Fibre : les dessous de l'investissement de la Caisse des dépôts dans Kosc

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Crédits : kynny/iStock
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Guénaël Pépin

La Caisse des dépôts a investi 20 millions d'euros dans une filiale de Kosc, un opérateur censé démocratiser la fibre pour les professionnels. Ce dernier a connu de nombreux déboires sur l'année passée, techniques et judiciaires. Selon la société, SFR aurait pu faire échouer cet investissement qui dégage son horizon.

La démocratisation de la fibre chez les professionnels avance. Cette semaine, Bouygues Telecom nous a confirmé une future offre de gros pour opérateurs, ouvrant son réseau fibre grand public aux professionnels, avec des prix cassés face aux offres actuelles.

Les espoirs se portent surtout sur Kosc, une entreprise cofondée par OVH en 2016, destinée à éclater le duopole d'Orange et SFR sur ce marché (voir notre analyse). Kosc a la lourde tâche de couvrir toute la France, en reliant son réseau à des centaines nœuds de raccordement optique (NRO), pour accéder aux boucles locales des grands opérateurs. Concrètement, elle reprend le réseau national de Completel (ex-filiale de Numericable) pour se connecter aux réseaux locaux d'Orange et SFR, qu'elle cofinance.

À partir de ces réseaux divers, la société compte devenir un point de commande unique, destiné aux opérateurs pour professionnels. Son système d'information doit aplanir les différences techniques, pour couvrir toute la fibre déployée par les opérateurs privés.

Problème : la société n'en avait pas les moyens jusqu'à récemment. À la mi-juin, elle a annoncé en grande pompe l'arrivée de la Banque des territoires (Caisse des dépôts) dans son capital, via un investissement de 20 millions d'euros (PDF). L'institution a pris une part minoritaire dans une nouvelle filiale, Kosc Infrastructures, destinée à contenir les actifs réseau de l'opérateur.

« Depuis notre création en 2016, nous avons pour ambition de couvrir 100 % de la zone privée, en investissant dans la fibre. Grâce à cet investissement, nous avons les moyens de réaliser cette ambition » nous déclare Antoine Fournier, directeur général de Kosc, dans un entretien écrit. Il nous détaille la situation de l'entreprise et répond sur les difficultés connues jusqu'ici, dont celles avec SFR.

Une filiale pour cadrer l'investissement

Ce financement était nécessaire. En janvier, Kosc nous disait ne pas pouvoir payer seul la première traite du cofinancement de la boucle locale fibre Orange (sur 20 ans) et connecter les centaines de nœuds de raccordement optique (NRO) restants à desservir en zones moins denses (13,7 millions de lignes en agglomérations moyennes, où Orange et SFR se sont partagés les communes et où les tiers coinvestissent).

L'objectif de Kosc est de couvrir toute la zone de déploiement privée (près de 60 % de la population, en zones denses), en maillant tout le territoire jusqu'aux boucles locales des opérateurs en place. Le nouvel arrivant a promis 100 millions d'euros d'investissement sur cinq ans, et pense atteindre 100 millions d'euros de chiffre d'affaires au bout de cinq ans.

« L’investissement de la Banque des territoires permet de financer la mise en œuvre de la stratégie de couverture en fibre de 100 % de la zone privée » nous confirme Kosc. C'est bien ce périmètre, et seulement lui, qui est concerné. La levée de fonds a été menée avec les cabinets conseil Rothschild Global Advisory et Orrick.

Pourquoi avoir créé la filiale Kosc Infrastructures ? Selon nos informations, la Caisse des dépôts cherche un droit de regard dans ses investissements. Ici, elle compte limiter son contrôle aux grandes décisions concernant l'infrastructure, et non celles concernant la stratégie globale de la société. Cette filiale est une manière de le formaliser.

En outre, Kosc nous déclare que cette entité lui permet de mieux articuler ses déploiements privés avec les futurs contrats avec des réseaux d'initiative publique, en discussions depuis plusieurs mois. Ces réseaux publics sont construits par les collectivités en zones rurales, où les opérateurs privés n'investissent pas directement. Kosc en serait uniquement client, sans infrastructure propre sur ces territoires, comme n'importe quel autre opérateur.

Un an et demi d'étude de Kosc

Les discussions ont commencé au printemps 2017. Plusieurs fonds d'infrastructure, publics et privés, ont été mis en concurrence. Selon nos informations, l'approche de Kosc n'aurait pas été « naturelle » pour les fonds privés, plus habitués au modèle de concession des réseaux d'initiative publique ruraux, dans lesquels ils investissent lourdement depuis deux ans.

Le choix de la société s'est de toute façon porté sur l'institution. « La Caisse des dépôts a su nous faire une offre financière à la hauteur de nos ambitions. Au-delà de l’aspect financier, elle nous apporte l’expertise de ses équipes qui bénéficient d’une excellente compréhension des enjeux du marché, en raison de son expérience aux côtés des RIP », assure son directeur général.

S'agit-il d'un « sauvetage » de Kosc par la Banque des territoires ? « Non, parler de « sauvetage » est complétement fallacieux. Par ailleurs, nous n’avons pas mentionné le besoin d’un soutien en dehors de celui de nos actionnaires » nous répond Antoine Fournier. Il rappelle que l'institution n'investit pas dans toute la société, mais dans une filiale, avec un objectif de long terme.

« SFR a failli faire échouer cette opération »

Le cœur du réseau de Kosc est composé d'actifs de SFR. Or, la passation a été des plus compliquées entre les deux entreprises, de nombreux couacs techniques et organisationnels ayant ralenti le déploiement du nouveau venu sur le territoire. Le réseau de SFR est le fruit d'une longue série de rachats, depuis LDCom. Dur d'y retrouver ses petits, même pour la marque au carré rouge. Tous ces différends les ont menés en justice.

L'accord entre la Caisse des dépôts et Kosc, daté d'octobre 2017, aurait pu ne pas aboutir. « SFR, avec son agressivité judiciaire qui a commencé en novembre-décembre 2017, a failli faire échouer cette opération. Grâce à la mobilisation de nos actionnaires, nous avons réussi à maintenir le cap pendant la clôture de l’opération » nous apprend la société.

La Caisse des dépôts a suivi de près les déploiements et contentieux, disposant de toutes les données depuis des mois. La condition pour l'investissement de la Caisse des dépôts était le bon fonctionnement technique et juridique du réseau de Kosc. Une condition remplie, donc, qui n'empêche pas que des ennuis judiciaires restent.

« Tous les contentieux avec SFR ne sont pas encore derrière nous, aussi nous ne souhaitons pas nous exprimer davantage sur le sujet. Tout ce que nous pouvons en dire, c’est que nos partenaires nous ont largement félicités pour notre persévérance au cours des batailles juridiques de ces derniers mois. Ce n’est pas parce que Kosc est sous pression juridique d’un acteur puissant que Kosc plie » nous assure la société.

Concrètement, SFR a attaqué Kosc devant le tribunal de commerce de Paris en novembre 2017. Le groupe a aussi assigné le nouveau venu devant le tribunal de grande instance de Paris. Cette deuxième plainte  « a conduit à la saisie des comptes bancaires [de Kosc] à l’issue d’une première procédure non contradictoire le 29 décembre 2017 ». Une requête en annulation a été déposée en janvier 2018, SFR étant débouté le 14 mai.

L'Autorité de la concurrence se serait auto-saisie sur ce différend, selon la Lettre A, avec la crainte que SFR ne joue pas le jeu. La cession du réseau de Completel (ici à Kosc) était une condition du rachat de SFR par Numericable en 2014. Selon nos confrères, Altice réclamerait près de 20 millions d'euros à son concurrent pour son réseau.

Selon Antoine Fournier, « ces contentieux brident la capacité d’investissement, en immobilisant des ressources financières de Kosc Telecom ». Mais ils ne concerneraient pas la filiale Infrastructures, à l'abri. Le directeur général salue également « la persévérance » de ses actionnaires , qui « ont compensé l’impact opérationnel quand il a fallu le faire ».

Un réseau opérationnel

Malgré ce versant judiciaire, le réseau fonctionne. Dans son communiqué, l'entreprise assure être présente sur 180  agglomérations, via 800 points de présence (nœuds de raccordement optique). L'ensemble représenterait 15 millions de lignes cuivre (DSL) et 7,6 millions de locaux raccordables en fibre.

Antoine Fournier nous dit avoir pris la main sur la quasi-totalité du réseau « depuis peu », même si « les aléas de la prise de contrôle physique du réseau ont impacté [leur] plan de déploiement ». Kosc annonce être en ligne avec ses prévisions de mars, avec plus de 2 millions de prises éligibles sur tout le territoire à mi-juillet 2018.

Selon nos informations, Kosc compte effectivement près de 2,1 millions de lignes éligibles à date, sur plus de 350 communes. En tête des villes, par volume de lignes : Montpellier, Grenoble, Caen, Le Havre et Reims.

Le directeur général de Kosc déclare aussi que l'activité commerciale « se porte aussi bien que possible compte tenu des circonstances », à savoir les retards causés par les litiges avec SFR. Il compte une trentaine d'opérateurs clients. Des discussions sont en cours avec « les derniers opérateurs disposant à la fois d’une plateforme numérique et d’un cœur de réseau ».

Le 3 juillet, une interface de programmation (API) de recherche d'éligibilité et de commande de ligne (cuivre ou fibre) a été ajoutée aux commandes unitaires de lignes (pour connecter un nouveau client en particulier). Le tout à partir du simple identifiant de la ligne cuivre. Un pas en avant pour industrialiser la commercialisation du réseau.

La concurrence s'intensifie, Kosc confiant

Comme nous l'écrivions hier, la fibre pour professionnels reste un marché de niche. 14 % des entreprises ont accès au réseau, selon l'Arcep. La raison : des offres actuelles centrées sur le haut de gamme, pouvant coûter plus de 1 000 euros par mois pour une ligne fibre dédiée et une qualité de service garantie. Kosc propose de la fibre professionnelle, c'est-à-dire sans la garantie de temps de rétablissement de 4 heures des offres dites entreprises.

Pour y remédier, l'État et l'autorité des télécoms promeuvent donc des offres passant par le réseau fibre grand public. C'est dans cette brèche que s'est engouffré Kosc pour lancer sa fibre, avec l'assentiment clair du régulateur. Depuis son annonce, les rumeurs d'offres similaires « bitstream » chez Orange et SFR abondent. Bouygues Telecom nous a confirmé ses plans.

Avec un tel modèle, les deux opérateurs fourniraient un accès clé-en-main à leurs réseaux, concurrençant directement Kosc, qui s'appuie sur eux.

En janvier, Antoine Fournier nous disait s'attendre à cette éventualité, sans la craindre. Le discours est le même aujourd'hui. « Kosc Telecom est arrivé en dernier sur le marché du bitstream cuivre et nous sommes le premier à offrir du bitstream fibre. Nous n’avons pas prévu d’être un monopole dans notre business plan » nous lance le responsable.

« Grâce à la mobilisation des équipes de Kosc Telecom, il y a à présent une première offre de bitstream fibre et votre question montre qu’enfin, le marché s’ouvre ! C’est tant mieux pour nos clients opérateurs » ajoute-t-il.

Maintenant que son backbone (son cœur de réseau) est prêt, l'opérateur s'attaque à la capillarité sur tout le territoire. Il intègre désormais des datacenters « neutres » en région, en commençant par celui de NeoCenter Ouest à Nantes. Pour les clients locaux, il doit ouvrir l'accès aux liaisons backbone de Kosc, à sa collecte fibre professionnelle et « bientôt la fibre entreprise, à partir de juillet 2018 ».


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