Fronde des services en ligne contre l'extrême-droite américaine

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Crédits : Ted Eytan (CC-BY-SA 2.0)
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le jeudi 17 août 2017 à 16:04
Guénaël Pépin

Des services d'hébergement aux réseaux sociaux, en passant par des plateformes de paiement ou de streaming musical, un grand nombre d'acteurs du Net ont bloqué les contenus et comptes de l'extrême droite américaine. Une réaction face à l'électrochoc de Charlottesville, où des entreprises ont dû prendre rapidement des décisions.

Les manifestations et émeutes de Charlottesville, le 12 août, ont eu de nombreuses conséquences en ligne. Depuis quelques jours, de nombreux services en ligne ont décidé de bloquer des comptes et points de rendez-vous de l'extrême-droite américaine, dans une vague qui englobe Airbnb, Cloudflare, Discord, ou encore Facebook. Cette série d'actions exploite en partie les moyens mis en œuvre pour contrer la propagande terroriste par les réseaux sociaux.

Elle implique aussi des acteurs jusqu'ici éloignés de ces questions politiques, comme Cloudflare ou Spotify. Le premier s'en tient habituellement à ses obligations légales en la matière mais a été amené, face aux événements, à rompre son contrat avec un site néonazi, The Daily Stormer, dont le nom de domaine a été rejeté par GoDaddy puis bloqué par Google.

De l'hébergement au financement

L'opposition la plus visible a été celle d'Airbnb, qui a annulé les réservations à Charlottesville de personnes identifiées comme des lecteurs de The Daily Stormer. Ils s'étaient organisés sur le forum du site, menant la plateforme de location de particulier à particulier à supprimer les comptes liés à ces utilisateurs, rapporte Quartz. L'action a eu lieu en amont du rassemblement du 12 août. L'entreprise la justifie par une violation de « l'engagement de la communauté Airbnb », inscrit en 2016, censé lutter contre toute discrimination sur le service.

Pour sa part, le site de financement participatif GoFundeMe affirme avoir retiré plusieurs campagnes de soutien à James Alex Fields Jr, le suspect arrêté après qu'une voiture a foncé dans une foule d'opposants à Unite The Right, faisant un mort et plus d'une dizaine de blessés. Des campagnes sur le service alternatif RootBocks (au slogan « Pas de censure. Pas de limites. ») ont récolté plusieurs milliers de dollars pour soutenir des militants de l'événement d'extrême-droite.

Spotify a lui-même décidé, hier, de supprimer des groupes racistes de son catalogue. Contactée par Mic, sur la base de listes établies depuis 2014, la société suédoise a répondu qu'elle retirait les formations incriminées. « Le contenu illégal ou le matériel qui favorise la haine ou incite à la violence sur la race, la religion, la sexualité ou des critères semblables ne sont pas tolérés » répond le service de streaming au magazine. Trouver des groupes extrémistes serait simple, selon Billboard, grâce aux artistes similaires et recommandations automatiques. Spotify réfléchirait à empêcher ce type de redirection.

Les réseaux sociaux en première ligne

Les sociétés les plus exposées sur le sujet restent les réseaux sociaux, qui ont pour la plupart annoncé des mesures suite aux événements dramatiques de Charlottesville. Facebook et Instagram ont supprimé des pages et comptes liés au mouvement, comme Genuine Donald Trump, Right Wing Death Squad et White Nationalist America.

Les comptes de Chris Cantwell, l'un des organisateurs d'Unite The Right, interviewé par Vice, ont aussi disparu des deux services. Les pages liées au Daily Stormer ont aussi été mises hors ligne, le réseau social bloquant les liens vers un article du site moquant Heather Heyer, la femme tuée lors de la contre-manifestation du week-end. En parallèle, Twitter a banni les comptes liés au site.

Discord, initialement destiné aux jeux vidéo, est devenu un vrai outil politique. Pendant la campagne présidentielle française, les militants de la France Insoumise et ceux du Front National y avaient pris leurs quartiers, notamment pour coordonner leurs actions en ligne. Le 14 août, la société annonce sur Twitter avoir mis hors ligne le serveur « altright.com » et certains comptes liés à Charlottesville, tout en continuant à lutter contre « la suprématie blanche, l'idéologie nazie et toutes les formes de haine ».

Pour sa part, Reddit a banni des sous-forums (subreddits), dont /r/Physical_Remove, après un signalement par les utilisateurs de /r/AgainstHateSubreddits. Dans la discussion félicitant ce retrait, des internautes regrettent tout de même que le premier lieu des supporters de Donald Trump, /r/The_Donald, reste en ligne. Ses membres sont régulièrement accusés d'encourager le harcèlement d'internautes, notamment sur d'autres réseaux sociaux.

De son côté, PayPal aurait bloqué les comptes du National Policy Institute, lié à Unite The Right, après une forte pression d'internautes pointant l'utilisation du service bancaire pour financer l'événement. Wordpress.com aurait suspendu le site de Vanguard America, un groupe accusé d'être lié au tueur présumé de Charlottesville. Enfin, l'hébergeur Squarespace affirme hier à The Verge avoir supprimé « un groupe de sites » suite aux derniers événements.

Le périple de The Daily Stormer

Le site le plus en vue des derniers jours reste le blog néonazi The Daily Stormer. Le 14 août, le bureau d'enregistrement de dailystormer.com, GoDaddy, annonçait laisser 24 heures au site pour changer de prestataire. Les militants ont choisi Google, qui a très rapidement suspendu le nom de domaine, qui viole ses conditions de vente, affirme le groupe à TechCrunch. L'équipe du site ne peut plus l'utiliser ou le transférer, pour une durée indéterminée. Le service de protection de la vie privée Contact Privacy de Tucows, utilisé par des noms de domaine inscrits chez Google, a lui aussi rejeté publiquement le site.

Le 15 août, le blog est passé temporairement en tant que service caché sur Tor, contournant ainsi ses problèmes de nom de domaine. Il est depuis redevenu visible plus largement via dailystormer.ru, même s'il est désormais inaccessible. La raison : le service de protection Cloudflare a rompu son contrat avec la publication, après une mobilisation d'internautes.

Le 16 août, Cloudflare a expliqué son geste dans un billet de blog. La mesure est exceptionnelle pour l'entreprise, qui a pour politique de ne pas se soucier du contenu diffusé par ses utilisateurs. Elle devrait d'ailleurs bien rester une exception. « La goutte qui a fait déborder le vase est quand l'équipe derrière Daily Stormer a affirmé que nous soutenions secrètement leur idéologie » déclare Matthew Prince le patron de Cloudflare. Après la suppression de cette barrière, le blog est rapidement tombé. Sans accès aux réseaux sociaux, qui ont supprimé rapidement les comptes officiels, l'équipe est coupé de la majorité des internautes.

Le 17 août, le bureau d'enregistrement russe Ru-Center a suspendu le nom de domaine dailystormer.ru, après avoir reçu une lettre des autorités russes (le Roskomnadzor plus précisément). La missive demandait d'examiner la possibilité de bloquer l'accès à ces contenus extrémistes. Dans un communiqué, l'autorité russe affirme avoir une politique stricte contre les contenus de ce type.

Une opposition nette

Pour leur part, les PDG des grands groupes technologiques ont affirmé leur rejet de l'idéologie affichée par les manifestants. Tim Cook d'Apple et Satya Nadelle de Microsoft dans des lettres aux employés, Mark Zuckerberg de Facebook dans un message public. Apple Pay a d'ailleurs coupé les comptes de sites vendant des objets nazis.

Plus largement, la réponse de Donald Trump, pointant des violences « des deux côtés » n'a pas convaincu, au point de causer la démission de membres des conseils économiques de la Maison Blanche. Cet événement rappelle le départ d'Elon Musk (SpaceX, Tesla...) après l'annonce que les États-Unis quitteront l'accord de Paris, alors qu'il avait décidé de rester suite au décret anti-immigration, qui avait ligué la Silicon Valley contre la nouvelle présidence.

La réaction massive des plateformes contre les discours de haine pose tout de même une question sur la place des groupes numériques et la neutralité qu'ils voulaient afficher jusqu'ici, comme le note le patron de Cloudflare. Depuis plusieurs mois, ces sociétés répondent aux demandes des autorités et des internautes, avec une lutte affirmée contre la désinformation, les contenus discriminants et le terrorisme. Parfois sans attendre de demandes officielles, souvent sans décision de justice.

Une « neutralité » qui vole en éclats

De quoi susciter un débat sur la liberté d'expression, qui ne protège techniquement que de la censure gouvernementale outre-Atlantique. Légalement, ces entreprises restent libres de supprimer des comptes ou les contenus qui ne leur conviennent pas, tout en ayant un poids important dans la diffusion de la parole en ligne. Avec cette vague de suppressions de contenus, elles ne peuvent plus désormais se retrancher derrière une « neutralité » légale ou algorithmique, comme certaines entreprises (dont Facebook) le faisaient jusqu'ici.

Cette vague d'interventions arrive au moment où le rôle social des plateformes en ligne est de plus en plus discuté, à la fois sur la lutte contre les discours haineux, contre le terrorisme et sur les implications de leur taille pour la neutralité du Net. Ces entreprises répondent aussi à la forte pression médiatique et politique dans de nombreux pays sur le contrôle des contenus.

Quand Facebook se voit comme l'infrastructure sociale du futur, les limites de ce que ces services acceptent, deviennent de plus en plus importantes, surtout au moment où de fortes tensions politiques parcourent les États-Unis. Ce combat suit les divisions qui ont pris corps dans la formation de l'alt-right, un mouvement « alternatif » de droite dont le recrutement et la diffusion des idées s'appuient essentiellement sur Internet.


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