Eutelsat veut apporter la « fibre » par satellite, une perspective encore bien lointaine

Dans l'espace, personne ne vous entend lagger 47
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Crédits : BlackJack3D/iStock
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le lundi 13 février 2017 à 17:20
Guénaël Pépin

Eutelsat annonce vouloir amener le très haut débit par satellite d'ici 2020, multipliant les comparaisons avec la fibre. Un discours ambitieux, qui semble volontairement omettre certaines limites du satellite et réalités du plan France THD.

Il y a quelques jours, l'opérateur satellite Eutelsat a dévoilé ses derniers résultats financiers et a fait le tour des médias pour annoncer ses projets dans l'Internet par satellite. L'entreprise présentait ainsi un chiffre d'affaires de 755 millions d'euros sur le second semestre 2016 (-0,9 % sur un an), pour un résultat net de 192 millions d'euros (+2,2 %).

La grande « nouvelle » est pourtant autre. Il s'agit de la co-entreprise qu'Eutelsat est en train de monter avec l'américain ViaSat, initialement annoncée l'an dernier. Elle sera divisée en deux branches, infrastructure (détenue à 51 % par Eutelsat, 49 % par ViaSat) et distribution (avec des parts inverses).

L'un des objectifs communs est le lancement du satellite ViaSat-3 pour 2020, qui doit fournir 1 Tb/s de capacité sur la zone EMEA (Europe, Moyen-Orient et Afrique)... Pour un investissement de 650 millions de dollars. À BFM Business, Rodolphe Belmer, directeur général d'Eutelsat, affirme que le satellite ViaSat-3 doit être « prêt pour le service d'ici trois ans ».

ViaSat-3 et la promesse de la « fibre » par satellite

La co-entreprise doit être finalisée d'ici la fin de l'année. Le satellite, de classe VHTS (« de très forte capacité ») est en cours de construction. « L'Internet par satellite est une activité récente, qui concerne quelques unités dans le monde aujourd'hui. Cela va croitre. Nous avons le seul gros satellite (KA-SAT) qui produit plus de 100 Gb/s en Europe » affirme Rodolphe Belmer sur BFM Business.

Le marché serait pourtant « en transition » vers cette activité. Sur le dernier semestre, la connectivité Internet a représenté 7 % du chiffre d'affaires de l'entreprise, contre 64 % pour la vidéo (télévision). Avec son futur satellite, l'une des premières cibles de l'entreprise européenne est la mobilité et l'aviation. Une annonce uniquement effectuée cette année. Des contrats seraient déjà signés avec les compagnies aériennes Finnair, SAS et Saudi Arabia notamment, pour la connectivité des avions. 

L'autre grand objectif s'affiche comme un combat : lutter contre la fracture numérique. « Notre but est de proposer de l'Internet par satellite qui ressemble à de la fibre, en termes de capacités, au prix de la fibre » affirme le directeur général d'Eutelsat à franceinfo.

Une ambition sur laquelle l'entreprise peut nous fournir peu de détails. « Les accords finaux avec ViaSat sur le programme ViaSat-3 ne sont pas encore signés donc il n'est pas possible de répondre encore à un certain nombre de vos questions » nous indique l'entreprise, notamment interrogée sur les conditions techniques et commerciales des futures offres. Elle n'aura pas l'exclusivité du satellite, mais une visibilité. En 2022, « notre estimation est qu’entre 600 000 et un million d’utilisateurs au moins trouveront intérêt au satellite à cette échéance en métropole ».

Le satellite, « efficace » mais avec ses limites

Concrètement, Eutelsat envisage un débit descendant compris entre 30 Mb/s et 100 Mb/s par foyer, pour un prix avoisinant les 30 à 40 euros par mois, avec un coût d'installation de 700 euros. Rappelons que 30 Mb/s est le seuil européen pour le très haut débit, loin des offres actuelles en fibre (au moins 100 Mb/s ou 200 Mb/s). SFR, qui mélange câble et fibre jusqu'à l'abonné (FTTH) sous le nom « fibre », n'en parle que pour les lignes fournissant un débit descendant de 100 Mb/s minimum.

Sur les plateaux TV et radio, Rodolphe Belmer insiste sur le fait que la solution satellite est « très efficace » économiquement. Le calcul ? 700 euros d'installation pour un foyer en satellite, contre « 10 000 euros » pour une ligne fibre en zone de montagne, soit le pire des cas. Conclusion : le satellite serait donc la solution la plus raisonnable pour les zones rurales.

Malheureusement, Eutelsat oublie deux choses. La première est que les lignes les plus reculées ne sont pas destinées à être couvertes en fibre, mais par une solution alternative, comme la montée en débit, la 4G fixe ou en dernier recours, le satellite. La seconde est que ce « coût » de quelques milliers d'euros est lissé par le département ou la région, via les réseaux d'initiative publique (RIP), qui finance les lignes les plus chères avec les bénéfices des lignes les moins chères. Une péréquation qui est la base des réseaux publics et d'une part du plan France THD.

Les nouveaux clients particuliers refusés sur une partie de KA-SAT

En comparant le satellite à la fibre, Eutelsat évite d'évoquer les limites habituelles de la technologie : une latence importante (qui n'affecterait que le jeu en ligne, selon ViaSat), une sensibilité aux intempéries et des offres aujourd'hui proposées avec des quotas de données. Cela sans parler des capacités des satellites eux-mêmes, si « efficaces » soient-ils.

Comme nous le révélions, pendant plus d'un an, Eutelsat a refusé l'ajout de nouveaux clients particuliers sur un tiers de la France via KA-SAT... Le principal satellite actuel sur le marché, et fer de lance de l'opérateur dans l'Hexagone. Le fournisseur d'accès Nordnet a étendu l'arrêt à 48 départements.

Les ventes sur ces faisceaux ont repris en octobre dernier, des capacités ayant été libérées, nous expliquait Eutelsat. Il n'est donc pas dit que d'ici 2020, date de l'arrivée attendue de ViaSat-3, le satellite ne « sature » pas une nouvelle fois. Eutelsat n'est pas encore revenu vers nous sur les évolutions à attendre d'ici 2020 et l'arrivée de ViaSat-3.

Le très haut débit par satellite est encore loin

Notons également que, si Eutelsat parle bien de très haut débit, il n'en propose pas actuellement via KA-SAT. « Il n’y a pas aujourd’hui en France d’accès par satellite au très haut débit pour les particuliers et les petites entreprises » confirme la Cour des comptes dans son rapport sur le plan France THD, publié fin janvier.

Eutelsat nous confirme son choix de débits de 22 Mb/s et 6 Mb/s. « Nous avons déterminé qu'un débit de 22 Mb/s nous permettait d'offrir un service de très haute qualité à nos usagers, pour répondre à la demande » nous détaille-t-il.

L'institution publique affirme également que le coût d'accès « reste toutefois encore élevé pour prétendre à une généralisation », alors qu'il couvrirait 100 000 clients en 2016 en métropole, pour 150 000 prévus dans le plan France THD. L'opérateur nous dit ne pas envisager d'ajouter plus de clients par faisceau satellite d'ici l'arrivée du prochain, pour garantir sa qualité de service.

Eutelsat veut plus de place dans le plan France THD

Pourtant, affirme Rodolphe Belmer à BFM Business, « le rapport de la Cour des comptes conforte exactement ce qu'on dit aux pouvoirs publics. On sait très bien que dans les zones peu denses, déployer de la fibre coûte extrêmement cher ». Le directeur général d'Eutelsat vante le « mix technologique » mais semble oublier les solutions intermédiaires, comme la 4G fixe, qui promettent de couvrir les zones trop coûteuses à fibrer, sans les limites habituelles du satellite, notamment en matière de latence. Une solution poussée par des industriels, l'Arcep et Bercy.

Précisons également que le plan France THD offre déjà une place au satellite, dont les capacités ne devraient donc pas être grandement améliorées avant 2020. Cela n'aurait pas empêché l'entreprise de demander l'exclusivité de la couverture Internet sur certaines zones, notait récemment Axelle Lemaire, secrétaire d'État au numérique. Eutelsat nous dit cibler « les territoires où le déploiement de la fibre sera tardif (zones rurales, montagneuses), ceux où les solutions filaires (satellite, LTE) devront se combiner, et les zones blanches à proximité ou en périphérie des zones urbaines » sans concurrencer avec la 4G.

« On sait, même si on ne le dit pas, que la fibre ne couvrira pas 100 % des foyers français » affirme Rodolphe Belmer sur BFM Business. Cela alors que, depuis 2013, l'objectif officiel est de 100 % de très haut débit en 2022, dont 80 % de fibre. En zone rurale, cela signifie moins de la moitié des lignes couvertes en fibre à cette échéance. Une réalité que Bercy a rendu claire depuis plus de trois ans.

Il est donc difficile d'affirmer, comme le fait Eutelsat, qu'il s'agit d'un secret. Il est surtout difficile d'imaginer que le satellite soit une solution au-delà des habitations les plus reculées, sans plus de précisions de la part de l'opérateur.


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