Retour incontrôlé du premier étage d’une fusée chinoise, des morceaux en Côte d'Ivoire ?

17,8 tonnes tout de même… 34
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Crédits : SpaceChina
Espace
Sébastien Gavois

La Chine vient de tester avec succès son lanceur Long March-5B et sa capsule habitable pour ses prochaines missions. Le retour incontrôlé du premier étage – après une petite semaine en orbite – s’est par contre fait avec une certaine appréhension. Il s’est désorbité au-dessus de l’océan Atlantique, mais des débris seraient tombés en Afrique.

Mardi 5 mai, la Chine envoyait dans l‘espace une fusée Long March-5B (alias CZ-5B) , une mission importante pour le pays quelques semaines seulement après le cuisant échec d’un autre lanceur de nouvelle génération : Long March-7A. Cette fois-ci, le décollage et le largage de la charge utile se sont déroulés sans encombre, comme le confirme la Société de sciences et technologies aérospatiales de Chine (SASC).

Combiné avec le succès de Long March-5 à la fin de l’année 2019, le pays est donc en bonne voie pour son programme de conquête spatiale, qui prévoit notamment l’exploration de Mars, le retour d’échantillons lunaire, mais aussi la construction d’une nouvelle station spatiale en orbite.

Problème, le retour du premier étage – d’une masse de près de 20 tonnes tout de même – s’est fait de manière incontrôlée, après quelques jours en orbite. Une histoire qui n’est pas sans rappeler celle de la station spatiale chinoise Tiangong-1 qui s’est désintégrée (sans causer de dégâts) au-dessus du Pacifique après plusieurs mois en perdition.

Dans le cas de Long March-5B, la carcasse du premier étage est passée à seulement 170 km au-dessus de New York avant de se désintégrer au niveau de l’océan Atlantique. Des morceaux seraient par contre tombés en Afrique. C'est du moins ce que laissent penser certaines images relayées par des médias locaux.

849 tonnes au décollage, jusqu’à 22 tonnes en orbite basse et…

Long March-5B est un lanceur lourd de 53,7 m de long pour 5 m de diamètre. Il est équipé de quatre moteurs de 3,35 m de diamètre, pour une masse totale au décollage de 849 tonnes. Comparée à Long March-5, la version 5B dispose d’un étage de moins, mais d’une coiffe plus grande (20,5 m de long pour 5,2 m de diamètre) pouvant ainsi accueillir de plus grosses charges utiles.

Cette version devra notamment envoyer la mission lunaire Chang'e-5 et les capsules pour la station spatiale. Elle peut emporter jusqu’à 22 tonnes en orbite basse, ce qui la place au niveau de Falcon 9 et Ariane 5 (Falcon Heavy reste toujours loin devant avec plus de 60 tonnes). Sa conception a demandé une dizaine d’années explique la Société de sciences et technologies aérospatiales de Chine.

Lors du lancement la semaine dernière, elle a laissé en orbite un prototype de capsule spatiale chinoise prévue pour accueillir des membres d’équipage. Après presque trois jours dans l’espace, il est venu se poser sans encombre vendredi dernier sur le site d’atterrissage de Dongfeng, dans la région de la Mongolie-Intérieure au nord de la Chine, affirme l’Agence spatiale chinoise. Ce test est « un succès complet » pour les responsables de mission. Tout n’est pas rose pour autant puisque le test d’un vaisseau de rentrée atmosphérique gonflable est un échec.

…un premier étage qui joue les prolongations dans l’espace

Contrairement à ce qui se passe en général, le premier étage de la fusée Long March-5B n’est pas retombé sur Terre directement après le lancement. Il est resté sur une orbite basse pendant une petite semaine, avant d’entamer son retour dans l’atmosphère. Le morceau de la fusée étant livré à lui-même, cette phase s’est déroulée de manière non contrôlée… mais sous haute surveillance tout de même.

Selon Jonathan McDowell du Center for Astrophysics (une unité mixte de Harvard et du Smithsonian), le premier étage se trouvait sur une orbite elliptique de 155 x 366 km. La limite de l’espace – symbolisé par la ligne imaginaire de Kármán – est à 100 km d’altitude, tandis que la Station spatiale internationale se trouve à 400 km.

L’astrophysicien (et d’autres) prévoyait une rentrée atmosphérique le 11 mai. Mais cet événement devait être particulier : « Avec 17,8 tonnes, c’est l’objet le plus massif faisant un retour dans l’atmosphère incontrôlée depuis [la station spatiale soviétique] Saliout 7 de 39 tonnes en 1991, à moins de prendre en compte Columbia (OV-102) en 2003 », explique-t-il. Pour rappel, cette année la navette spatiale américaine Columbia s’était désintégrée lors de son retour sur Terre. 

Il a survolé New York juste à 170 km d’altitude

Le 11 mai, le 18 Space Control Squadron – une branche de l’US Air Force en charge de détecter, suivre et identifier les objets artificiels en orbite – confirme que le retour dans l’atmosphère du premier étage de Long March-5B a bien eu lieu le 11 mai à 17h33 heure française. Et heureusement, il s’est déroulé au-dessus de l’océan Atlantique (au point 20W 20N) au large des côtes de Mauritanie.

Moins d’un quart d’heure auparavant (17h21), Jonathan McDowell explique que la carcasse est passée à seulement 170 km au-dessus de New York : « Je n'ai jamais vu une rentrée majeure passer directement au-dessus d’autant de grandes agglomérations ». Il ajoute que la trajectoire n’était « pas contrôlée par les Chinois » et ne dépendait que de la « météo » spatiale.

Des débris retrouvés de la fusée seraient tombés en Afrique 

Face à un module de plus de 30 m de long pour une masse de 17 tonnes, le retour dans l’atmosphère n’a pas brûlé toutes les parties et des morceaux sont également tombés sur Terre. Lorsque cela est possible, les agences spatiales visent le Point Nemo pour ce genre d’opération afin d’éviter toutes les zones habitées, mais encore faut-il avoir le contrôle de l’engin spatial. Ce n’était pas le cas avec Long March-5B.

Ce retour sur Terre s’est donc produit très proche des côtes de l’Afrique et il semblerait bien que des débris soient tombés en Côte d'Ivoire, c’est du moins ce que rapportent plusieurs observateurs (ici et encore sur Facebook et ici aussi, etc.) et médias sur place. AfrikaSoir évoque ainsi une enquête sur un « objet métallique mystérieux tombé du ciel à Mahounou ».

Il s’agit « d’une tige métallique de forme tubulaire, longue d’une dizaine de mètres » qui « s’est logée dans un fromager aux abords du village, après un bruit assourdissant », aux environs de 18h heure française. « À N’Guinou [également en Côte d'Ivoire, ndlr], un gros tube métallique de 50 kg environ a percé le toit d’une famille. Heureusement il n’y a pas eu de victime. Mais ça aurait pu être pire », explique un témoin. Pour le moment, les autorités chinoises n’ont pas fait de commentaire.

Lassina Zerbo, secrétaire exécutif de l'Organisation du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires explique qu’une des stations au sol en Côte d'Ivoire a détecté « l’impact au sol des débris de la fusée qui a pénétré l'atmosphère » le 11 mai. Il ajoute que deux types de signaux ont été enregistrés : « impacts sismiques à environ 60 km de la station et des signaux infrasons générés par des débris à vitesses hypersoniques dans l'atmosphère ».

Bref, de nombreux vecteurs pointent vers le premier étage de la fusée Long March-5B, mais aucune confirmation officielle ne semble avoir été faite pour le moment. La Chine notamment est restée silencieuse jusqu’à présent. Elle devrait néanmoins se manifester puisque sa responsabilité pourrait être engagée.

La responsabilité de la Chine en cas de dommages confirmés

En effet, le 29 mars 1972, la Convention sur la responsabilité internationale pour les dommages causés par les objets spatiaux a été ratifiée par plusieurs pays, notamment la France et la Chine, sous l’égide des Nations Unies. Dans son article II, elle prévoit qu’un « État de lancement a la responsabilité absolue de verser réparation pour le dommage causé par son objet spatial à la surface de la Terre ou aux aéronefs en vol ».

Dans son article I, elle prend soin de définir les termes utilisés. « Dommage » désigne ainsi « la perte de vies humaines, les lésions corporelles ou autres atteintes à la santé, ou la perte de biens d'État ou de personnes, physiques ou morales, ou de biens d'organisations internationales intergouvernementales, ou les dommages causés auxdits biens », tandis que « lancement » correspond aussi bien à un lancement réussi qu’à une tentative (échouée).


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