Thunderbird veut redéployer ses ailes dès cette année

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Vincent Hermann

Mozilla a présenté hier son plan de bataille pour Thunderbird. Le client email, open source et multiplateforme, pourrait bien s'offrir une seconde jeunesse, ses développeurs prévoyant un vaste renouvellement technique, autant qu'un remaniement de l'interface.

Après des années que l’on pourrait qualifier d’errance, Mozilla semble s’atteler sérieusement à moderniser son client mail Thunderbird. On savait déjà que le logiciel n’était plus uniquement géré par la communauté, l’éditeur lui ayant fait une place dans son infrastructure, ouvrant à Thunderbird certaines des ressources de Firefox.

Au cours de l’année écoulée, l’équipe a grandi pour atteindre huit personnes à temps plein sur le projet, la plupart ingénieurs. Six autres embauches sont prévues dès le début de l’année, là encore avec de solides compétences techniques. Un élargissement permis selon Mozilla par une accélération des donations à Thunderbird. Une manière aussi – de l’aveu même de l’éditeur – de générer un nouvel écho et de renforcer encore les dons.

Le projet semble surtout avoir maintenant des lignes de développement claires, Mozilla exposant les grands objectifs pour 2019. Beaucoup étaient jusqu’à présent des recommandations rassemblées par le développeur Magnus Melin en octobre dernier. Elles sont désormais un plan de bataille.

Réduire la dette technique et moderniser le code

Une grosse partie du travail actuel consiste à moderniser la base de code de Thunderbird. Celle de Firefox a très largement évolué en une seule année, avec l’entrée en piste de l’initiative Quantum, qui a permis au navigateur une nette remontée en performances.

Une première étape majeure a été franchie avec Thunderbird 60 (ESR), là pour montrer que Mozilla était à nouveau sérieux sur le sujet. Quatre versions sont sorties depuis et Thunderbird 65 a déjà sa première bêta. Mais un travail spécifique sur les performances sera fait par les nouveaux embauchés, avec un accent mis sur la détection des goulots d’étranglement. Mozilla se dit conscient des soucis dans ce domaine, qu’ils touchent l’interface ou les fonctions, la relève du courrier et autres.

Surtout, Thunderbird sera progressivement réécrit, notamment pour lui offrir ce que Firefox a lui-même mis du temps à obtenir : un socle multiprocessus, capable de répartir les calculs sur plusieurs cœurs du processeur. Mozilla évoque également un remplacement d’anciens morceaux du logiciel par des technologies plus modernes, mais sans vraiment détailler.

On trouve cependant dans la liste de Magnus Melin de nombreuses idées précises :

  • mieux intégrer Gmail (quitte à supporter ses spécificités, comme les labels),
  • renouveler les notifications et leur intégration dans chaque système d’exploitation,
  • mieux prendre en charge des fichiers ICS, finir la réécriture de nsMsgSend pour l’expédition des nouveaux courriers et se passer à terme de l’ancienne bibliothèque libmime et rendre les filtres contextuels,
  • les réécrire en JavaScript asynchrone (actuellement en C++ synchrone),
  • renouveler également la gestion des protocoles en commençant par SMTP.

Magnus Melin recommandait également de se pencher sur le cas spécifique d'Exchange. La synchronisation fonctionne mal, et s'il est possible de contourner le problème en activant côté serveur la compatibilité POP/IMAP, celle du calendrier reste bloquée. Il recommande donc que les développeurs se penchent sur cette fonction, les comptes Exchange étant courants.

Un planning chargé encore amplifié par les autres ambitions de l’éditeur : l’interface et les fonctions.

Rendre Thunderbird agréable

Mozilla est bien conscient qu’une modernisation de son code n’est pas suffisante. L’éditeur sait qu’il va devoir s’atteler à une révision UI/UX, autrement dit l’interface et l’expérience utilisateur. En dépit des retouches intervenues depuis quelques mois avec des éléments hérités de Photon, l’ensemble de l’interface accuse son âge, tout particulièrement dans la disposition des éléments et l’approche de l’organisation fonctionnelle. Des soucis accentués par des lenteurs dans certaines actions.

L’aspect graphique de ces changements reste à définir, mais Mozilla donne quand même d’autres détails. Par exemple, un travail particulier pour rendre les options et paramètres plus accessibles. Thunderbird contient de nombreuses fonctions et leur découverte n’est pas toujours aisée.

Le chiffrement tiendra également une place à part dans l’année qui vient. Les développeurs veulent simplifier leur approche pour l’utilisateur, qui devrait plus facilement pouvoir chiffrer ses courriers, le client prenant en charge des aspects supplémentaires. En clair, accompagner l’utilisateur et lui prémâcher autant que possible le travail, notamment dans la gestion des certificats. Cette approche se manifestera aussi par une simplification des messages d’erreur, jugés trop confus actuellement.

Cette amélioration de l’expérience « out of the box » s’étend à d’autres domaines. Par exemple, rendre Thunderbird plus riche en lui ajoutant les fonctions les plus appréciées des principales extensions. Une manière de répondre à plusieurs contraintes, dont le manque de découvertes des extensions (bon nombre n’en connaissent même pas l’existence selon Mozilla). En outre, l’éditeur craint qu’une majorité d’entre elles ne soient finalement jamais portées vers le standard WebExtensions.

Autre aspect visé, un meilleur module d’import/export des données, une opération qui a toujours manqué de simplicité dans le logiciel. Même chose pour l’accès à certaines informations et la synchronisation des contacts, qui nécessite aujourd’hui un support de vCard 3.0. Thunderbird ne gère que la version 2.0, une partie du code datant même de… 1996. Les supports intégrés de CardDAV et de WebDAV (pour les liens de fichiers) sont également prévus.

Notez que Mozilla constitue actuellement une équipe UX pour Thunderbird, via notamment les nouvelles embauches. Dans ce groupe, une personne est prévue pour travailler à temps plein sur ces aspects. L'éditeur travaille également sur un thème sombre, comme on peut le voir dans l'actuelle préversion de Thunderbird 65.

Redonner du succès à un client email en 2019

La question que beaucoup ne manqueront pas de se poser est aisée : n’est-il pas trop tard ? La prévalence de l’email n’a plus la même amplitude qu’il y a dix ans, les messageries étant passées par là. Même en entreprises, des produits comme Slack, Teams et Mattermost ont largement transformé la manière dont les équipes communiquent. Les canaux de conversation permettent une traçabilité dont le courrier électronique peut difficilement se vanter.

L’email reste cependant très utilisé, notamment par une frange d’internautes cherchant avant tout à protéger leurs communications. Le choix de Mozilla de se porter vers le chiffrement n’est pas un hasard, tout du moins d’en simplifier l’utilisation. Il illustre d’ailleurs la direction que semble prendre Thunderbird : garder les utilisateurs actuels tout en cherchant à en acquérir de nouveaux. D’où cette volonté placardée de simplifier l’interface. Surtout à l’heure où une partie des utilisateurs se contente d’ouvrir leur webmail principal sans plus installer le moindre client.

Il ne faut probablement attendre aucune révolution dans Thunderbird, les moyens qui lui sont dévolus ne sont tout simplement pas assez grands, sans commune mesure avec ceux de Firefox. Cependant, voir Mozilla s’occuper à nouveau plus sérieusement d’un logiciel presque abandonné à une époque devrait combler les aficionados de clients email open source et multiplateformes.


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