Le plan de domination du marché mondial « Made in Pékin » (4/4)

FBaïe
Droit 12 min
Le plan de domination du marché mondial « Made in Pékin » (4/4)
Crédits : FBI

Si le ministère de la Justice a mis un terme au programme de chasse aux sorcières des taupes chinoises aux États-Unis (voir la troisième partie de notre série), le FBI vient de remettre le couvert. Quatrième et dernier volet de notre série sur les accusations du FBI visant Huawei en particulier, mais aussi et surtout l'espionnage chinois en général.

Sur son site web, le FBI consacre une rubrique à « La menace chinoise », qualifiée de « priorité n°1 du contre-espionnage ».

Y figurent 178 communiqués (depuis 2012), la liste des 26 « fugitifs chinois » recherchés pour espionnage, ainsi qu'un documentaire vidéo de 30 minutes, mis en ligne début mars 2022. 15 jours seulement, ironie de l'histoire, après l'annonce de l'abandon de la China Initiative (voir notre précédent article).

Vu sa durée, il avait forcément été entamé avant que le ministère de la Justice ne mette le holà sur le programme du FBI de chasse aux sorcières et de supposées taupes des services de renseignement chinois.

Intitulé « Made in Pékin : le plan de domination du marché mondial », il se compose d'entretiens avec des agents du FBI, ainsi que des dirigeants d'entreprises victimes de « l'espionnage industriel soutenu et continu de la République populaire de Chine (RPC) ».

 

Le FBI y explique notamment comment American Superconductor (AMSC), une entreprise américaine, a vu sa capitalisation chuter de 1,6 milliard de dollars à 300 millions, et le nombre de ses employés de 900 à 300.

Sinovel, le leader chinois des éoliennes, lui avait en effet demandé de l'aide après que l'une de ses turbines avait explosé, au point de finir par lui passer l'équivalent de plusieurs centaines de millions de dollars de contrats. Ayant découvert qu'un employé serbe d'ASMC était mécontent de son employeur, Sinovel lui proposa 1,7 million de dollars pour qu'il dérobe le code source du logiciel. Avant de chercher à le revendre à des clients d'ASMC.

Condamnée par la Justice américaine, Sinovel a finalement passé un accord de 57,5 millions de dollars avec l'entreprise qu'elle avait dépouillée.

Le documentaire revient également sur l'histoire de Chinois piégés par le FBI après qu'ils avaient volé la formule d'une mousse synthétique utilisée par la marine américaine pour rendre plus furtifs ses navires et sous-marins. Et qui avaient, afin d'y parvenir, retourné plusieurs Américains.

Le FBI évoque également le cas d'employés d'entreprises chinoises surpris à creuser dans des champs isolés aux fins fonds de zones rurales des États-Unis. Ils savaient précisément ce qu'ils cherchaient : des semences génétiquement modifiées, fruit d'années et de millions de dollars en recherche et développement. Ils n'avaient pu connaître leur existence et la géolocalisation des terrains d'expérimentation qu'à l'issue d'une opération d'espionnage.

L'un des interlocuteurs explique qu' « il n'y a que deux types d'entreprises : celles qui ont été piratées et celles qui ne savent pas qu'elles ont été piratées ». Surtout si elles travaillent dans l'un des secteurs identifiés comme majeurs dans le plan « Made in China 2025 » (d'où le titre du documentaire).

La « shopping list » de technologies critiques pour l'économie chinoise

Programme stratégique élaboré en 2015 et rédigé par le ministère de l'Industrie et des Technologies de l'information (MIIT) avec la contribution de 150 experts de l'Académie chinoise d'ingénierie, ce plan vise à accroitre l'indépendance technologique de la Chine, et moderniser complètement l'industrie chinoise.

Son objectif, assigné tant au secteur public qu'aux entreprises privées, est de faire du pays un des leaders en termes de R&D et de production dans les dix secteurs industriels considérés par le parti communiste chinois comme clés dans le futur, allant des nouvelles technologies de l'information aux énergies renouvelables, en passant par les propulsions alternatives et les nouveaux matériaux.

À en croire le FBI, il s'agirait d'une « shopping list » de technologies critiques pour l'économie chinoise, qui ferait tout pour se les approprier, comme l'explique Christopher Wray, directeur du FBI : 

« Ce qui rend la stratégie du gouvernement chinois si insidieuse, c'est la façon dont il exploite plusieurs pistes à la fois : ils identifient les technologies clés nécessaires pour dominer les marchés, comme celles qu'ils mettent en avant dans leur plan "Made in China 2025". Ensuite, ils lancent tous les outils de leur arsenal pour voler ces technologies, causant des dommages profonds et destructeurs d'emplois dans un large éventail d'industries. »

L'une des pages de la rubrique du FBI consacrée à « La menace chinoise » rappelle que les gouvernements étrangers « parrainent » des programmes de recrutement de talents afin de récupérer des connaissances et innovations qu'ils ne maîtrisent pas, « ce qui implique parfois de voler des secrets commerciaux, d'enfreindre les lois sur le contrôle des exportations ou de violer les politiques en matière de conflits d'intérêts » : 

« La Chine supervise des centaines de plans de développement des talents. Tous incitent leurs membres à voler les technologies étrangères nécessaires à la réalisation des objectifs nationaux, militaires et économiques de la Chine [...] sur des programmes clés tels que les technologies militaires, l'énergie nucléaire, la conception de souffleries et les lasers avancés. »

Dans un précédent docufiction de 26 minutes, mis en ligne en septembre 2020, le FBI était déjà revenu sur le cas de l'ancien officier de la CIA Kevin Mallory, qui avait été « ciblé par la Chine via un faux profil sur un site de réseautage professionnel et recruté pour remettre des informations classifiées ».

Se présentant comme des chercheurs universitaires, des espions chinois l'avaient payé pour partager des souvenirs, avant de lui confier un téléphone spécial pour communiquer avec eux. Arrêté en 2017, il a été condamné à 20 ans de prison en 2019 après que le FBI y avait retrouvé plusieurs documents sensibles ou classifiés « top secret ».

 

Une conférence de presse commune au FBI et au MI5

CNN et Reuters rappelaient dans leurs enquêtes (voir la première et la seconde partie de cette série) que ces révélations intervenaient alors même que « les responsables du contre-espionnage américain ont récemment fait de la publication des menaces provenant de la Chine une priorité ».

De fait, le 6 juillet, 15 jours avant leurs révélations « exclusives », Chris Way et Ken McCallum, respectivement directeurs du FBI et du MI5 (le contre-espionnage britannique), avaient consacré une conférence de presse commune à la « menace croissante que pose le parti communiste chinois aux intérêts britanniques et américains ».

« Nous constatons constamment que c'est le gouvernement chinois qui représente la plus grande menace à long terme pour notre sécurité économique et nationale, et par "notre", j'entends nos deux nations, ainsi que nos alliés en Europe et ailleurs », avait expliqué Wray, avant d'insister :

« Et je tiens à préciser que c'est le gouvernement chinois et le Parti communiste chinois qui représentent la menace que nous nous efforçons de contrer. Pas le peuple chinois, et certainement pas les immigrants chinois dans nos pays - qui sont eux-mêmes souvent victimes de l'agression anarchique du gouvernement chinois. »

Cherchant à expliquer « à quoi ressemble ce danger », il s'adressait directement aux acteurs économiques et industriels, notamment du secteur privé : « le gouvernement chinois a l'intention de voler votre technologie – quel que soit votre secteur industriel – et de l'utiliser pour réduire votre chiffre d'affaires et dominer votre marché. Et il est déterminé à utiliser tous les outils à sa disposition pour y parvenir ».

Évoquant le piratage de dizaines de milliers d'organismes américains par le groupe Hafnium, affilié à la Chine, au printemps 2021, grâce à l'exploitation de quatre failles 0-day dans les versions d'Exchange Server, Wray précisait que « le gouvernement chinois considère le cyber comme un moyen de tricher et de voler à grande échelle » :

« Au cours des dernières années, nous avons vu des pirates informatiques parrainés par l'État chinois chercher sans relâche des moyens de compromettre les dispositifs et infrastructures de réseau non corrigés. Et les pirates chinois ne cessent d'évoluer et d'adapter leurs tactiques pour contourner les défenses. »

Dans son discours, le directeur du MI5 expliquait de son côté avoir partagé du renseignement avec 37 pays de sorte de les aider à se protéger.

Une travailleuse du sexe et un accident de voiture

En outre, soulignait le directeur du FBI, « il existe des tactiques encore plus insidieuses qu'ils utiliseront pour franchir votre porte d'entrée et vous voler », évoquant les investissements et partenariats effectués par la Chine qui permettent à ses mandataires de voler des technologies de leurs partenaires : 

« Pour commencer, un grand nombre d'entreprises chinoises sont détenues par le gouvernement chinois, en fait par le Parti communiste chinois. Et souvent, cette propriété est indirecte et n'est pas annoncée. Et celles qui n'appartiennent pas directement au gouvernement lui sont tout de même redevables, car les entreprises chinoises, quelle que soit leur taille, sont tenues d'héberger une cellule du parti communiste pour les maintenir dans le droit chemin. »

De plus, la Chine a adopté un certain nombre de lois, depuis 2015, pour renforcer le contrôle et la mainmise sur ces entreprises. Une loi de 2017 lui permet ainsi de « forcer les employés chinois en Chine à participer aux opérations de renseignement chinoises », et « une série de lois votées en 2021 centralisent le contrôle des données collectées en Chine et donnent à leur gouvernement l'accès et le contrôle de ces données ».

Wray évoquait ainsi le cas d'entreprises américaines qui, présentes en Chine, avaient été forcées d'utiliser un logiciel de comptabilité mandaté par les autorités chinoises. Or, le logiciel comportait aussi des logiciels malveillants, qui permettaient aux services de renseignement chinois d'installer des portes dérobées dans les réseaux privés des entreprises contraintes de l'installer.

« Tout ceci n'est qu'un petit échantillon, et je pourrais continuer », précisait-il à la moitié de son discours, avant de rajouter que « le danger que représente la Chine pour les entreprises n'est pas seulement complexe. Il s'aggrave, de pire en pire ».

Il citait également un cas d'intimidation et d'interférence dans une élection au Congrès à New York, au printemps dernier, parce que la Chine « ne voulait pas que le candidat - un manifestant de la place Tiananmen et un critique du gouvernement chinois – soit élu » : 

« Un ancien agent des services secrets chinois a engagé un détective privé pour trouver des informations désobligeantes et faire dérailler la campagne du candidat. Comme ils n'ont rien trouvé, ils ont décidé de créer une controverse en utilisant une travailleuse du sexe. Et comme cela n'a pas fonctionné, ils ont même suggéré de recourir à la violence, par exemple en s'arrangeant pour que le candidat soit heurté par un véhicule et en faisant en sorte que cela ressemble à un accident. »

Le FBI ouvre une nouvelle enquête toutes les 12 heures

Le directeur du FBI relevait en outre le cas d'un employé d'une grande chaîne d'hôtels basée aux États-Unis qui avait « liké » un message publié sur les réseaux sociaux par un groupe tibétain : « le gouvernement chinois a obligé cette chaîne d'hôtels américaine à fermer tous ses sites et applications chinois pendant une semaine ».

Il avait aussi « interdit toutes les émissions de la NBA en Chine pendant une année entière » après qu'un cadre d'une équipe de basket-ball de la NBA avait tweeté en soutien aux manifestations pro-démocratie à Hong Kong.

Dans une interview accordée à CNN dans la foulée, le directeur du FBI précisait que c'était la première fois que les services de contre-espionnage américain et britannique organisaient une telle conférence de presse conjointe. 

Lors de la conférence consacrée en février 2020 à la China Initiative (voir la troisième partie de notre série), un an et trois mois après le lancement du programme, Christopher Wray avait expliqué qu'« au moment même où nous parlons, le FBI a environ 1 000 enquêtes impliquant une tentative de vol de technologie basée aux États-Unis par la Chine, dans l'ensemble de nos 56 bureaux extérieurs, couvrant presque toutes les industries et tous les secteurs ».

Wray n'a pas précisé, lors de la conférence de juillet 2022, combien d'enquêtes étaient encore en cours, mais a souligné que le FBI ouvrait une nouvelle enquête de contre-espionnage relative à la Chine « toutes les 12 heures ».

L'article de Wikipedia consacré aux espions chinois poursuivis aux États-Unis dénombre à ce jour 23 personnes « accusées » (toutes depuis le lancement de la China Initiative, fin 2018), et qui restent en attente d'un jugement, 39 « condamnées » (dont 14 depuis la China Initiative), et 10 « exonérées » (dont deux depuis fin 2018). 

La France serait elle aussi concernée : deux anciens agents de la DGSE ont ainsi été condamnés en 2020 à 12 et 8 ans de prison pour trahison au profit de la Chine. Antoine Izambard et Franck Renaud y ont depuis consacré un livre-enquête, « Trahisons à la DGSE : révélations sur le vrai bureau des légendes » (voir les bonnes feuilles dans le JDD).

Auditionné le 13 juillet à la Commission de la défense nationale et des forces armées, Stéphane Bouillon, Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, expliquait de son côté que « des Chinois espionnent à tire-larigot et s’en donnent à cœur joie en matière d’entrisme, de pénétration et de tentatives de captations » : 

« De nombreux Chinois s’intéressent à nos intérêts en pratiquant l’infiltration et l’espionnage. À chaque arrivée dans les universités de stagiaires ressortissants de certains pays  nous sommes attentifs à la Chine et à l’Iran qui s’intéressent à la physique et à la chimie, et à quelques autres États – nous faisons systématiquement réaliser une enquête par les services de renseignement et, le cas échéant, refusons un droit d’accueil de tel ou tel, voire mettons fin à son séjour. »

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