FIRIP : bilan d'un jeune lobby qui pousse le très haut débit

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Crédits : Brian Stanback/iStock
FAI
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le mardi 21 juin 2016 à 10:00
Guénaël Pépin

Née dans les traces du plan très haut débit, la fédération des industriels des réseaux d'initiative publique est aujourd'hui un lobby qui attire de plus en plus d'acteurs à lui. Cela en obtenant des résultats plus ou moins visibles, d'un très officiel contrat de filière à des décisions en faveur des entreprises du secteur.

« Le seul et unique but, c'est qu'on réussisse à faire entendre notre voix, que nos positions soient défendues et prises en compte » nous explique Étienne Dugas, le président de la Fédération des industriels des réseaux d'initiative publique (FIRIP). L'organe, auquel adhère officiellement 90 % de la filière, est devenu un des interlocuteurs privilégiés des pouvoirs publics en matière de très haut débit. À l'occasion d'une assemblée générale aujourd'hui, celui-ci doit d'ailleurs élargir ses compétences et acter l'arrivée de nouveaux membres, attirés par l'activisme de l'organisation ces derniers mois.

« C'est très clairement un organe de lobbying auprès de l'autorité de régulation, du gouvernement et de ses émanations (notamment la mission France Très Haut Débit) » affirme son président. « Les services de l'État sont ravis d'avoir un seul interlocuteur » estime-t-il. L'enjeu : les réseaux d'initiative publique (RIP), qui doivent amener le très haut débit aux 43 % de Français dans les zones que les opérateurs nationaux ne fibreront pas en propre. Cela pour un budget de 13 à 14 milliards d'euros dans les prochaines années (voir notre analyse).

Par l'organisation d'événements, de son observatoire annuel et la multiplication de communiqués, la FIRIP est un acteur de plus en plus visible. La fédération affiche d'ailleurs sa proximité d'associations de collectivités sur le numérique, comme l'AVICCA et la FNCCR, qui défendent aussi les intérêts des réseaux publics. Avec l'AVICCA, les industriels avaient d'ailleurs lancé plusieurs communiqués à l'occasion du rachat (avorté) de Bouygues Telecom par Orange, pour demander à l'État de faire pression sur l'opérateur historique pour qu'il propose sa Livebox sur les réseaux publics.

Que ce soit sur la validation européenne du plan français, la défense des réseaux sans fil, la fibre pour entreprises ou encore l'abandon de l'ADSL, la fédération est devenue un acteur important des débats. Si elle s'affiche très publiquement avec ministres et régulateurs, certaines de ses principales victoires sont loin d'être médiatisées.

En 2015, réseaux fibre et industriels accélèrent

Impossible de faire le bilan de la FIRIP sans s'atteler à celui de la filière qu'elle regroupe, qui a pesé 1,45 milliard d'euros en 2015. Comme chaque année, la fédération a ainsi coédité avec la Caisse des Dépôts son observatoire des réseaux publics, réalisé par l'IDATE. Sur l'année passée, les projets de RIP ont été ralentis par les conditions politiques, avec des créations de syndicats mixtes (qui gèrent les réseaux) plus longues que prévues ou les élections locales.

Le financement public a aussi tardé à venir, entre autres à cause du blocage du plan France THD devant la Commission européenne, qui plonge les projets de réseaux publics dans une insécurité juridique. La validation des dossiers des collectivités par Bercy (qui gère les subventions) a largement repris depuis la fin d'année après un été de blocage, tandis que les investisseurs privés se penchent enfin vraiment sur les réseaux en fibre. Résultat : 6 000 emplois créés sur l'année, contre 7 000 prévus. Un objectif manqué, qui devrait être rattrapé en 2016, promet la fédération.

Selon la FIRIP, la non-approbation du plan France THD par Bruxelles a été « l'événement phare de 2015 ». Dans le même temps, les réseaux ont avancé. Au dernier trimestre, plus de prises fibre ont été déployées en zone moins dense (villes moyennes) qu'en zone très dense. « Un vrai tournant » selon la fédération. 2015 a aussi vu le nombre d'abonnés fibre décoller, portés par Orange en zone très dense. Enfin, quand plus de 800 000 des 6 millions de prises fibre en France étaient disponibles via des réseaux publics en 2015, l'entité promet que le million sera dépassé sans aucun souci en 2016.

En clair, le secteur se porte bien, avec 14 % de croissance en un an. Pour la filière elle-même, 2015 a été l'année de la structuration, à en croire Étienne Dugas. « On a embauché notre première employée permanente à la FIRIP en 2015. La grande famille est réunie » estime le président de la fédération, malgré l'absence notable d'Orange dans ses rangs. L'organisme affiche un budget annuel de 400 000 euros, qui devrait bientôt passer à 500 000 euros avec les dernières adhésions.

Etienne Dugas FIRP
Étienne Dugas, président de la FIRIP - Crédits : Guénaël Pépin (licence : CC by SA 4.0)

De nouveaux statuts pour étendre son action

« Comme toute filière constituée, il est normal qu'il y ait un organe représentatif qui puisse parler d'une seule voix. Ce n'est pas toujours simple, vu l’éclectisme de nos membres, mais on y arrive » commente le jeune lobby. Aujourd'hui, la fédération regroupe la grande majorité des entreprises qui construisent ou exploitent des réseaux publics, soit environ 160 membres. Il faut dire que les profils sont divers : câbliers, constructeurs de réseaux, distributeurs, équipementiers, génie-civilistes, intégrateurs et opérateurs de proximité, « qui doit être le premier bataillon en nombre des membres ».

Une trentaine de nouvelles adhésions ont été validées ces dernières semaines, suite à une communication plus soutenue en début d'année. Côté opérateurs, deux grands groupes ont fait leur entrée : Bouygues (via sa filiale Axione) et SFR Collectivités. Des acteurs dont l'adhésion n'était pas évidente au début, en décembre 2012, quand la FIRIP a été fondée par six membres : Altitude Infrastructures, Marais, Nomotech, Scopelec, Sobeca et Sogetrel. Leur nombre est directement passé à 24 membres au moment de la fondation, pour ensuite grossir au fil des mois.

L'assemblée générale d'aujourd'hui doit marquer une nouvelle étape pour la fédération, avec de nouveaux statuts. Ceux-ci suppriment la mention de l'article L1425-1 du Code général des collectivités (qui limitait l'action au plan France THD) au profit du « développement numérique des territoires ». « Nos sujets dépassent le simple cadre du plan THD » explique Dugas. L'organisation peut donc s'intéresser aux autres projets de collectivités, comme les smart cities, smart grids ou réseaux d'objets connectés. « Pour autant, on ne change pas notre ADN. Les collectivités sont toujours à l'origine des projets » relativise tout de même son président.

Organiser des événements, un métier

En bon organe représentatif, la FIRIP consacre une large partie de son budget à des événements, au moins un ou deux par mois, si ce n'est plus. Sur ce mois de juin, elle en organise six dans plusieurs coins de France, avec différents acteurs, des homologues européens aux ministres. « Il y a beaucoup d'événementiel, c'est le nerf de la guerre chez nous » résume encore Dugas.

En avril à Strasbourg, l'équipe profitait par exemple de la signature officielle du plus gros contrat de réseau public à ce jour (sur l'Alsace) pour présenter les résultats de son observatoire annuel de la filière. Le contrat alsacien, obtenu par des membres de la fédération, était ainsi une excellente vitrine pour celle-ci. S'il est l'un de ses principaux postes de dépense, l'observatoire est donc un excellent outil de promotion pour elle. 

Pour autant, ces événements ne sont pas qu'un moyen de s'afficher publiquement. En plus de sa casquette de président de la FIRIP, Étienne Dugas est aussi celui de l'ELFA (European Local Fibre Alliance), qui porte les mêmes sujets en Europe. Ce mois-ci, une journée avec ses homologues anglais, allemands, danois et suédois était organisée. « Là, l'objectif est de développer cette association pour faire du lobbying à Bruxelles. C'est aussi grâce à cela qu'on avait eu les bonnes informations au bon moment » note le président de la fédération.

Dans tous les cas, l'organisation affiche son pragmatisme, loin des questions politiques. « Peu importe si le gouvernement est de gauche, de droite, s'il est vert, rose, bleu. La seule chose qui nous intéresse est l'avancement du plan France Très Haut Débit, et plus largement l'aménagement numérique du territoire » résume-t-elle.

Bientôt un contrat de filière sur les RIP

Fin avril, la FIRIP était à Bercy pour présenter son observatoire annuel des réseaux publics, en présence d'Emmanuel Macron. Un doublon de l'événement strasbourgeois, organisé quelques jours plus tôt. La fédération a proposé un contrat de filière au ministre de l'Économie, qui doit être officiellement signé lors de la troisième conférence annuelle du plan France THD à Paris, le 28 juin. 

Ce contrat est une démonstration de force pour la FIRIP. Elle s'y engage à former entre 30 000 et 40 000 personnes aux métiers du très haut débit d'ici 2020, pour 10 000 créations nettes d'emplois et des reconversions en provenance du secteur du BTP, touché par la baisse de la commande publique. « Par les temps qui courent, ce n'est pas n'importe qui peut s'engager à former 35 000 équivalents temps plein d'ici 2020. C'est assez important pour intéresser le ministre » note le lobby, qui attend des engagements de l'État en échange.

Le contrat s'inscrit dans le plan d'urgence pour l'emploi, doté d'une enveloppe d'un milliard d'euros. Les industriels des réseaux devront donc amener les personnes à former, quand l'Association des régions de France (ARF) et l'État devront contribuer à monter les formations. La FIRIP attend, entre autres, de pouvoir bénéficier d'un dispositif de formation soutenu financièrement par Pôle emploi (la préparation opérationnelle à l'emploi collectif), qui réduit largement les coûts pour l'entreprise.

« C'est un dispositif puissant, mais géré par Pôle emploi, avec toutes les lourdeurs que cela implique. C'est aussi là qu'on attend de l'huile dans les rouages pour accélérer le processus » et lever certaines complications concrètes, indique Étienne Dugas.

Des victoires discrètes, mais importantes

Il y a quelques mois pourtant, le soleil n'était pas au beau fixe entre Bercy et la FIRIP. En cause, la non-approbation du plan très haut débit par la Commission européenne, source de tensions entre les acteurs publics et privés. En novembre, lors d'un colloque de l'AVICCA (voir notre analyse), Axelle Lemaire et Antoine Darodes (directeur de l'Agence du numérique) s'en étaient pris publiquement à la tribune à ceux qui compromettraient les chances de validation du plan français par Bruxelles.

Deux charges lourdes, dirigées sans le dire vers la FIRIP, dont son président s'enorgueillit presque. « Quand ma petite personne est interpelée par la ministre en direct à l'AVICCA, cela marque les esprits » estime-t-il. La raison : alors qu'elle est allée défendre le plan France THD à Bruxelles sur demande de Bercy, l'organisation a pointé un problème que le plan pose pour ses acteurs. En clair, la fédération a défendu ses intérêts en allant défendre ceux de la France. À l'époque, Dugas réfutait les accusations de double jeu, rappelant qu'ils ont défendu le plan devant la Commission européenne, sans réelle contrepartie de la part de Bercy.

Dans le détail, la FIRIP estimait que le plan français ne donnait pas assez de place aux technologies radio (comme la 4G fixe) pour connecter les zones reculées. Et pour cause, ces technologies étaient peu présentes dans le plan. C'est le président d'un acteur important des réseaux radio qui représentait la fédération à Bruxelles, à la fois pour défendre le plan et pointer les problèmes qu'il pose aux acteurs des réseaux radio.

La réponse à ces inquiétudes n'est donc pas vraiment venue de Bruxelles, mais de Bercy. Comme nous l'apprenions d'acteurs proches des discussions, l'attaque publique d'Axelle Lemaire précédait de deux heures une réunion à huis clos à Bercy... où le représentant de la FIRIP obtenait plus de place pour les technologies radio dans le plan, en échange de sa coopération devant Bruxelles.

Il avait aussi obtenu la promesse de nouvelles fréquences pour les connexions fixes hertziennes... Concrétisée quelques mois plus tard par l'autorisation d'expérimentations sur les fréquences 2,6 GHz et 3,5 GHz par l'ARCEP.  « C'est un vrai succès » résume le président de la fédération. Pour lui, cette ouverture de bandes sert également les intérêts de Bercy (qui peut afficher son action sur la connectivité des territoires) et du régulateur.

Huit mois plus tard, la FIRIP a arrêté de s'occuper de la validation du plan THD par Bruxelles. Comme elle nous l'expliquait récemment, le gouvernement débloque les subventions et semble prêt à assumer le risque juridique lié à l'incertitude européenne. De quoi rassurer officiellement les membres du groupement, qui se concentre sur les déploiements.

Fibre pour entreprises et « zones fibrées »

Les sujets de préoccupation ne manquent de toute façon pas pour ses 160 membres. « L'un de nos chevaux de bataille depuis quelques mois, et sur lequel on continue de pousser, est le fameux FTTH pour entreprises » nous explique-t-elle. Le sujet n'est pourtant pas directement de sa compétence : la question de la fibre pour entreprises se pose dans les zones très dense et moins dense (grandes et moyennes agglomérations), dont sont absents les réseaux publics en fibre.

C'est Pascal Caumont, le directeur technique du fournisseur d'accès pour professionnels Adista, qui mène le dossier pour la fédération. Le problème est, qu'aujourd'hui, il serait incapable de proposer des offres équivalentes à celles d'un Orange ou SFR dans les zones très dense et moins dense. Une distorsion de concurrence selon la FIRIP, qui réclame des offres de gros dans ces zones de la part des opérateurs nationaux.

Pour l'obtenir, l'organisme discute depuis plusieurs mois avec l'ARCEP et les politiques. Sans résultat, elle promet une plainte devant l'Autorité de la concurrence. En début de mois, elle nous expliquait être « un peu arrivés au bout de l'exercice côté méthode douce ». Depuis, l'ARCEP a lancé une consultation publique sur le sujet, qui sera bouclée le mois prochain. Le régulateur y propose entre autres une mutualisation plus facile des réseaux physiques dans les zones denses.

Plus généralement, l'un des grands sujets des prochains mois sera les « zones fibrées ». Il s'agit d'un statut introduit dans la loi Macron, qui permet d'amorcer l'extinction du réseau téléphonique (donc DSL) lorsque suffisamment de prises en fibre jusqu'à l'abonné ont été installées et que suffisamment de clients ont déjà basculé. À partir de ce signalement, Orange a cinq ans pour couper le réseau cuivre dans le quartier ou la ville concerné.

Si la loi est passée, le décret d'application se fait toujours attendre. La FIRIP a lancé des projets pilotes dans plusieurs villes pour accompagner les pouvoirs publics dans la rédaction de ce décret, en fournissant des données concrètes. Le texte est attendu pour la fin de l'année, même si l'élection présidentielle pourrait nuire au calendrier. Pas de quoi décourager le jeune lobby, qui sera à pied d'œuvre pour accélérer le travail sur ce décret.


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