Crew Dragon : les enjeux de la mission historique Demo-2 de SpaceX

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Sébastien Gavois

Sauf report de dernière minute, c’est demain que Crew Dragon de SpaceX décollera avec deux membres d’équipage, une première depuis neuf ans pour les USA. Il s’agit de la dernière étape de qualification pour la capsule, avant des missions opérationnelles vers la Station spatiale internationale.

Demain soir à 22h33, s’ouvrira la fenêtre de tir de la mission Demo-2 de SpaceX. Derrière ce nom se cache un lancement historique pour les États-Unis : c’est la première fois depuis l’arrêt de la navette spatiale (juillet 2011) que des américains seront envoyés dans l’espace depuis leur sol, à bord d’une fusée construite et développée par une société du pays. 

Pour le moment, les prévisions météo au moment du lancement ne sont qu’à 60 % favorables. Si la mission devait être repoussée, SpaceX aurait de nouvelles opportunités le samedi 30 mai à 21h22 et le dimanche 31 mai à 21h. La société d’Elon Musk met les petits plats dans les grands pour l'occasion, avec un direct débutant quatre heures avant le lancement.

Il sera disponible par ici et par là.

SpaceX mise sur la symbolique avec Douglas Hurley et le pad 39A

Robert Behnken et Douglas Hurley seront à bord de Crew Dragon, soit deux personnes seulement pour sept places disponibles. Ils ont déjà séjourné deux fois chacun dans l’espace, dans les navettes Endeavour et/ou Atlantis. 

Douglas Hurley était d’ailleurs un des quatre membres d’équipage du tout dernier vol d'Atlantis (STS-135) durant l’été 2011. Pour renforcer la symbolique, Falcon 9 décollera de l’aire de lancement 39A du Centre spatial Kennedy (en Floride), ayant servi aux lancements des missions Apollo avec la fusée Saturn V, qui avaient envoyé des humains sur la Lune.

Donald Trump veut d’ailleurs marquer son mandat par le retour de missions habitées sur notre satellite naturel.

SpaceX Dragon Crew

Des enjeux multiples pour la NASA et SpaceX

Au-delà de l’effet d’annonce pour les Américains, la capsule de SpaceX permet aux astronautes du monde entier de disposer d’une alternative aux lanceurs et vaisseaux Soyouz (les deux portent le même nom) des Russes ; les seuls pour le moment à être capable d’envoyer des humains dans l’espace et sur l’ISS.

L’aspect financier est un élément important pour la NASA qui doit payer les Russes – chaque place serait facturée environ 85 millions de dollars, contre 50 millions sur SpaceX - il en va également de l’image de marque, de l’indépendance et de la redondance en cas de souci.

Comme nous l’avions vu avec l’explosion d’un lanceur Soyouz en octobre 2018 – heureusement sans aucune victime – tout le monde était cloué au sol le temps de l’enquête (les astronautes dans l’ISS ont toujours une fusée à disposition pour partir d’urgence si besoin). Quelques semaines plus tard, les vols reprenaient.

Pour la société d’Elon Musk, l’enjeu de Crew Dragon se situe donc bien au-delà d’une « simple » navette d’équipage effectuant des allers-retours jusqu’à la Station spatiale internationale. SpaceX compte aussi utiliser cette expérience dans les vols habités pour envoyer des humains – y compris de riches touristes – dans l’espace, sur la Lune, sur Mars et ailleurs dans notre système solaire. Une adresse email permet aux intéressés de se renseigner.

Mais attention à ne pas aller trop vite, il ne s’agit pas encore d’une mission opérationnelle : « Demo-2 est le dernier test majeur pour le système de vol spatial humain de SpaceX qui sera certifié par la NASA pour les missions avec l'équipage vers et depuis la Station spatiale internationale », explique la société d’Elon Musk.

Rendez-vous jeudi avec l’ISS

Le déroulement de la mission est détaillé par ici. 58 secondes après le décollage, la fusée passera en Max-Q, c’est-à-dire le moment de stress mécanique le plus intense. Le premier étage se séparera au bout de 2 min 36 et, un peu moins de 5 min plus tard, il rentrera dans l’atmosphère et devrait venir se poser sur la barge « Of Course I Still Love You » dans l’océan.

La capsule Crew Dragon continuera son chemin et se séparera du second étage 12 minutes après le décollage. S’agissant d’une mission de test, « une fois en orbite, l'équipage et le contrôle de mission de SpaceX vérifieront que la capsule fonctionne comme prévu en vérifiant les systèmes de contrôle environnemental et de survie, les propulseurs de manœuvre, les systèmes de contrôle thermique, entre autres ». Des opérations déjà faites avec Demo-1, mais sans équipage.

Des manœuvres d’arrimage/décrochage automatiques

Crew Dragon viendra ensuite s’arrimer de manière autonome à la Station spatiale internationale. Cette opération doit se réaliser jeudi 28 mai à 17h39. Deux heures plus tard, l’écoutille devrait s’ouvrir les deux astronautes retrouveront la Station spatiale internationale. La séparation de la capsule de l’ISS se fera également de manière automatique.

Crew Dragon entamera alors sa descente pour amerrir au large des côtes de Floride, dans l’Océan Atlantique. La capsule et les deux astronautes seront récupérés par le bateau Go Navigator, puis rapatriés à Cape Canaveral. Jusqu’à présent, SpaceX a réalisé 22 lancements opérationnels avec sa capsule Dragon, qui se sont soldés par un seul échec : la mission CRS-7 avec une explosion en vol de Falcon 9

Depuis fin 2017, les capsules de ravitaillement qui sont allées dans l’espace à la rencontre de l’ISS sont recyclées de précédentes missions : trois fois pour trois d’entre elles soit neuf réutilisations au total.

Boeing est aussi en lice, mais échoue à son premier test

SpaceX n’est pas la seule compagnie américaine à travailler sur une alternative aux lancements via Soyouz, Boeing aussi est de la partie avec Starliner. Mais le premier essai sans équipage s’est soldé par un échec partiel : le décollage et la mise en orbite se sont correctement déroulées, mais la capsule n’a pas été en mesure de rejoindre l’ISS à cause d’un problème d’horloge interne. Un autre test « à vide » est prévu, sans plus de détail sur le calendrier pour le moment.

L’Agence spatiale américaine s’est d'ailleurs récemment fait épingler pour avoir surpayé Boeing par rapport à SpaceX pour le développement de Starliner : « Selon des chiffres actualisés en mai [2019], le contrat avec Boeing a coûté 4,3 milliards de dollars, tandis que celui passé avec la firme d'Elon Musk est estimé à 2,5 milliards de dollars », expliquent Les Echos.

L’ESA achète des places à la NASA (y compris pour Soyouz)

Si les Américains prennent leur indépendance vis-à-vis des Russes, ce n’est pas le cas des autres puissances spatiales comme l’Europe, le Canada et le Japon. Mais pas la Chine, qui veut évidemment développer sa propre solution. 

David Parker, directeur de l'exploration humaine à l'Agence spatiale européenne (ESA) expliquait en janvier que « les vols des astronautes européens vers l'ISS, ainsi que ceux des Canadiens et Japonais, sont assurés à travers la coopération avec la NASA », comme le rapporte Business Insider. En clair, l’ESA n’achète pas directement de places dans Soyouz.

Jan Wörner, directeur général de l’ESA confirme : « Nous n'utilisons pas le Soyouz, la NASA utilise le Soyouz et nous sommes heureux que nos astronautes puissent aussi voler à bord du Soyouz depuis Baïkonour [...] Jusqu'à présent, nos astronautes ont toujours volé sur des sièges achetés par la NASA dans les capsules Soyouz ».

Oleg and Thomas in Soyuz
C’est serré dans Soyouz - Crédits : ESA/NASA

L’Europe ne développe pas sa propre capsule

Et l’Europe n’a pas la volonté de développer sa propre capsule habitable : « les États membres de l'ESA ont décidé jusqu'à présent de ne pas se doter d'une capacité complète de transport humain dans l'espace [...] Et je crois que cela ne se produira pas dans les prochaines années ».

Pour le moment, le gros du travail concerne Ariane 6, dont le vol inaugural est prévu d’ici la fin de l’année. Jan Wörner y voit un point positif : « Si chacun avait sa propre capacité [d’envoyer des astronautes dans l'espace, ndlr], quelle nécessité y aurait-il à travailler ensemble ? […] Parfois, certains déficits sont bons pour d'autres choses comme la coopération ».

Enfin, l’ESA avait annoncé en mars que le français Thomas Pesquet « sera le premier astronaute européen à voyager à bord d’un véhicule d’équipage commercial américain [Crew Dragon de SpaceX ou Starliner de Boeing, ndlr] et devrait être lancé au cours du second semestre 2021 ».


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