Comment Molotov veut réconcilier les internautes avec la télévision

Pierre Viatcheslav 41
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Crédits : Marc Rees (licence CC by SA 3.0)
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Marc Rees

Molotov, Jour M ! Comme prévu, c’est aujourd’hui que Molotov.tv dévoile son offre. Retour sur ce projet qui ambitionne de réinventer la télévision à l’heure d’Internet.

Faire revenir le public devant la télévision, tout en respectant la linéarité des flux, en modernisant l’accès et passant entre les gouttes de la réglementation. Voilà l’épreuve digne d’un Koh Lanta qu’espère remporter le service conçu par JeanDavid Blanc (fondateur d’AlloCiné), Pierre Lescure (fondateur de Canal+), Jean-Marc Denoual (ex-TF1) et Kevin Kuipers (AlloCiné, SensCritique).

L’embarquement de Lescure sur ce drôle de navire remonte à mai 2013, avec la publication de son rapport sur l’Acte 2 de l’exception culturelle. « JeanDavid Blanc m’a appelé pour me dire qu’il avait regardé l’essentiel des conclusions de ce rapport. Ce qui l’intéressait ? Le développement des services et la manière dont on donne accès plus ou moins à l’ensemble des usagers à la télévision ».

Lescure de jouvence de la télévision

En 2013, le fondateur d’Allociné avait déjà dans sa besace une première ébauche de Molotov. « J'ai été épaté par son approche extrêmement simple et quasi exhaustive » s’extasie Lescure qui fustige le beau « gâchis » actuel : aujourd’hui, le coût des programmes en clair, toutes chaines confondues, seraient de 3 milliards d’euros chaque année. Or, « vous n’êtes informés sans doute que du tiers, et n'avez de facilité de consommation que pour 10% d’entre eux. Il y un gâchis phénoménal du fait de cette mauvaise exposition, de la mauvaise information sur l'ensemble de ces programmes ».

La semaine dernière, lors d’une conférence de presse au siège parisien de la plateforme, le même Lescure a donc partagé ce constat : aujourd’hui, les spectateurs bénéficient d’une télévision à la fois « riche » mais « tellement archaïque » sur le plan du service, de l'accessibilité, de l’information des programmes.

Les fondations de Molotov étaient donc là : corriger cet état des lieux, offrir à l’utilisateur une plateforme donnant accès, en un minimum de clics, aux programmes de manière simple et intuitive, tout en tentant de s’inviter harmonieusement avec l’écosystème des éditeurs, des programmateurs de TV et des ayants droit. « Il a fallu donner confiance à cet univers, offrir un service qui délinéarise tout en respectant la griffe des programmes, ce que n’avait pas fait certains autres services qui ont voulu passer en force. On a donc pris le temps des négociations réglementaires, des négociations avec chaque chaîne » se souvient encore l’ancien homme fort de Canal Plus.

Ralentir le temps audiovisuel, délinéariser le linéaire

JeanDavid Blanc : « L’offre de télévision est aujourd’hui considérable. Elle s’est enrichie avec la multiplication des chaînes. En même temps, l’interface proposée par les postes de TV ou les box n’a pas vraiment changé. On passe d’une chaîne à l’autre comme on passe d’une feuille à l’autre sur un millefeuille. Plus il y a de feuilles, plus il est difficile de naviguer dans l’ensemble des chaînes. On s’est dit qu’il fallait imaginer une interface qui à la fois respecte la linéarité du temps qui est celle de la télévision, mais en même temps montre ce qui se passe ».

C’est la fameuse expérience utilisateur que Molotov tient à soigner aux petits oignons, pour proposer sur un plateau la multitude des programmes passé (replay), présent (live) ou à venir, à court ou moyen terme (fonction d’enregistrement). Un moyen « de ralentir le temps audiovisuel ».

Dans ce service, détaillé dans cette actualité, l’interface classe les chaînes dans l’ordre CSA (TF1, France 2, France 3, etc.). Une jauge indique l’instant où se trouve le programme. Dès la première page, « l’expérience du zapping a donc changé, insiste JeanDavid Blanc, on n’est pas obligé de zapper d’une chaîne à l’autre pour savoir ce qui se passe ».

JeanDavid Blanc Molotov télévision
JeanDavid Blanc Crédits : Marc Rees (licence: CC by SA 3.0)

Mais quelle différence par rapport aux offres des FAI ? L’utilisateur profite d’abord d’un système d’affichettes identifiant chacun des programmes. Du coup, « votre œil a inconsciemment repéré ceux qui vous intéressent ». Ces identités visuelles ne sont pas fournies par les chaînes mais pour la plupart créées par Molotov pour l’ensemble des émissions, séries, films, etc. même les programmes très courts comme la météo. Mieux, « chacun est accompagné d’un descriptif, du casting, d’un accès aux autres épisodes pour le cas d’une série par exemple, etc. », l’ensemble de ces métadonnées étant exploitables pour des recherches approfondies.

Séduites, certaines chaînes comme BFM ont d’ailleurs voulu créer leur propre identité, avec leurs couleurs, leurs typos, etc. D’autres nourrissent ce travail d’enrichissement avec leurs propres datas. Bref, derrière cette interface simple, un lourd travail sur environ 20 000 unités de programmes diffusées chaque mois. Les versions originales sous-titrées sont au passage accessibles, du moins lorsqu’elles sont disponibles.

Il est aussi possible de remonter en arrière de n’importe quel programme. Pour le passé plus lointain, il faudra se retrancher sur le replay, fonctionnalité qui a pu peiner à être acceptée par M6 et TF1. Mais le gros du morceau réside évidemment dans les capacités d’enregistrement, fonction que Molotov n’a pas voulu habiller sous un bouton « enregistrement », notion jugée sans doute trop statique et dépassée.  

Copie privée et cloud

C’est en effet une pierre angulaire de la plateforme. L’utilisateur qui souhaite enregistrer un flux en cours ou à venir doit simplement le « bookmarker ». Le contenu est alors enregistré dans un espace de stockage accessible depuis n’importe quel appareil, tablette, smartphone, TV connectée, PC sous Windows ou Apple voire des distributions Linux comme Ubuntu (toutes les distributions n’ont pas été testées). C’est la dernière brique pour permettre à l’utilisateur de maitriser le passé (replay et cache), le présent (le live) et le futur (copie privée).

S’abritant derrière plusieurs hébergeurs dont des CDN proposés par Akamai notamment, Molotov profite, bel hasard, d’une disposition de la loi Création publiée vendredi dernier au Journal officiel. Né d’un amendement tout dévoué à ce service, porté par le fidèle David Assouline, il autorise la copie privée dans le cloud, des flux des chaînes de TV des distributeurs autorisées à diffuser leurs programmes. Et cela tombe bien, c’est typiquement le cas de Molotov.

C’est là une petite révolution juridique puisque pour la première fois en France, la redevance copie privée met un orteil sur Internet. Jusqu’à présent, cette ponction a toujours eu pour ancrage l’appareil de copie possédé par l’utilisateur (le disque dur, la box, la clef USB, la tablette, etc.). Une exigence posée par la Cour de cassation. Avec Molotov, tout change : l’appareil de copie est en possession de Molotov, à qui l’utilisateur va demander la réalisation d’une copie. Par l’effet de la loi Création, c’est en donc désormais fini de cette exclusion.

Sans revenir sur les rouages juridiques, rappelons que l’inclusion de la plateforme dans la redevance copie privée a en principe pour préalable un accord entre chaînes et distributeurs sur les fonctionnalités d’enregistrement.

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Crédits : Marc Rees (licence: CC by SA 3.0)

Cet accord concerne les capacités de stockage, les DRM et le géoblocking. À défaut d’accord, les chaînes mécontentes auront l’obligation d’en appeler au CSA, lequel interviendra en tant qu’arbitre. Les chaînes auront alors à expliquer pourquoi elles refusent à Molotov ce qu’elles autorisent aux FAI, pourquoi en somme n’y a-t-il pas de neutralité technologique.  

Une bataille juridique devrait d’ailleurs survenir très rapidement car tout n’est pas aussi radieux dans le ciel de cette box 2.0. C’est aujourd’hui de notoriété publique, TF1 et M6 s’opposent là encore farouchement à l'extension de la copie privée. Et pour cause : d'un, elles ne touchent pas une clopinette et deux, elle vient entamer leurs droits exclusifs. Et il faut dire que les motifs de contrariété sont multiples

L’article 5 2 b) de la directive de 2001 sur le droit d’auteur permet par exemple aux États membres d’instaurer une exception copie privée en contrepartie d’une compensation. L’article n’évoque toutefois que les seules « reproductions effectuées sur tout support par une personne physique pour un usage privé et à des fins non directement ou indirectement commerciales », non les copies sollicitées par un abonné, effectuées par service en ligne. Au détour d’un de ses nombreux arrêts, néanmoins, la CJUE a déjà semblé favorable à une lecture plus ouverte, mais rien n’est encore certain.

Autre chose, la Convention de Berne conditionne les exceptions au droit d’auteur au respect religieux du test en trois étapes. Les reproductions doivent ainsi concerner « certains cas spéciaux », ne pas porter « atteinte à l’exploitation normale de l’œuvre » ni ne causer « un préjudice injustifié aux intérêts légitimes de l’auteur ». Or, il pourrait en être différemment s’agissant d’un service qui veut faire de l’enregistrement, la norme, tout en bouleversant la catch up, de la VOD, du replay, bref tous les modes de « consommation » des œuvres autorisés par les titulaires de droit.

Un lien de cause à effet ? La révolution Molotov se fera d'abord sans possibilité d'enregistrement. À la dernière minute, l'équipe  a décidé de désactiver le bouton bookmarks. Contactée ce matin, elle se veut rassurante : cette mise à l'écart, justifiée par l'entrée en vigueur de la loi Création vendredi dernier, ne serait que très temporaire.

Jean-Marc Denoual Molotov télévision
Jean-Marc Denoual Crédits : Marc Rees (licence: CC by SA 3.0)

Quel modèle commercial ?

Molotov va proposer trois offres, toutes sans publicités sauf celles bien entendu diffusées par les chaînes. L’une est gratuite, deux autres sont payantes.

La première proposera 10 heures d’enregistrement au titre de la copie privée et 35 chaines, dont les 25 de la TNT gratuite et France 24 ou encore Euronews ainsi qu’un flux en simultanée. Une offre confort proposée à 3,99 euros par mois, avec 100 heures d’enregistrement et 4 flux concurrents de streaming (soit 500 Go de stockage). Enfin, une offre « contenu » à 9,99 euros ajoutant 32 autres chaines.

Ce sont donc les abonnés payants qui vont assurer la viabilité économique de la plateforme. Molotov, qui avait glané 10 millions d’euros en 2014, prépare d’ailleurs une nouvelle entrée d’argent : « une autre phase de levée est en cours » révèlent les fondateurs qui rêvent aussi de pouvoir proposer des packs complets, comme l’ensemble des chaînes de Canal Plus via leur bébé.

Quel est l’agenda de leur retour sur investissement ? Leur agenda s’inscrit dans la durée. Molotov ne sera pas rentable dans un mois puisqu’avant, il faudra faire revenir les spectateurs dopés au Net devant cette télévision réinventée. « On croit au réalisme de ce marché du grand nombre. On n’est pas inquiet sur le temps, celui de l’acclimatation et du développement, nous n’avons pas le devoir de rentabiliser à toute allure » temporise Pierre Lescure. JeanDavid Blanc, dans la foulée : « les investisseurs parient que ceux qui regardaient la télévision vont s’y remettre », soit un beau challenge pour les chaînes de TV dont les publicités seront laissées intactes. En guise de carotte, la société répète qu'elle devrait se lancer dans plusieurs autres pays, où les négociations sont déjà en cours.  

Les chiffres glanés auprès de quelques happy few, révèleraient déjà des scores d’usages et d‘audience « justes colossaux », avec des heures de consommation de télévision quotidienne. Les fondateurs en ont la certitude : le marché grand public est en attente de leur service, à savoir pouvoir consommer de la télévision quand eux le décident, quelle que soit la fenêtre (tablette, TV, smartphone, PC). Bilan dans quelques mois, en direct live. 


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