Les plans de Canard PC Online pour conquérir le web avec une offre payante, sans publicité

Des idiots pas si bêtes 43
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Guénaël Pépin

Il y a deux semaines, Canard PC lançait une campagne Kickstarter pour un futur site sur abonnement, sans aucune publicité. Ce projet financé en quelques heures doit être la réconciliation entre le magazine et la distribution numérique, avec une nouvelle organisation et un nouveau pied solide sur Internet.

Un objectif de 60 000 euros atteint en cinq heures, le double en une journée et le triple en moins de deux semaines. La campagne Kickstarter pour Canard PC Online a reçu une réponse immédiate de plus de 3 000 internautes, prêts à financer le futur site payant du bimensuel de jeux vidéo. « Honnêtement, on s'attendait à devoir convaincre pendant un mois pour atteindre ce but. La réponse est formidable, elle redonne confiance. On a l'impression d'avoir appuyé sur un bouton que tout le monde connaissait sauf nous » nous affirme Ivan Gaudé, cofondateur et rédacteur en chef online de Canard PC.

Le projet est simple mais ambitieux : le premier site web de jeux vidéo « entièrement payant », fondé sur les contenus du magazine, fournis au fur et à mesure de l'édition de chaque numéro. Inspirés par les Arrêt sur images, Mediapart ou plus récemment Gamekult, l'entreprise fait donc le pari d'un site sur abonnement (à 40 euros par an), sans publicité. « Ceux qu'on prend pour des idiots ne le sont pas tant que ça. Les gens sont frustrés, parce qu'ils n'ont pas le contenu qu'ils cherchent sur le web, tout simplement » juge Gaudé.

À compter de décembre, c'est une nouvelle organisation qui est promise pour la dizaine de personnes qui produit l'édition papier deux fois par mois. Ce projet dans l'air du temps n'est d'ailleurs pas une première pour Presse Non Stop, la société, qui a déjà tenté de fournir ses contenus en numérique, avec de nombreux espoirs déçus. Le nouveau site doit donc être la solution de la raison, alors que l'année 2015 n'a pas été tendre pour l'entreprise, qui compte le lancer d'ici la fin de l'année avec des ambitions revues à la hausse par rapport au projet de départ.

Des contenus papier et des outils à apprivoiser

Le site sera donc peuplé des articles du magazine papier, au fil de sa préparation. Le magazine étant envoyé à l'imprimeur entre 8 et 10 jours avant sa parution, les contenus doivent être mis en ligne à ce moment. De quoi chambouler les habitudes de l'équipe, dont le processus de rédaction sera revu pour l'occasion. La société doit développer son propre outil pour maintenir un tronc commun entre papier et web, qui se sépare au moment de la publication de chaque article.

Cette publication web pourrait d'ailleurs être automatique, l'outil vérifiant régulièrement les contenus prêts à envoyer. Certains formats purement papiers, comme les fausses couvertures ou fausses publicités, seront eux fournis en images.

Par contre, il n'est pas (encore) question de Canard PC Hardware. « C'est facile de produire du contenu pour Canard PC et d'avoir du contenu tous les jours sur un site web. C'est impensable sur un trimestriel qui fait 100 pages en trois mois » résume Ivan Gaudé. Le site pourra tout de même signaler les nouveaux numéros, voire publier ponctuellement un article. « On a eu des projets qui n'ont jamais abouti [pour CPC Hardware sur le web]. Il faudra un jour qu'on en ait un fonctionnel, c'est clair » poursuit-il.

Dans un premier temps, deux personnes de l'équipe actuelle (dont Ivan Gaudé) s'occuperont spécifiquement du site. Des contenus spécifiques pourraient arriver, mais pas tout de suite. « Je suis assez confiant sur le fait qu'une fois qu'on aura cet outil fonctionnel, cela nous permettra de réagir à des choses qu'on ne peut pas traiter dans le papier. On aura envie de le faire, et donc cela se fera naturellement » explique-t-il encore. Des rendez-vous propres au site pourraient aussi être mis en place... En plus de contenus longs impossibles à passer dans le papier, comme des versions intégrales d'entretiens.

Un nouveau site mais le même forum

Du site actuel, Canard PC ne doit rien conserver, si ce n'est son forum hyperactif. « C'est un site sous Wordpress qui a été monté en 15 jours pour faire face à une situation très particulière, la réfection de la boutique qui était directement liée à l'ancien site. Donc on a fait rapidement un site vitrine, qui n'a quasiment pas d'activité éditoriale » explique Ivan Gaudé. Le nouveau site, fondé sur Drupal, sera le terrain réservé de la rédaction. L'expérience d'une collaboration passée, « via une sorte de wiki, pas très suivi », a refroidi l'équipe. 

Le forum, lui, doit s'enrichir de nouveaux outils pour les utilisateurs les plus actifs, « qui se battent avec une technologie, celle de vBulletin, qui n'est pas formidable ». « On va essayer d'en tirer un peu mieux parti, et de donner éventuellement des outils pratiques aux gens qui sont les plus motivés » nous affirme l'équipe, qui cible certaines difficultés actuelles, comme l'écriture de longs messages enrichis. Une solution complémentaire au site et au forum est envisagée, sans plus de détails. Les meilleurs contenus du forum pourront aussi être mis en avant sur le site par les journalistes, pour donner une vitrine à la communauté.

Parmi les fonctions attendues du nouveau site, figure le retour de la base de données de jeux. Ceux-ci pourront être recherchés par auteur, nom, note...  « Il est conçu pour avoir des options de recherche très riches, qui permettent de passer les archives au tamis et de remonter les infos qu'on veut, de savoir dans quel numéro a été testé ou traité tel sujet, tel jeu... » explique le responsable.

Le site doit d'ailleurs contenir les archives du magazine, même si tout ne pourra pas être récupéré, pour des raisons techniques et de droits avec les anciens rédacteurs. Celles des premières années pourraient donc être difficiles à mettre en ligne, même si une partie devra déjà être présente pour le lancement en décembre. Reste qu'il s'agit d'un « casse-tête en ressources humaines. C'est titanesque comme travail » toujours selon Ivan Gaudé.

Un jackpot qui doit enrichir le futur site

En attendant, l'équipe a engrangé près de 200 000 euros en quelques jours, sur les 60 000 euros demandés. Comme le rappelle Canard PC, ces promesses supplémentaires ne sont pas gratuites pour eux : chacune correspond à un abonnement papier ou web, qu'il faudra honorer en temps voulu. « On a vendu des abonnements. Cet argent, c'est de l'argent qu'on n'aura pas en 2017, parce que les gens se sont abonnés en avance » relativise le magazine.

L'équipe, qui tablait sur 500 à 800 abonnés numériques au bout d'un an, en est donc à 3 100 abonnés dès le Kickstarter, dont deux tiers numériques. « Un tiers d'abonnements papier pour une annonce web, c'est quand même fort ! » note Ivan Gaudé. Pour référence, un numéro de Canard PC se vend à 20 000 exemplaires, tous canaux confondus. Cela donne un chiffre d'affaires de plus de deux millions d'euros, avec des bénéfices légers jusqu'en 2015, au résultat plombé par l'arrêt du magazine Humanoïde et les attentats de la fin d'année. 

La somme reste tout de même bien supérieure à ce qu'envisageait l'entreprise, de quoi lui donner de l'air sur son projet, à sa grande surprise. « Quand tout le monde s'est mis à hurler « stretch goals », on a été un peu pris de court, parce qu'on trouvait ridicule de les imaginer d'avance » raconte le cofondateur. Cet argent va donc faciliter le développement, avec quelques fonctions supplémentaires, que l'équipe s'est refusée à communiquer.

Il ne faudra pas s'attendre à une révision en profondeur du projet. « On ne peut pas transformer un projet de site web en projet de voiture volante. Ce ne seront pas des choses hyper spectaculaires » résume Ivan Gaudé. « On pourrait effectivement faire beaucoup plus de choses, mais ça impliquerait de reprendre le projet à zéro, de changer de technologie et de ne pas sortir dans six mois... mais dans un an et demi » avec des développements bien plus lourds, détaille-t-il.

De vrais morceaux gratuits

Si les contenus sont payants, une partie deviendra gratuite. D'ailleurs, l'un des objectifs ergonomiques est de bien faire comprendre que les articles sont offerts. « Ce n'est pas un contenu gratuit, mais un contenu payant qu'on a offert » tient à rappeler l'équipe. Dans l'absolu, plusieurs solutions existeront pour obtenir un contenu sans bourse délier.

À chaque parution, chaque abonné gagnera des jetons, des « bitcoincoins », qui permet d'offrir un article à un autre lecteur. Soit un qu'il connait, soit un qui aura « chouiné » pour l'obtenir. Si de nombreux internautes « chouinent » pour un même article, il sera donc possible de dépenser un jeton, « qui sera distribué au hasard parmi les chouineurs de l'article pour qu'un reçoive un accès gratuit ».

Plus globalement, les abonnés pourront voter régulièrement pour ouvrir un article à tous, selon un rythme à définir. Un système à l'Arrêt sur images, où des éléments sur le site rappelleront régulièrement l'état du vote. De leur côté, les archives doivent devenir gratuites avec le temps. « Il y a clairement des contenus dans Canard PC qui n'ont plus de valeur ajoutée passé un certain nombre de semaines, donc cela ne sert à rien de les garder en premium » explique le magazine.

La plupart des archives doivent être concernées, dont les brèves. « Sur le papier, elles ne tiennent que par le style et le mauvais esprit qui les anime, mais 15 jours après, ce n'est pas forcément pour ça qu'on a envie de s'abonner. » Des journées et week-ends de découverte (ouverts à tous) sont aussi envisagés, tout comme l'ouverture ponctuelle ou permanente d'articles.

La vidéo n'est pas pour tout de suite

Canard PC ne compte pas enrichir systématiquement les contenus venus du papier, par exemple avec des bandes-annonces, comme c'est souvent habituel dans la presse web. « Cela n'empêche pas de mettre un lien de temps en temps et de produire du contenu strictement pour le site web, qui utilise à fond le fait de pouvoir lier vers des médias, des images... Mais ça n'entre pas dans une volonté systématique » tranche Gaudé.

Il est encore moins prévu de produire des contenus vidéo en propre, pour le moment. La rédaction cherche depuis un an quels pourraient être les formats vidéo adaptés à Canard PC, en publiant quelques-unes de ses expérimentations. Le but : obtenir un format original, sans surcharger l'équipe de travail. « On se rend compte qu'avoir une qualité de vidéo professionnelle, c'est-à-dire être un cran au-dessus d'un youtubeur amateur dans sa chambre, cela demande pas mal de temps, de compétences... Et qu'en face, le modèle économique n'est pas évident » détaille encore le cofondateur de CPC.

Des incursions numériques déçues

En fait, le multimédia tous azimuts était déjà au centre d'un projet précédent, un magazine console réservé à l'iPad, qui a fait long feu. « C'était au tout début, quand tout le monde pensait que l'iPad allait révolutionner la presse électronique. Nous aussi... Bon bah voilà, on en est revenus ! » raconte Gaudé. En dehors de cela, les éditions numériques de Canard PC sont passés par deux modes : des kiosques tiers et des applications propres, également décédées.

« Il y avait aussi une très grosse frustration sur toutes les technologies de publication électronique qu'on a testé depuis cinq ans... Les applications, ePresse et autres. Ce n'est satisfaisant sur aucun point : ni pour l'expérience utilisateur, qui est au mieux médiocre, ni pour nous qui n'avons pas la main sur les technologies. Ou si nous avons la main sur nos propres applications, comme on l'a déjà fait, ça tourne au cauchemar parce que c'est beaucoup moins simple qu'on ne le croit, les mises à jour sont perpétuelles, et les gérants des plateformes n'ont absolument aucune retenue à changer les règles du jour au lendemain sans prévenir » résume l'équipe.

Concrètement, Canard PC est distribué en ligne via ePresse (voir notre entretien) et PressReader. Un modèle qui sera réévalué après la sortie du site, une fois les habitudes de consommation mieux connues. La création de nouvelles applications mobiles est exclue, ayant déjà trop déçu le magazine.

Le magazine se concentre donc sur son site, qui doit être autant adapté aux smartphones qu'aux PC. La méthode n'est pas encore définie. Une possibilité de hors-ligne est aussi exclue, vu la difficulté perçue de sécuriser les contenus payants. En contrepartie, Canard PC promet que le site sera compatible avec Pocket dès le lancement, cela demandant peu d'efforts techniques.

L'objectif : convaincre les abonnés de rester

Le site n'est donc pas encore lancé que l'équipe s'intéresse déjà à ce que les utilisateurs en feront. Pour le moment, le projet en est encore à ses débuts, avec des besoins, un cahier des charges (« extrêmement précis ») définis et des wireframes en cours de finalisation. « On va attaquer le design définitif sous peu, c'est une question de jours en termes graphiques. Pendant ce temps-là, les développeurs se sont mis au travail sur toute la partie backoffice, SSO et outils de production internes » annonce Ivan Gaudé.

Interrogés par des internautes, il se dit ouvert à une intégration de Canard PC Online à la future offre d'abonnement unifié La Presse Libre, que nous portons avec Arrêt sur images. « Sur le fond, il n'y a pas de souci. Après, pour le côté pratique, on n'a pas une réputation d'extrême efficacité sur le web. On va donc d'abord tenir nos promesses et voir ensuite les développements possibles » nous précise-t-il.

« L'objectif maintenant est vraiment de donner le sentiment à chacun qu'on a tenu notre promesse, et que tous ceux qui ont tenté l'aventure avec nous, au moment du renouvellement dans un an, soient contents et restent » résume-t-il. Les évolutions attendront donc le temps que l'équipe s'acclimate à ce nouveau canal.

Notre dossier sur les kiosques de presse en ligne :


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