Mahjoubi reste officiellement en charge du numérique, mais à Bercy. Une punition ?

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Crédits : Assemblée nationale
Loi
Xavier Berne

Bien qu’il reste finalement secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi est désormais sous la tutelle des ministres de Bercy. Si l’intéressé assure que sa capacité d’action sera « multipliée », les doutes sont pour l’heure de mise. D'autant que plusieurs membres de son cabinet s’apprêtent à le quitter, selon nos informations.

Faut-il y voir un malencontreux « oubli » de la part de la présidence de la République ? Le communiqué publié hier matin par l’Élysée annonçait que Mounir Mahjoubi, qui cache de moins en moins son envie de briguer la mairie de Paris, était nommé « secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des finances et du ministre de l’Action et des comptes publics ».

Derrière ce titre un peu pompeux, le portefeuille du numérique disparaissait ainsi du gouvernement d’Édouard Philippe. Tout du moins pour quelques heures...

En effet, le décret entérinant le remaniement, publié ce matin au Journal officiel, diffère des annonces de l’Élysée. Mounir Mahjoubi est bel et bien placé auprès des ministres de Bercy, mais il demeure « chargé du numérique ».

Un titre curieusement « complété » par décret

Un rattrapage plutôt surprenant, dans la mesure où il ne concerne que Mounir Mahjoubi. Parmi tous les autres secrétaires d’État nommés hier auprès de ministres, aucun n’a en effet vu son titre ainsi « complété » ce matin au Journal officiel.

Invitée à s’expliquer sur ce couac, la présidence de la République nous a renvoyés vers Matignon, qui a rédigé le décret. Les services du Premier ministre ont cependant botté en touche, confirmant seulement que « seul le décret de composition du gouvernement fait foi s’agissant de l’intitulé des fonctions des membres du gouvernement ».

Promotion ou mise au placard ?

Hier, la disparition officielle du secrétariat d’État au Numérique a suscité de nombreuses réactions, notamment sur les réseaux sociaux. Certains y voyaient un signal politique pour le moins curieux, le concept de « start-up nation » étant cher à Emmanuel Macron.

Peu après l’annonce du remaniement, Mounir Mahjoubi expliquait qu’il continuerait d’œuvrer « pour une France championne du numérique au service des humains ». Sa « bio » Twitter n’a d’ailleurs pas cessé d’indiquer « secrétaire d’État au Numérique ».

Le Monde publie aujourd’hui un entretien dans lequel l’ancien président du Conseil national du numérique déclare :

« J’ai demandé au président et au Premier ministre d’être plus proche des administrations et des ministres avec lesquels je travaille le plus. Je suis doublement rattaché au ministre de l’Économie et des finances et au ministre des Comptes de l’action publique [ndlr : le ministre de l’Action et des comptes publics, en réalité]. Ce rattachement (pas une tutelle) est un signal fort qui fait de Bercy non seulement le ministère de la transformation de l’économie, mais aussi de la transformation de l’action publique. »

Il ajoute que son champ d’action « reste inchangé » et qu’il continuera de travailler sur les questions d’économie numérique, d’inclusion numérique, de sécurité informatique, etc. « Mais ma capacité d’action sera multipliée », assure le secrétaire d’État.

Pour en avoir le cœur net, il faudra toutefois attendre que le gouvernement mette à jour le décret d’attribution de l’intéressé. Jusqu’ici rattaché à Matignon, le secrétaire d’État au Numérique agissait « par délégation du Premier ministre ». Un toilettage des textes semble donc nécessaire étant donné qu’il dépend désormais de Bercy.

« Là, il devra exécuter les ordres de Le Maire et Darmanin »

En coulisses, certains estiment cependant que les choses ne sont pas aussi glorieuses que le prétend Mounir Mahjoubi. « Se faire rajouter deux couches de chefs au-dessus de soi, ça n’a rien d’une promotion », raille ainsi un habitué des arcanes du pouvoir.

Bruno Le Maire et Gérald Darmanin sont de surcroît deux poids-lourds du gouvernement, tous deux issus de la droite. Certains se souviendront à cet égard des luttes internes entre Axelle Lemaire, alors secrétaire d’État au Numérique, et Emmanuel Macron, son ministre de tutelle – notamment lorsque le second a tenté de porter sa loi sur les « nouvelles opportunités économiques », au détriment du projet de loi Numérique.

« Être à Bercy peut être un plus dans la mesure où le politique a enfin une administration sur laquelle il a autorité, et non plus qui est simplement à sa "disposition" », nous glisse un lobbyiste, bon connaisseur du dossier. Avant de nuancer : « Mais en même temps, l'aspect interministériel disparaît et il faut alors naviguer sur les sujets "non pris" par les autres. »

« Il avait zéro poids politique à Matignon, il aura zéro poids à Bercy », prédit enfin une autre source, issue de la précédente majorité, sous couvert d’anonymat. À ses yeux, Mounir Mahjoubi s’est vu infliger une « belle punition », suite notamment aux couacs sur le Conseil national du numérique.

Dans l'attente d'un nouveau décret d'attribution

Du côté de la majorité, la députée Paula Forteza voit ce changement comme une « bonne nouvelle », une « amélioration par rapport à la situation précédente ». « Le ministre disposera de plus de ressources techniques, de plus de moyens et du soutien d’un des ministères les plus puissants, ce qui est un atout non négligeable face aux éventuels arbitrages interministériels qui peuvent concerner le numérique », nous explique-t-elle.

L’élue fait valoir que dans le passé, des « figures fortes » comme Fleur Pellerin ou Axelle Lemaire ont démontré qu’il était « possible de mener une politique ambitieuse et transversale du numérique depuis Bercy ».

Paula Forteza reconnait néanmoins qu’en l’attente du nouveau décret d’attribution de Mounir Mahjoubi, « quelques inconnues planent encore » sur le « périmètre exact » du portefeuille de l’intéressé, « notamment par rapport à la tutelle de la Dinsic et des télécoms ».

La Direction interministérielle au numérique (Dinsic), dont le numéro un, Henri Verdier, est sur la sellette depuis des mois en raison de différends avec Mounir Mahjoubi, devait effectivement surveiller les évolutions de ce dossier de très près.

Officiellement, l’institution demeure néanmoins « placée, par délégation du Premier ministre, sous l'autorité du ministre chargé du numérique et rattachée au secrétaire général du gouvernement ». Le secrétaire d’État au Numérique devrait donc conserver sa mainmise sur la « DSI de l’État ».

Départs au cabinet Mahjoubi

Next INpact a enfin appris que trois des cinq membres du cabinet de Mounir Mahjoubi n’allaient pas déménager leur bureau jusqu’à Bercy. Mathieu Maucort, directeur de cabinet adjoint, Maëlle Charreau, cheffe de cabinet chargée de la communication et du Parlement, et Côme Berbain, conseiller « transformation numérique de l'État et sécurité numérique », s’apprêtent ainsi à quitter le secrétariat d’État au Numérique.

Officiellement, ceux-ci « av[aient] envie de partir vers de nouveaux challenges », nous a-t-on indiqué. Ces départs ne sont toutefois pas les premiers, Mounir Mahjoubi ayant notamment changé deux fois de directeur de cabinet l’année dernière.


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