Écologie : pour Gaël Giraud (CNRS), « entre les banques et la planète, il faut choisir »

Pas de Sam pour nous sauver la mise cette fois 58
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Crédits : Gutzemberg/iStock
Science
Sébastien Gavois

Le réchauffement climatique est une réalité à laquelle nous devons faire face. Gaël Giraud, économiste et directeur de recherche au CNRS, donne sa vision sur cette brûlante problématique. Il détaille « la dépendance des bilans bancaires aux actifs fossiles » et prône un retour aux « communs » pour lutter contre la « privatisation du monde ».

Cela fait maintenant plusieurs mois que le CNRS est engagé dans un combat contre le réchauffement climatique et qu’il a tiré la sonnette d’alarme à plusieurs reprises. Le Centre national pour la recherche scientifique a notamment détaillé comment la communauté scientifique pouvait (essayer de) convaincre les décideurs d’œuvrer sur le sujet.

Sale temps pour le climat

Les chercheurs sont « à la fois persuadés qu’il est encore possible d’agir, et convaincus que leurs efforts ne sauraient suffire, à eux seuls, à régler les problèmes ». Mais pour Marc Robert, chimiste au Laboratoire d’électrochimie moléculaire de Paris, « il n’y aura pas de coup de baguette magique scientifique » pour régler les crises environnementales à venir. 

C’est donc dans un contexte morose – d’autant plus après une COP25 « décevante » pour le secrétaire général de l’ONU et la sortie des États-Unis de l’accord de Paris (il sera effectif en novembre 2020) – que le CNRS publie dans son Journal l'interview de l’un de ses directeurs de recherche : Gaël Giraud. Un expert du sujet qui, en plus de codiriger la chaire « Énergie et prospérité » soutenue par l’École Normale Supérieure, était chef économiste de l’Agence française de développement et membre du comité d’experts sur la transition énergétique auprès du gouvernement.

Le chercheur y explique que pour « sauver » la planète, il faut passer par une « indispensable réduction des inégalités » entre les peuples et les pays. Les banques et leurs importants financements en faveur des énergies fossiles par rapport aux renouvelables en prennent aussi pour leur grade au passage.

Pour Gaël Giraud, la situation est loin d'être simple. Car si des changements rapides sont nécessaire, une action trop brutale pourrait avoir de lourdes conséquences sur l’économie mondiale. Il revient également sur la notion de « privatisation du monde » et du partage des ressources de notre planète, carburant indispensable à la société moderne.

Les revenus et les émissions de CO₂ sont liés

Gaël Giraud commence par abonder dans le sens de plusieurs études établissant un lien entre inégalités économiques et environnementales : « Il est exact que les émissions de C0₂ atmosphérique reflètent directement les inégalités économiques entre pays. Pour une raison simple : les personnes bénéficiant des revenus annuels les plus élevés sont celles qui émettent le plus de C0₂ par an ».

Le scientifique s’explique : « les personnes bénéficiant des revenus annuels les plus élevés sont celles qui émettent le plus de C0₂ par an. Un citoyen américain émet, par exemple, en moyenne chaque année, plus de 15 tonnes (t) de C0₂, un Français environ 5 t quand un Tchadien émet moins de 2 t ».

Une disparité qui se retrouverait également au sein de chaque pays : « les émissions de CO₂ augmentent avec le revenu, et ce, même si les personnes les plus aisées peuvent s’offrir des modes de consommation plus respectueux de l’environnement ». Gaël Giraud se refuse par contre à établir un lien de cause à effet entre les inégalités et la pollution.

Pour lui, « ce n’est donc pas la redistribution économique qui importe, au premier ordre, mais nos modes de vie et le nécessaire apprentissage par tous de la sobriété ». Il met en avant une étude de Carbone 4, un cabinet d’étude spécialisé sur les questions de transitions énergétiques :

« Changer nos comportements individuels [consommer local, acheter d’occasion/reconditionné, trajet en vélo, covoiturage, etc., ndlr] pourrait permettre de réduire jusqu’à 25 % notre empreinte carbone en l’état, 30 % pour les plus ascétiques d’entre nous. Pour faire converger vers zéro les émissions nettes de C02, et conserver quelque chance de ne pas trop nous éloigner de l’objectif de 2 °C de l’Accord de Paris, il faut transformer en profondeur et collectivement les infrastructures dont nous dépendons ».

Pour Carbone 4, cela passerait par la décarbonation de l’industrie, de l’agriculture, du fret, des services publics, etc. En effet, passer de 10,8 tonnes de « CO₂ équivalent » – c’est-à-dire prenant en compte les gaz à effet de serre non CO₂ comme le méthane et le protoxyde d’azote – à 2 tonnes seulement en 2050 pour être compatible avec l’accord de Paris, les seules actions des particuliers, aussi importantes et drastiques soient-elles, ne seront pas suffisantes.

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La réduction de l’empreinte carbone moyenne en France, avec un engagement réaliste des individus (gauche) et héroïque (droite)

« L’urgence de ne pas se presser… » pour le monde de la finance

Le directeur de recherche du CNRS revient ensuite sur les déclarations en 2015 de Mark Carney, alors fraîchement nommé gouverneur de la Banque d’Angleterre : « Les défis actuels liés au réchauffement climatique sont de piètre importance par rapport à ce qui est sur le point d’arriver […] Une fois que le changement climatique sera devenu une question déterminante en termes de stabilité financière, il sera peut-être déjà trop tard », prévenait-il.

Il faut donc bouger rapidement… mais dans le même temps le monde de la finance redoute « les pertes financières que pourrait provoquer une transition énergétique et écologique trop rapide [...]D’où, au regard des intérêts financiers immédiats, l’urgence de ne pas se presser… », affirme le chercheur.

Actuellement, les impacts économiques du réchauffement – sur les littoraux, la biodiversité, l’érosion des sols, les événements climatiques extrêmes, etc. – sont difficilement quantifiables pour une majorité des entreprises. Pour ne rien arranger, ils « ne sont pris en compte, ni dans la comptabilité d’entreprise, ni dans la comptabilité nationale ». Ils sont donc « amplement sous-évalués » par les entreprises.

Sans surprise, les premières victimes de ce statuquo sont les populations les plus défavorisées, notamment celles se trouvant dans l’hémisphère sud, en Afrique subsaharienne par exemple. Il faut voir plus loin que le bout de son nez pour l’économiste : les deux parties du globe sont économiquement dépendantes et « un effondrement des "Suds" entraînerait rapidement celui du Nord ». 

Les banques françaises financent « massivement les hydrocarbures fossiles »

Dans la suite de son interview, Gaël Giraud explique qu’il étudie « la dépendance des bilans bancaires aux actifs fossiles », dont il est certain qu’elle est « considérable », mais que cette situation est finalement « normale ».

Par contre, « ce qui l’est moins, c’est que les banques françaises aggravent leur dépendance en continuant de financer massivement les hydrocarbures fossiles ». Il cite une étude d'Oxfam France affirmant que « sur 10 euros, 7 euros vont à ces énergies climaticides, et seulement 2 euros aux énergies renouvelables […] L’euro restant allant aux énergies nucléaire et hydraulique ».  L’association établit un « podium » :

  • BNP Paribas : 12,8 milliards d’euros pour les énergies fossiles, contre 3,3 milliards pour les renouvelables
  • Crédit Agricole : 12,6 et 2,7 milliards d’euros
  • Société Générale : 11,5 et 3,3 milliards d’euros

Et la situation ne se serait pas franchement améliorée puisqu’en 2017 les financements liés aux énergies fossiles auraient augmenté de 1,8 milliard d’euros par rapport à 2016, quand ceux sur les énergies renouvelables auraient baissé de… 1,8 milliard d’euros. Des vases communicants à contre-courant. 

Sur les marchés financiers, la situation n’est guère plus reluisante et on retrouve quasiment les mêmes chiffres, toujours selon Oxfam France : « pour 1 euro accordé sur ces marchés en faveur des énergies renouvelables, les banques françaises accordent plus de 8 euros aux énergies fossiles ». L’association en appelait alors à ces institutions et à l’État pour prendre leurs responsabilités face au changement climatique.

Oxfam France rapport banqueOxfam France rapport banque
Crédits : Oxfam France

Une impossible marche forcée

La solution de passer en force n’est pas viable pour le directeur de recherche : « si nous décidions de faire du charbon et du pétrole des "actifs échoués", c’est-à-dire si nous les interdisions du commerce, beaucoup de nos banques seraient en faillite ».

Ce serait notamment le cas de BNP Paribas qui pèse la bagatelle de « près de 2 000 milliards d’euros, soit l’ordre de grandeur du PIB de la France ». Sa chute entraînerait certainement l’économie française dans son sillage. L’État « serait bien incapable de rembourser les épargnants jusqu’à hauteur de 100 000 euros comme le garantit pourtant la loi » via la garantie bancaire des dépôts. Pour Gaël Giraud, ce risque systémique explique que « la plupart des économies occidentales ne peuvent tout simplement pas avancer à marche forcée vers des sociétés décarbonées sans mettre en péril le système financier mondial ». 

« D’où, à mon avis, l’inaction générale, dissimulée derrière du greenwashing médiatique, car nous dépendons tous des banques : le secteur public comme le secteur privé », ajoute-t-il. Bref, « entre les banques et la planète, il faut choisir ».

Contre la « privatisation du monde », le concept des « communs » 

Le directeur de recherche du CNRS revient ensuite sur la question du partage des ressources et les conséquences au niveau mondial : « Nous sommes hantés par l’imaginaire d’une appropriation du monde, qui nous retient de consentir collectivement à la mise en commun des ressources, des biens et des services, et à leur préservation ».

Il cite un exemple qui a fait couler beaucoup d’encre : « il n’existe aucune autorité légale capable de remettre en cause la souveraineté de l’État brésilien, même lorsqu’il détruit la forêt amazonienne ». Le scientifique souhaite ainsi que l’on mette en place des « communs », c’est-à-dire des « ressource[s] partagée[s] et gérée[s] collectivement par une communauté ». Un exemple avec la pêche : « il nous faut créer des institutions mondiales au sein desquelles la haute mer, en particulier, soit administrée comme un commun à part entière ».

Il rappelle que le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) a déjà tiré la sonnette d’alarme : « si on ne fait rien, plus un seul poisson comestible ne nagera dans les océans d’ici 2050 ».

Puis vient la question de la monnaie, un sujet brûlant depuis l’annonce de la cryptomonnaie Libra de Facebook qui a d’ailleurs entraîné des levées de boucliers de la part de plusieurs institutions et régulateurs en Europe.

« Les velléités affichées désormais par les GAFAM de frapper monnaie, à leur tour, ouvrent la voie à un approfondissement de la privatisation de la monnaie, éventuellement hors du contrôle des autorités publiques de régulation bancaire, qui ne pourrait que rogner davantage encore sur la souveraineté des citoyens et affaiblir des États déjà mis à mal ».

Pour Gaël Giraud, ce sont les différentes formes de « privatisation du monde » et leurs effets négatifs sur l’environnement qui sont à combattre. Mais alors que l’arrivée de Facebook dans le secteur des cryptomonnaies peine à mettre tout le monde d'accord, qu'attendre sur des questions qui peuvent être tout aussi complexes, parfois plus, telles que la souveraineté territoriale sur la pêche, l’écologie et le partage des matières premières ?


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