Edge : Microsoft se résigne et choisit Chromium, avec de nombreuses conséquences

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Navigateurs
Vincent Hermann

En choisissant Chromium pour rebâtir Edge, Microsoft abandonne clairement la bataille et cherche à se simplifier la vie. La décision pose des questions techniques et fonctionnelles. Mais avec la disparition d'un concurrent, la position de Google se renforce encore, au regret de Mozilla.

La rumeur n’aura pas eu le temps de faire débat. À peine l’idée d’un abandon d’EdgeHTML commençait-elle à faire son chemin que Microsoft confirmait la nouvelle : oui, Edge va bien être reconstruit sur la base de Chromium.

Microsoft marche donc dans les pas d’Opera avant lui. Mais chez le père de Windows, ce choix aura des conséquences nettement plus importantes. Au-delà d’une décision technique répondant à des impératifs commerciaux, certains évoquent déjà les risques que cette bascule fait peser sur le web.

Adieu EdgeHTML, salut Blink

Prévoyant de lancer une préversion de ce nouvel Edge en début d’année prochaine, Microsoft travaille manifestement sur le projet depuis un bon moment. Sa participation récente au code de Chromium sur sa compatibilité ARM64 prend un sens nouveau. 

C’est tout le socle du navigateur qui change avec l’utilisation de Chromium, qui constitue pour rappel la base open source de Chrome chez Google. La société de Mountain View en est bien sûr le principal participant. Microsoft jette ainsi aux orties son moteur de rendu maison, EdgeHTML, et va se servir de Blink, comme déjà plusieurs autres navigateurs, dont Opera et Vivaldi. Un dépôt sur GitHub a d'ailleurs été créé pour l'occasion.

On ne sait pas encore dans quelles proportions Microsoft va garder l’interface et les fonctionnalités actuelles d’Edge. On imagine que l’éditeur souhaitera rendre la transition aussi transparente que possible, ses choix ergonomiques des trois dernières années étant teintés de prudence. Puisque EdgeHTML a le même rendu que les autres navigateurs pour une bonne partie des contenus, la bascule serait alors douce pour l’utilisateur.

Plateformes : une lutte plus équilibrée pour Microsoft

Mais ce ne sera que le sommet de l’iceberg, car les conséquences seront multiples. Pour le navigateur lui-même, c’est une compatibilité potentielle assurée avec tous les systèmes d’exploitation pris en charge par Chromium.

Microsoft a déjà confirmé que Windows 7 et 8.1 seraient tout de suite dans la boucle, avec une version macOS prévue pour plus tard. En théorie, rien n’empêche l’éditeur de proposer par la suite une mouture sous Linux.

La lutte avec d’autres navigateurs multiplateformes deviendra donc un peu plus égale. Les actuels utilisateurs d’Edge pourront continuer à se servir du compte Microsoft pour synchroniser leurs données et récupérer ainsi leur environnement : favoris, données de navigation, mots de passe, extensions, etc.

Encore faudra-t-il qu’Edge propose de quoi faire la différence, car il se retrouvera dans la nasse des navigateurs ayant tous la même base, seules les fonctionnalités pouvant démarquer. Face à un Chrome dont l’intégration avec le compte Google et ses multiples services est un puissant argument marketing, il faudra frapper fort.

Windows 10 1809 October EdgeWindows 10 1809 October Edge

La séparation du navigateur et de Windows

Le changement va également permettre à Microsoft de séparer son navigateur de Windows, une vieille rengaine qui trouvera ici un début de réalisation. La promesse faite pour Edge n’a jamais été tenue : le mettre à jour via le Windows Store comme n’importe quelle application.

L’annonce est cette fois claire : « Edge sera maintenant diffusé et mis à jour pour toutes les versions supportées de Windows à un rythme plus fréquent ». Microsoft ne se risque pas à préciser davantage. On sait que Chromium est mis à jour environ une fois toutes les six semaines. Le nouvel Edge pourrait donc en faire autant, comme Opera et Vivaldi. À condition que la firme adapte ses processus d’ingénierie logicielle, mais on imagine qu’elle sait ce qui l’attend avec un tel choix.

Cela signifie également un navigateur (beaucoup) plus indépendant de Windows, ce qui – là encore – ne sera pas sans conséquence. Tout éditeur souhaitant en effet publier son application dans le Store doit se servir actuellement d’EdgeHTML si des fonctions de navigation web sont présentes.

Ce qui annonce très probablement un changement radical d’attitude sur ce point l’année prochaine. La situation, pour l’instant, va quand même rester en l’état, Microsoft ne souhaitant pas démarrer tous les travaux en même temps. EdgeHTML va donc être abandonné, mais supporté pendant encore des années, une autre promesse de Microsoft. À terme bien sûr, c’est bien Blink qui règnera dans le Windows Store.

L’approche retenue par Redmond ne pouvait de toute façon pas fonctionner. Lié au cœur du système, Edge n’évoluait surtout qu’avec les mises à jour majeures semestrielles de Windows 10. Conséquence : sur le seul système où il était utilisable, Edge était de plus fractionné, puisque les entreprises notamment peuvent repousser – voire sauter complètement – les fameuses Updates du système. L’arrivée des versions mobiles pour Android et iOS allait dans le bon sens, mais trop tard.

Il aurait fallu dès le départ proposer un navigateur séparé, installable sur tous les Windows en cours de support, les plateformes mobiles et si possible un maximum de systèmes concurrents. En clair, ne pas perdre plus de trois ans à essayer d’imposer un moteur dans un monde qui avait très fort à faire.

Microsoft, participant actif du projet Chromium

Avec la décision de Microsoft, le projet Chromium se retrouve soutenu par deux des cinq GAFAM. Personne ne craindra donc pour son avenir, si tant est que le support seul de Google ne suffise pas.

Plus concrètement, cela signifie une participation active de Microsoft dans le code. Les traces récentes d’activité sur la compatibilité ARM64 étaient donc un signe bien plus vaste que le seul besoin d’avoir un Chrome optimisé pour la plateforme Windows on ARM. Ce code rejaillira de fait sur tous les navigateurs basés sur Chromium, dont (encore une fois) Opera et Vivaldi.

Au-delà des améliorations que Microsoft pourrait porter vers Chromium et son moteur Blink se pose la question des fonctionnalités. Avec Edge, l’éditeur faisait ce qu’il voulait. Avec Chromium, les décisions seront collégiales. On ne sait donc pas pour l’instant ce qu’il va advenir de capacités particulières d’Edge, surtout dans le domaine de la sécurité. Par exemple, sa faculté à être lancé dans un environnement virtualisé pour couper court à tout risque lié à la navigation.

Notez que rien n’empêcherait Microsoft de partir dans sa propre direction avec dérivé (fork) de Blink. Après tout, ce dernier est un fork de Webkit, créé par Google qui ne s’entendait plus avec Apple sur les priorités de développement du moteur.

Isolé, Mozilla regrette la décision de Microsoft

La bascule vers Chromium entraine pour Google la disparition d’un concurrent, même mineur. Le triomphe de Chromium n’est pas considéré cependant d’un bon œil par tous. Mozilla, en particulier, s’en inquiète dans un billet de blog.

Chris Beard, directeur général de Mozilla Corp., comprend que d’un « point de vue commercial, la décision de Microsoft semble avoir du sens ». Et pour cause : « Google est si près du contrôle quasi total de l'infrastructure de nos vies numériques que continuer de le combattre pourrait s'avérer peu rentable ».

Pour le responsable, le choix de Microsoft ne peut que mener au renforcement de Google, donc à un étouffement d’Internet tel que nous le connaissons. « Mozilla est en concurrence avec Google non pas parce que c'est une bonne occasion de faire des affaires » pointe Beard, mais « parce que la santé d'Internet et de nos vies numériques dépendent de la concurrence et du choix ».

Le principal risque pour Mozilla ? On le devine aisément : un affaiblissement du rôle du W3C (le consortium où sont édictés les standards du web) et l’envie chez les développeurs web de se concentrer sur une base et un moteur représentant une grande majorité d’utilisateurs, puisque Chrome écrase déjà la concurrence. Chris Beard ajoute : « C'est ce qui s'est passé lorsque Microsoft disposait d'un monopole sur le marché des navigateurs au début des années 2000 avant la sortie de Firefox », signalant que le danger pourrait se reproduire.

On soulignera toutefois une différence de taille. Quand Firefox 1.0 a débarqué, il faisait souffler un vent de fraicheur face à un Internet Explorer 6 certes sclérosé, mais surtout dont le code était fermé. Ce n’est pas le cas de Chromium, dont tout un chacun peut inspecter le développement et la direction prise.

Mozilla, qui a profité de la récente conférence Qualcomm pour confirmer qu’une mouture ARM64 de son navigateur pour Windows verrait bien le jour, demande donc aux internautes de jeter « un nouveau coup d’œil à Firefox », qui a « considérablement évolué depuis les 18 derniers mois ».

D’un strict point de vue concurrentiel, on peut se demander d’ailleurs si Microsoft n’a pas considéré la possibilité d’utiliser Gecko et le reste des éléments de Firefox pour rebâtir Edge. Voilà une décision qui aurait provoqué une véritable onde de choc.


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