros sur trois ans.

Ensuite, concernant la partie équipement des élèves, on participe moitié-moitié avec les collectivités locales dans le cadre de l’appel à projets. Celles-ci ont donc à leur charge l'autre moitié de l'équipement des élèves et les éventuelles évolutions d'infrastructures de l'établissement (réseau Wi-Fi, très haut débit...), outre les aspects liés à la maintenance. Évidemment, les départements qui n'auraient pas investi pendant de nombreuses années dans les infrastructures ou les équipements de leurs collèges pourraient avoir un certain nombre de difficultés aujourd'hui à rattraper leur retard...

Cela veut dire qu'il pourrait y avoir certains établissements qui ne participeront pas au plan numérique ?

Nous n'avons pas eu de débats avec les collectivités sur l'intérêt du plan numérique. Aujourd'hui, c'est quelque chose qui fait de moins en moins débat. D'abord parce qu'on a des éléments extrêmement tangibles sur l'intérêt pédagogique de la chose quand c'est bien fait : on a de premiers retours d'expérience positifs, en France comme à l'étranger. Il y a aussi un véritable besoin d’éducation au numérique, dont toutes les collectivités se rendent comptent de l'importance parce qu'on à des sujets de harcèlement, de diffamation, etc.

Une récente étude de l’OCDE tendait plutôt à remettre en question l’efficacité des « plans numériques ». Quels sont les éléments factuels qui permettent d’assurer l’efficacité de votre plan ?

L'étude de l'OCDE montre assez clairement que ce n'est pas le taux d'équipement stricto sensu qui est crucial, mais la pédagogie. Si c'est pour refaire avec un tableau blanc interactif ce qu'on faisait autrefois avec une craie, ça ne sert rigoureusement à rien... Si on s'en sert pour animer différemment la classe, avec des services à valeur ajoutée, là ça apporte quelque chose !

Ce que nos études ont démontré, c'est qu’avec une pédagogie active, l’élève retient mieux et construit mieux son savoir. Par exemple, quand on a une classe non numérique, si l’on pose une question aux élèves, on a des phénomènes qui font qu'il y a une partie des élèves qui ne vont pas lever le doigt. Si on fait réagir les enfants au travers de l'outil numérique, on rend d'un seul coup l'ensemble de la classe active, même celui qui est timide, qui n'a plus besoin de s'exprimer en public. Autre exemple : tout ce qui va être outil de projet, collaboration, pour faire des choses communes entre élèves. C'est compliqué aujourd'hui, dans des emplois du temps contraints, de demander à des élèves de faire des travaux collectifs. S'ils deviennent capables de travailler grâce au numérique sur des objets communs, ça permet aussi d'apprendre ce genre de choses.

Certains enseignants expérimentent le principe de la classe inversée : on propose aux élèves de travailler sur le socle de base au travers de vidéos à la maison, et de consacrer finalement le temps en classe beaucoup plus à la compréhension fine des choses, au travers d’exercices, des travaux pratiques, etc.

Ce sont plein d'éléments comme ça qui, mis bout à bout, changent en profondeur la pédagogie et amène du « plus ». C'est tout simple et tout bête ! Le rapport de l'OCDE ne dit pas tellement autre chose que pour avoir de bons résultats, il faut une bonne pédagogie. Et à partir de là, un plan qui ne se serait contenté que de l'équipement n'apporterait pas grand-chose s'il ne s’attaquait pas à la pédagogie.

Trois jours de formation pour changer les pratiques pédagogiques des enseignants, n’est-ce pas dérisoire ?

C'est beaucoup et peu à la fois ! C'est déjà important au regard de la formation continue moyenne des employés d'une entreprise. Après, évidemment, est-ce que ça suffit ? Bien sûr que non... L'accompagnement du changement ne s'arrête pas là. On a tout un chantier sur cet axe, avec un autre appel à projets, intitulé e-FRAN, qui vise à solidifier les bonnes pratiques pédagogiques dans l'enseignement en lien avec des chercheurs, des entreprises qui ont des idées d'innovations, et puis les établissements dans les académies, où l'on va pouvoir observer l'évolution des pratiques. Là, c'est un budget de 30 millions d'euros qui a été mis sur la table. Cet appel a projets à été clôturé le 5 février et la sélection des projets est en cours.

La première chose qui est essentielle, c'est de fournir aux enseignants une information et des supports de qualité. La deuxième chose, c'est d’avoir des partenaires. Un réseau social professionnel dédié aux enseignants, Viaéduc, a ainsi été mis en place cet été. En quelques mois, plusieurs dizaines de milliers d'enseignants sont dessus. Ceux qui vont entrer dans le plan numérique pourront du coup échanger entre eux les bonnes pratiques.

Mais on ne peut pas, nous, depuis la rue de Grenelle, décider et déterminer comment ça doit se passer en classe. Chaque enseignant a ses pratiques. La formation c'est important, mais après il faut qu'il s'approprie le truc. Pour ça, il y a l'échange entre pairs. La plupart des enseignants du secondaire est également inscrit sur la plateforme d'e-learning « M@gistère ». Enfin, on travaille beaucoup avec le réseau Canopé, qui propose des ateliers dans lesquels les enseignants disposent de tout un tas de ressources pédagogiques.

Trois jours de formation, ce n'est qu'un des petits morceaux de tout ce qui relève du plan d'accompagnement au numérique. Imaginez bien que la culture numérique ne s'acquiert pas par des cours ! Le grand principe de notre réflexion, c'est d'éviter le « top-down ». Nous sommes là pour outiller, pour encourager, pour s'assurer que le matériel suit, que l'intendance suit, etc. Notre démarche repose sur du « bottom-up », sur l’appropriation par les enseignants, sur la liberté pédagogique, sur l'essaimage des bonnes pratiques, sur la confiance....

Pourquoi les projets de « livret scolaire numérique » ou de carnet de correspondance en ligne ne se concrétisent qu'en ce moment, alors qu'il ne s'agit pas vraiment de projets pharaoniques ?

D'abord, on ne part pas de rien, au contraire ! Ce sont des projets qui certes s'accélèrent aujourd'hui, mais dont les prémices existent depuis de nombreuses années (au travers notamment des ENT). Il y a eu des initiatives sur ces sujets, plutôt localement, et là on arrive à une seconde étape : une étape de maturité dans laquelle il y a des choses qui se mettent en place à un niveau national et de façon plus exhaustive.

On vise ici aussi un déploiement progressif. Là où il y a déjà des pratiques qui sont installées, avec des outils existants qui répondent à un besoin, aller depuis Grenelle imposer un diktat, ce n'est pas très « numérique »... Je préfère qu'on propose un bon produit, qui fasse envie, qui va résoudre de vrais problèmes, pour faire en sorte que ça se déploie parce que c'est vachement bien – plutôt que d'avoir un produit qui se déploie parce qu'il y a une décision venant d’en haut.

On va maintenant voir comment ceux qui démarrent s'approprient le truc. D'ailleurs, le livret scolaire numérique est déjà en expérimentation dans un certain nombre de collèges. C'est intéressant parce qu'en termes de méthodes, c'est un de nos projets phares qu'on a développé en méthodes agiles, avec nos propres contraintes règlementaires. Par rapport à un « top départ » du projet qui a été donné début 2015, dès la rentrée 2015 on avait un prototype qui était fonctionnel et qu'on a pu mettre en œuvre dans un certain nombre d'établissements pour avoir quelque chose qui soit pleinement opérationnel, scalable et qui satisfasse l'utilisateur à la rentrée 2016.

Merci Mathieu Jeandron.


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