La guerre en Ukraine menace la coopération spatiale et la souveraineté européenne

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La guerre en Ukraine menace la coopération spatiale et la souveraineté européenne
Crédits : sbhaumik/iStock

Jeudi, alors que l’armée russe pénétrait en Ukraine, le dirigeant de l’agence spatiale russe a menacé sur Twitter de laisser tomber, littéralement, l’ISS. Samedi, cette même agence annonçait le retrait des lanceurs Soyouz de Kourou en réaction aux sanctions financières européennes. La guerre en Ukraine fait vaciller la coopération spatiale internationale. Des projets entiers vont devoir être reportés, d’autres déjà en orbite sont en stand-by.

Dmitry Rogozin, le directeur général de l’agence spatiale russe Roscosmos, est un habitué des positions radicales sur Twitter mais ses homologues ne s’attendaient sûrement pas à ce que, le 24 février, il tweete : « voulez-vous gérer l'ISS vous-même ? […] Si vous bloquez la coopération avec nous, qui sauvera l'ISS d'une désorbitation incontrôlée et d’une chute sur les États-Unis ou l’Europe ? » en réponse aux sanctions américaines qui, selon Joe Biden lui-même, ont pour objectifs, entre autres, de « détériorer leur industrie aérospatiale et de nuire à leur capacité de construire des vaisseaux ».

Si la menace du responsable russe est brutale, le sociologue et chargé de recherche au CNRS Arnaud Saint-Martin qui travaille notamment sur le milieu des sciences astronomiques, n’y croit pas : « la station est une coopération internationale, Dmitry Rogozin met les pieds dans le plat comme d’habitude et c’est sans filtre. Mais personne n’a intérêt à ce que ça se passe là-haut », nous explique-t-il.

« En l’occurrence, l’une des contributions essentielles des Russes est d’assurer le contrôle d’altitude sur orbite pour la maintenir à environ 400 km – car sinon, elle rentrerait se consumer dans l’atmosphère. La station est aussi présentée comme le résultat d’une collaboration technologique et scientifique pacifique entre agences spatiales civiles (NASA, Roscosmos, ESA JAXA, CSA). Ce programme n’est pas militaire et c’est d’ailleurs la justification aujourd’hui avancée par les responsables des agences pour placer celui-ci en dehors de ce genre de conflits terrestres ».

Soyouz, un lanceur encore nécessaire pour l’Europe

Deux jours après, la réaction de l’agence spatiale est plus concrète. Roscosmos annonçait toujours sur Twitter : « En réponse aux sanctions de l'UE contre nos entreprises, Roscosmos suspend la coopération avec des partenaires européens pour organiser des lancements spatiaux depuis le cosmodrome de Kourou et retirer son personnel, y compris l'équipage de lancement consolidé, de la Guyane française ».

Jusque-là, Roscosmos et Arianespace travaillaient en coopération sur l’envoi de satellites à travers l’entreprise Starsem en utilisant le lanceur russe Soyouz depuis Kourou en Guyane et Baïkonour au Kazakhstan.

Thierry Breton, Commissaire Européen en charge de l'espace, a déclaré que cette décision de Roscosmos « ne porte aucune conséquence sur la continuité et la qualité des services de Galileo et de Copernicus. Cette décision ne remet pas non plus en cause la continuité du développement de ces infrastructures ». Pourtant, Arianespace prévoyait pour cette année encore deux vols depuis Kourou embarquant des satellites Galileo.

L’agence spatiale européenne (ESA), elle, annonce qu’il y aura bien des conséquences sur son planning, déclarant qu’elle va « évaluer en conséquence pour chaque charge utile institutionnelle européenne sous [sa] responsabilité le service de lancement approprié en fonction notamment des systèmes de lancement actuellement en service et des futurs lanceurs Vega-C et Ariane 6 ».

Mais l’ESA est, de fait, très embêtée par cette annonce. « Sans Soyouz, nous sommes sans solution de rechange pour l’instant », commente Arnaud Saint-Martin. « La vénérable Ariane 5 est bientôt en retraite. Il y a un problème de continuité avec Ariane 6, qui n’est pas encore opérationnelle. Vega, lui, n’est pas adapté aux lancements plus lourds. Sans lanceur dédié, l’exercice de notre souveraineté (française, européenne) est menacé. On imagine mal l’Union européenne, l’ESA ou des agences d’États européens s’attacher les services d’un lanceur commercial états-unien aussi agressif sur le marché que SpaceX… »

ExoMars, Euclid… : des missions dans l’expectative 

Et les conséquences pour les chercheurs sont directes. « Sur les collaborations de l’ESA, le point le plus saillant est la mission ExoMars » estime le sociologue. Elle vise notamment à envoyer le robot mobile européen Rosalind Frankin et à déterminer si la vie a existé sur Mars. « Elle symbolise le retour de l’ESA sur Mars qui est très important pour l’agence », rajoute-t-il. L’agence admet dans son communiqué que « les sanctions et le contexte plus large rendent un lancement en 2022 très improbable ».

D’autres missions scientifiques sont aussi touchées. Marc Sauvage, astrophysicien au CEA se lamente : « La prochaine mission spatiale qui devait être lancée sur Soyouz, celle sur laquelle je travaille, Euclid, ne partira pas sur ce lanceur. Elle est maintenant prévue pour le deuxième lancement d’Ariane 6 ».

L’ajustement ne devrait pas être si difficile puisque le chercheur explique qu’« il y avait déjà eu des études pour réfléchir aux adaptations nécessaires pour un lancement sur Ariane 6. Nous sommes déjà en train de finaliser un berceau d’adaptation pour atténuer un certain nombre de vibrations pour pouvoir lancer Euclid ».

Mais ce lancement est tributaire du développement du programme d’Ariane 6 sachant que deux lancements réussis sont nécessaires avant de pouvoir effectuer celui-ci et que la date du premier lancement n’est pas encore claire. Pour l’instant, Marc Sauvage table sur des retards d’environ un an, mais il est encore difficile de les évaluer vraiment compte tenu de l’incertitude de la suite des événements.

D’autres coopérations menacées ou en stand-by

La guerre en Ukraine menace d’autres projets spatiaux même s’ils ne sont pas évoqués dans les communiqués. Arnaud Saint-Martin fait remarquer que « Vega, le lanceur plus léger d’Arianespace, sous maîtrise d’œuvre du constructeur italien Avio, est composé de plusieurs étages. Le dernier est propulsé par un moteur ukrainien développé par le Bureau d'études Ioujnoïe (basé à Dnipro), constructeur légendaire de l’histoire de l’astronautique. Si ce composant essentiel vient à manquer, il va falloir reconfigurer le lanceur. Ça ne s’improvise pas, des développements seront nécessaires, et donc des retards dans les calendriers sont à prévoir ».

Si le chercheur du CEA n’a encore reçu aucune instruction dans ce sens, Marc Sauvage constate que d’autres organisations commencent à interdire toute collaboration avec les chercheurs russes : « par exemple, le Facility for Antiproton and Ion Research, organisation européenne de physique des hautes énergies, a envoyé à toutes ses composantes un message indiquant à son personnel de fermer l’accès de documents partagés et interdisant la coopération avec toute organisation russe ».

En ce qui concerne les satellites scientifiques déjà lancés, il ne devrait pas y avoir de risque d’attaque mais le chercheur explique que « le satellite eROSITA, collaboration russo-allemande, a été mis en mode veille parce qu’il n’est plus possible de trouver un système d’organisation dans lequel ils arrivent à le faire fonctionner pour la commande et le contrôle du satellite ».

Cette situation pourrait se produire pour d’autres coopérations satellitaires scientifiques. Pessimiste, l’astrophysicien estime que « petit à petit, les collaborations qu’on pouvait avoir avec les équipes russes vont passer dans un mode stand-by, gelées en attendant de pouvoir reprendre mais dans certains cas, j’imagine mal comment cette reprise sera possible ».

Un spatial russe suicidaire

Le conflit sera aussi dévastateur pour le spatial russe. « Une des choses qui vexent beaucoup Rogovin c’est que la Russie spatiale vit beaucoup sur son histoire » estime Marc Sauvage, « C’est un fait qu’avec Soyouz, ils ont fait la meilleure fusée de l’histoire mais ils n’en ont pas fait d’autres. Et en termes de programme spatial de recherche, ils sont assez inexistants ».

« Il y a quelque chose de suicidaire » considère même Arnaud Saint-Martin, « cela fait des années que les observateurs font la chronique du déclin inexorable d’un programme spatial russe sous financé, gangrené par la corruption, des scandales chez les filiales et les sous-traitants de l’agence spatiale russe, Roscosmos ».

Il lui reste à espérer d’éventuelles collaborations avec la Chine. Mais de l’avis de Marc Sauvage « Au niveau politique, il y a clairement des intérêts à ce qu’il y ait des accords entre la Chine et la Russie mais au niveau spatial, la Chine n’est pas très demandeuse ».

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