Les Français et la science : une relation compliquée et ambivalente

Je t’aime, moi non plus
Tech 9 min
Les Français et la science : une relation compliquée et ambivalente
Crédits : sanjeri/iStock

Quelles sont les relations entre les Français et la science, au sens large du terme ? Un rapport fait le tour de la question. Nous avons plutôt confiance, mais cela dépend des secteurs et des personnes qui en parlent ; la méfiance est par exemple de mise avec les politiciens.

L’enquête « les Français et la science 2021 » a été menée sur 3 500 personnes « venant de tous horizons ». L’échantillon « couvre toutes les régions et est stratifié par sexe, âge et niveau d'éducation pour être représentatif de l'ensemble de la population ». La méthodologie est détaillée dans ce document.

Les participants « ont été interrogés en ligne sur leur vision de la science en pleine pandémie de Covid-19 ». Des questions sont d’ailleurs dédiées à la crise sanitaire.

Ce rapport n’est pas le premier du genre, loin de là. Le plus ancien remonte à 1972. D’autres ont ensuite été publiés en 1982, 1989, 1994, 2000, 2007 et 2011. Celui de 2021 est donc le 8e du genre.

Le sociologue Michel Dubois, directeur de recherche au CNRS qui a codirigé cette étude, explique au Journal du CNRS que, dans les années 1970, « la Délégation générale à la recherche scientifique et technique s’inquiétait déjà de la supposée défiance des Français à l’égard des sciences et de l’innovation technologique ».

« Très rapidement, ces études ont permis de montrer que l’intuition de départ des politiques était inutilement alarmiste : que ce soit en 1972 ou en 2021, la très grande majorité des Français – entre 84 % et 89 % selon les périodes – accordaient et continuent à accorder une confiance de principe à la science ou aux scientifiques », ajoute-t-il.

La confiance diminue, mais la méfiance n’augmente pas

Le rapport commence par rappeler que si la science est une affaire mondiale, « la culture scientifique, la compréhension par le public et son engagement envers la science, restent une affaire nationale, voire locale ».

En France, le rapport met en avant « une légère diminution de la confiance depuis le début du siècle, principalement chez les individus affirmant avoir "très confiance" » : 11 % en 2020, contre 18 à 21 % entre 2001 et 2011. 

Si le niveau général de confiance diminue légèrement, « cela ne fait pas pour autant augmenter la méfiance à l’égard de la science, qui reste à un niveau stable depuis le début du millénaire (autour de 10 %). En effet, c’est la part des indécis ("sans opinion") qui progresse le plus », explique le rapport. 

Ce dernier met en avant des différences suivant les personnes : « Les hommes ont légèrement plus confiance dans la science […] que les femmes ». Le rapport précise également que, « plus le niveau d’études est élevé, plus la confiance envers la science est affirmée », peu importe le sexe cette fois-ci.

Français et la scienceFrançais et la science

Plus de bien que de mal ?

Quels sont les effets de la science pour l’homme ? « Depuis 1972, on assiste à un renversement important » des réponses à cette question, explique le rapport : « dans les années 1970, une majorité de Français estimait que la science apporte à l’homme "plus de bien que de mal" ; à partir des années 1980, plus d’1 Français sur 2 considère que la science apporte "autant de bien que de mal" à l’homme ».

Dans tous les cas, la part des Français qui estiment que la science apporte plus de mal que de bien reste faible – en dessous des 12 % – mais augmente sensiblement depuis le début des années 2000. En 2020, la barrière des 10 % a été franchie pour la première fois depuis les années 70.

Quid des parasciences ?

Le rapport se penche enfin sur la confiance accordée aux parasciences, c’est-à-dire à « un ensemble de savoirs et de pratiques situés en marge ou à l’extérieur de la science ». Les résultats diffèrent selon le genre des sondés : « toutes parasciences confondues, la confiance accordée se manifeste de façon plus nette chez les femmes ».

Accorder sa confiance ne signifie pas pour autant y avoir recours : « moins de 2 Françaises sur 10 pratiquent "souvent" ou "occasionnellement" le yoga, alors qu’elles sont 3 sur 4 à le prendre au sérieux ; chez les hommes, 2 sur 3 font confiance à cette pratique, mais moins d’1 sur 10 y a recours ».

« Dans le même ordre d’idée, les 3/4 des Françaises et des Français prennent l’acupuncture au sérieux, mais elles ne sont que 13 % à y avoir recours, et ils sont moins de 10 % ».

Français et la scienceFrançais et la science

Ostéopathie et hypnose VS horoscopes et envoûtements

Le rapport distingue deux groupes de parasciences. « Le premier est composée de l’ostéopathie/la chiropractie, l’homéopathie, l’acuponcture, le yoga, la méditation, l’hypnose, la phytothérapie et l’aromathérapie » : plus d’un Français sur deux « prend ces pratiques au sérieux ».

Dans le second groupe, on retrouve « les horoscopes, les prédictions d’une voyante, les envoûtements et les transmissions de pensées », mais avec un score très différent : la prise au sérieux de ces parasciences est « très marginale, inférieure à 10 % ».

Pour le sociologue Michel Dubois, certains résultats sont inattendus. Il cite l’exemple de l’homéopathie, qui est « perçue par nos enquêtés comme plus scientifique que l’économie ou l’histoire ». A contrario, alors que l’agronomie faisait jeu égal avec l’astronomie ou la météorologie dans les années 70 et 80, elle a « désormais un crédit comparable à celui de la psychologie ou de la psychanalyse ».

Le sociologue avance une explication : « sans doute [que l’agronomie] est perçue aujourd’hui plus qu’hier comme proche des enjeux industriels et porteuse de risques environnementaux ».

La forte méfiance face aux politiciens

Pandémie mondiale oblige, le rapport se penche sur le cas de la Covid-19 : 92 % des sondés « accordent leur confiance aux médecins (46 % "beaucoup", 45 % "un peu"), 83 % aux scientifiques et universitaires et 78 % à l’Organisation mondiale de la santé ».

Par contre, la méfiance est de mise à l’égard des politiques : « 74 % ne font "pas du tout confiance" aux leaders politiques, 68 % aux politiciens, à l’exception du ministère de la Santé ». Pour les scientifiques de l’industrie, les journalistes et les intellectuels, la confiance est « plus partagée ».

Français et la science

« les Français n’ont pas la crédulité qu’on leur prête »

Selon le directeur de recherche du CNRS, « la crise sanitaire semble avoir eu davantage d’impact sur les scientifiques eux-mêmes que sur l’image publique des sciences. La crise apparaît pour eux comme un moment critique de réévaluation du fonctionnement de la communauté scientifique ». Il faut dire qu’il y a eu de nombreux ratés, comme l’a expliqué le Comité d'éthique du CNRS.

Michel Dubois en profite pour remettre les pendules à l’heure : « Dans leur grande majorité, les Français n’ont pas la crédulité qu’on leur prête trop souvent ». Ils ne seraient que « très minoritaires » – entre deux et trois Français sur dix – à adhérer aux fake news, au complotisme et aux rumeurs sur la « nocivité supposée des vaccins ».

Ce n’est pour autant pas négligeable, « en particulier à un moment où la question du plafond vaccinal est importante, mais loin de ce que l’on entend de la part de commentateurs qui, faute de données, surreprésentent artificiellement des positions polarisées minoritaires », ajoute le sociologue.

Les climatosceptiques régionaux

Concernant le changement climatique, « plus les générations sont âgées, plus elles pensent que le réchauffement climatique résulte uniquement d’un cycle naturel ». Le rapport pointe du doigt des écarts importants entre les régions.

En Pays de la Loire et Île-de-France, 73 % des individus considèrent que l’activité de l’homme a une influence sur le dérèglement climatique, tandis qu’ils ne sont que 36 et 33 % respectivement en Provence-Alpes-Côte d’Azur et Nouvelle-Aquitaine, deux régions où « la part de climatosceptiques est la plus élevée ».

Français et la science

Privilégier des recherches « utiles » ?

Michel Dubois explique être surpris par certaines évolutions : « par exemple une majorité de Français considèrent aujourd’hui qu’il faut développer les recherches seulement quand on pense qu’elles auront des applications pratiques. Il y a dix ans, lors de la vague précédente, la situation était diamétralement opposée et la priorité accordée à la recherche fondamentale sans application prévisible. La pandémie a sans doute joué un rôle dans ce renversement de tendances ». Rappelons tout de même que certaines des plus grandes découvertes ont été réalisées de manière fortuite.

Le directeur de recherche en profite pour revenir sur un « paradoxe » : alors que les Français s’intéressent majoritairement aux recherches susceptibles « d’améliorer leur vie » et notamment leur santé, « ils sont peu informés sur les développements récents et stratégiques des sciences du vivant et des biotechnologies ».

Ainsi, « seule une personne sur deux a par exemple entendu parler de l’épigénétique ou de Crispr-Cas9 », alors que cette découverte a débouché sur un prix Nobel pour Emmanuelle Charpentier (une Française) et la professeure américaine Jennifer Doudna. « Il y a à l’évidence une belle marge de progression pour diffuser la culture scientifique »… et c’est peu de le dire. 

Les Français veulent être « davantage associés »

Michel Dubois indique enfin que « près de six personnes sur dix demandent à être davantage associées aux grands choix scientifiques et technologiques ». Par contre, un tiers seulement de la population accepte l’idée « d’une expertise "par délégation", soit l’idée que des spécialistes devraient décider seuls et communiquer leurs raisons après coup au grand public, sans jamais le consulter ».

Pour Michel Dubois, L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) « pourrait jouer un rôle beaucoup plus central » sur ce sujet… « mais cela suppose des modifications assez profondes » dans la manière de fonctionner actuelle.

Il faudrait donc « une volonté politique forte pour conduire une réforme de ce type ».

Vous n'avez pas encore de notification

Page d'accueil
Options d'affichage
Abonné
Actualités
Abonné
Des thèmes sont disponibles :
Thème de baseThème de baseThème sombreThème sombreThème yinyang clairThème yinyang clairThème yinyang sombreThème yinyang sombreThème orange mécanique clairThème orange mécanique clairThème orange mécanique sombreThème orange mécanique sombreThème rose clairThème rose clairThème rose sombreThème rose sombre

Vous n'êtes pas encore INpactien ?

Inscrivez-vous !