Soyouz : lancement raté vers la Station spatiale internationale, premiers éléments de l'enquête

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Crédits : scibak/iStock
Espace
Sébastien Gavois

Hier, la mission MS-10 à destination de l'ISS a frôlé le drame : la capsule contenant les deux astronautes a été éjectée juste après le lancement. Soyouz, la seule fusée pouvant effectuer des vols habités vers la Station spatiale est désormais clouée au sol. Américains et Européens dépendent en effet des Russes pour ce genre de mission.

Hier, un lanceur Soyouz décollait du cosmodrome de Baikonur au Kazakhstan avec deux astronautes à son bord : l'américain Nick Hague et le russe Alexey Ovchinin. Ils devaient tous les deux se rendre sur la Station spatiale internationale au titre de l'expédition 57.

Ils n'ont pas atteint l'espace à cause d'un incident technique, mais sont tout de même revenus sur la terre ferme, sains et saufs. Deux minutes environ après le décollage de la fusée, la procédure d'urgence a été activée pour expulser la capsule du lanceur. Selon les premiers éléments de l'enquête, la piste d'une « collision » après la séparation entre le premier et le deuxième étage serait privilégiée.

Avec cet échec (sans perte humaine), les vols habités de Soyouz vers l'ISS sont suspendus, sans aucune possibilité de passer par un autre lanceur pour le moment. Si les astronautes à bord de la Station spatiale ne sont pas en danger, plusieurs questions restent en suspens quant aux suites des opérations.

Un retour agité pour les deux astronautes

« Peu de temps après le lancement, il y a eu une anomalie avec le booster et la montée a été interrompue » explique la NASA. La capsule avec les deux membres d'équipages a été éjectée via une procédure « initiée automatiquement par le véhicule », affirme Reid Wiseman de la NASA.

Elle est ensuite revenue sur la terre ferme aidée par ses parachutes, avec une « trajectoire balistique », ce que l'astronaute Scott Kelly décrit à NBC News comme « une chute libre non guidée et non contrôlée ».

La capsule est donc « tombée » avec un angle bien plus important que lors d'une rentrée contrôlée dans l'atmosphère, provoquant une décélération bien plus rapide. Les astronautes ont été soumis à rude épreuve : une force de six ou sept fois la gravité, selon Reid Wiseman .

Il y a 10 ans, l'astronaute Peggy Whitson (NASA) avait subi une expérience du même genre lors de son retour sur Terre : sa capsule était passée d'une trajectoire contrôlée à balistique. Elle avait alors raconté son histoire (là encore sans conséquence mortelle).

Une « collision » au moment de la séparation, Soyouz reste au sol

Suite à cet incident, une enquête approfondie a commencé, aussi bien par la NASA que l'agence spatiale russe… et elle risque d'être longue, même si les autorités feront certainement tout pour accélérer le mouvement. En attendant les conclusions, les fusées Soyouz sont clouées au sol pour une durée indéterminée.

De premiers éléments ont été mis en ligne par l'agence de presse russe Tass : « Il n'y a pas de version finale, mais la cause principale est compréhensible. Elle est due à une collision d'un élément latéral du premier étage », explique Sergei Krikalyov, directeur des vols habités de Roscosmos.

Il ajoute qu'elle se serait produite « lors de la séparation du premier et deuxième étage [...] Une déviation de la trajectoire standard a eu lieu et apparemment, la partie basse du deuxième étage s'est désintégrée. La fusée a arrêté son vol normal et le système automatique a ensuite fait son travail ».

Toujours selon Sergei Krikalyov, « les résultats arriveront après le 20 octobre. Les premiers composants retrouvés dans la steppe du Kazakhstan aideront à découvrir ce qui s’est passé. Les mesures nécessaires seront prises par la suite et les vols seront poursuivis », sans plus de détails. Le retour en vol de Soyouz ne sera dans tous les cas autorisé que lorsque les causes de la panne seront clairement identifiées.

Pour rappel, une autre enquête est en cours sur la mission précédente (MS-09) après la découverte d'un petit trou causant une fuite d'oxygène. L'hypothèse d'un sabotage a été évoquée, mais aucune conclusion (même partielle) n'a pour le moment été dévoilée.

Une enquête qui pourrait durer plusieurs mois

Selon plusieurs spécialistes, cette enquête prendra du temps, mais personne ne veut s'avancer sur un calendrier pour le moment : « Que ce soit deux ou six mois, je ne veux pas spéculer [...] cela dépend de la sévérité du problème et des données disponibles » explique Kenny Todd, de l'équipe en charge de l'ISS à la NASA, comme le rapporte l'AFP.

Pour Erik Seedhouse, professeur à l'université aéronautique Embry-Riddle en Floride, la suspension devrait durer « plusieurs mois ». Il s'explique : « Dans le cas présent, il s'agit de véhicules habités, donc les enquêtes devront être encore plus rigoureuses » que pour des vaisseaux cargo.

Dmitri Rogozine, directeur de Roscosmos, a annoncé sur Twitter que les deux astronautes Nick Hague et Alexey Ovchinin allaient « voler » et que leur vol était planifié pour le printemps 2019... alors que les fusées Soyouz sont pour le moment clouées au sol et que l'enquête est toujours en cours.

La dépendance des États-Unis et de l'Europe à la Russie

Si tout va bien sur Terre, une problématique se pose dans l'espace. Trois membres d'équipages (expéditions 56 et 57) se trouvent en effet à bord de l'ISS depuis le mois de juin : Alexander Gerst de l'ESA (le commandant) ainsi que les ingénieurs de vols Serena Auñón-Chancellor (NASA) et Sergey Prokopyev (Roscosmos). Leur retour devait avoir lieu en décembre.

Ils ont suffisamment de vivres pour rester dans l'espace pendant plusieurs mois et ils peuvent être ravitaillés par des transporteurs cargo de SpaceX et de l'agence spatiale japonaise. Par contre, il n'y a plus aucune navette sur Terre pouvant transporter des personnes vers la Station spatiale internationale.

La NASA paye en effet les Russes pour chaque mission habitée vers l'ISS, qui sont les seuls à disposer des fusées et capsules compatibles avec ce genre de mission. L'Agence spatiale américaine n'en fait plus depuis quelques années, pas plus que l'Europe. Les lanceurs de SpaceX et de Boeing pour des missions habitées ne seront pas prêts avant mi-2019, voire 2020.

La Station spatiale internationale pourrait fonctionner sans humains

Il existe évidemment une solution d'urgence pour un retour sur Terre : un vaisseau Soyouz prêt à partir est amarré à l'ISS. Il est parfaitement fonctionnel… mais avec « une date de péremption » liée à ses batteries. Il doit normalement être utilisé dans les 200 jours après son amarrage, qui date de juin dernier (lors de l'arrivée des trois membres d'équipages). Les astronautes peuvent rentrer sans problème jusqu'au mois de janvier… mais après ?

Une des possibilités est donc un retour sur Terre des trois astronautes, laissant la station sans aucun humain à son bord. Ce serait alors une première depuis fin 2000 avec l'expédition 1. Si une telle situation ne devrait pas poser de problème technique à la station spatiale, elle aurait des conséquences aussi bien en termes d'image que d'expériences scientifiques. Car oui, l'ISS est un laboratoire géant dans l'espace.

« Nous nous assurerons que les ajustements des systèmes sont en place pour que nous puissions gérer la station avec nos équipes au sol. Les systèmes sont conçus pour fonctionner de cette manière, je ne suis pas inquiet » affirme Kenny Todd.

Une pression supplémentaire pour SpaceX et Boeing

Le programme d'activité des astronautes dans la Station spatiale va être modifié puisqu'ils ne sont que trois, alors qu'ils devaient être cinq. Leurs deux collègues devaient effectuer des missions de maintenance, notamment des sorties dans l'espaces dans quelques semaines pour remplacer des batteries.

Dans tous les cas, cet incident « accroît la pression sur le programme privé de transport américain pour tenir le calendrier » affirme John Logsdon, expert de l'histoire spatiale et professeur à l'Université George Washington, à l'AFP. SpaceX et Boeing ont pour rappel déjà déjà dû retarder leurs programmes sur des vols habités. Les nouvelles échéances sont aux alentours de mi-2019, mais des vols qualificatifs devront être effectués avant.

C'est également une pression supplémentaire pour les États-Unis, dont la dépendance à la Russie est largement visible et médiatisée par cet incident. 


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