[Critique geek] Deadpool : un cocktail (un peu trop) explosif

De la différence entre une bonne mirabelle et l'alcool à 90° 152
image dediée
Crédits : Twentieth Century Fox
Cinéma

Alors qu'il pouvait inspirer les plus grandes craintes, Deadpool avait réussi à inverser la tendance avec des bandes-annonces bien déjantées. Mais un personnage pareil peut vite mener à tous les excès, et trouver un bon dosage peut vite s'avérer complexe.

On peut vous l'avouer, lorsque nous avons appris que la Fox avait décidé de distribuer en France un nouveau film basé sur l'univers Marvel, nous n'étions pas rassurés. Après le reboot des 4 Fantastiques, il semblait en effet un peu tôt pour risquer la santé de notre petit cœur fragile.

Deadpool + Fox + Ryan Reynolds = FEAR

Surtout qu'il n'était pas question de s'attaquer à n'importe quel personnage, de n'importe quelle manière. Mais à Deadpool, interprété par Ryan Reynolds. Sur le coup, on avait pensé que l'on cherchait à nous faire une mauvaise blague, ou à une tentative de torture. 

Car l'adaptation de l'histoire de ce anti-héros « bad-ass » est un méli-mélo sans fin depuis près de 15 ans. C'est à tel point que même la version française de la fiche Wikipédia du film dédie une section assez complète à ce tragique historique. Pour le grand public, le moment le plus marquant restera sans doute l'apparition d'une espèce de « truc » sans bouche dans X-Men Origins : Wolverine. L'interprète de l'époque ? Ryan Reynolds (et Scott Adkins). Celui qui allait détruire à jamais la passion des adeptes de DC comics pour Green Lantern deux ans plus tard.

Deadpool Wolverine
Remember...

Bref, nous n'étions pas très à l'aise, et nous n'étions sans doute pas les seuls. C'est sûrement ce qui explique que le studio a cherché à rassurer en publiant assez rapidement une bande-annonce mettant en avant le côté parfaitement déjanté du film afin de faire (re)naître l'envie, mais surtout faire comprendre qu'il ne s'agissait pas ici d'un simple spin-off de l'histoire mis en place dans X-Men Origins : Wolverine.

Et même si Deadpool est lié à l'univers développé autour des X-Men par la Fox, les scénaristes ont décidé de faire table rase pour ce qui est de sa « naissance ».

Anti-héros, nouvelles stars

Cette volonté de s'intéresser à des personnages un peu plus complexes que ceux que l'on nous sert habituellement est une véritable tendance qui se renforce. Il faut dire que les choix de ces dernières années côté Marvel, surtout ceux pilotés par la branche Disney, commençaient à manquer de saveur.

La volonté de plaire à un large public, et de proposer des histoires avec des camps bien identifiés, explique en partie le manque d'enthousiasme de certains face aux dernières itérations des Avengers et ses films dérivés. Marvel a pourtant montré son savoir-faire avec le développement de Jessica Jones, ou même avec certains personnages de ses Agents du S.H.I.E.L.D. Comme si cinéma et SVOD/TV ne pouvaient pas se permettre la même ouverture d'esprit.

Suicide Squad
Crédits : Warner Bros

L'arrivée des Gardiens de la galaxie, mi-brigand mi-sauveurs de l'univers, a néanmoins montré un premier changement de cap, tout comme Ant-man. Le développement de Civil War comme nouvel opus de Captain America devrait enfoncer le clou. Mais l'on reste toujours dans une retenue propre à Disney, où la vraie violence ou même le sexe n'ont pas droit de cité sur grand écran.

Une faiblesse à exploiter. DC Comics semble d'ailleurs l'avoir bien compris et cette année 2016 sera l'occasion de voir s'opposer là aussi deux héros comme Batman et Superman, avant de voir débarquer la Suicide Squad qui devrait, elle aussi, être bien déjantée.

De son côté, la Fox a déjà traité des cas un peu complexes au niveau de ses « héros » phares, comme Wolverine et sa tendance solitaire, ou Magneto qui ne cherche finalement qu'à défendre les mutants face aux humains. Mais là aussi, tout était resté relativement « propre », à quelques exceptions près. 

Deadpool (presque) comme on le connait

C'est d'ailleurs l'un des premiers points qui différencie Deadpool de ce que l'on nous sert habituellement lorsqu'il est question de super-héros. Ce personnage est violent, il tue et fait souffrir un peu pour s'amuser. Le film est d'ailleurs à son image, puisqu'ici, il n'est pas question de faire mourir sans une goutte de sang ou de manière théâtrale (pour vous faire revenir à la vie dans une série TV). La « beauté » est à chercher dans la manière de tuer.

Certains éléments sont néanmoins un peu édulcorés, comme sa relation avec Al qui nous est ici dépeinte comme une simple « colocataire » vieille et aveugle un peu vacharde qui semble vouer une passion aux meubles Ikea. À l'inverse, l'histoire d'amour qui est développée avec Copycat est explorée de manière détaillée, scènes de sexe endiablées comprises. Sur ce terrain, on ne nous passera d'ailleurs pas la soirée classique passée dans une boîte de strip-tease. Un peu facile.

Deadpool
Crédits : Twentieth Century Fox

Le tout est servi avec l'humour gras propre au personnage. Si vous aimez la subtilité dans les échanges, et si votre héros préféré est V (pour Vendetta), Deadpool ne sera pas fait pour vous. Ce côté décalé est d'ailleurs accentué par une tendance « Frank Underwood », puisqu'il y a un dialogue direct entre notre tueur en série et le spectateur, jusque dans une scène bonus, certes, un peu inutile, mais assez drôle.

Bref, si vous aimez vous détendre avec un film, violent et sexué avec un humour qui n'a pas honte de s'assumer, vous aimerez ce film qui sera l'occasion de débrancher un peu les neurones et de simplement passer un bon moment. Mais voilà, ce décalage assumé est aussi ce qui constitue le cœur du problème. Car il ne devrait être que la cerise venant compléter un ensemble bien ficelé. Mais Deadpool est tout sauf bien ficelé.

Faire déjanté ne dispense pas de préparer un scénario

Le film a deux objectifs principaux au niveau de son scénario, assez bien remplis : nous conter l'histoire de Wade Wilson, devenu un véritable psychopathe doté de capacités de régénération exceptionnelles, humoriste (raté) à ses heures perdues. Mais aussi nous faire comprendre qu'il fait partie de ceux qui ont un fond assez bon pour ne pas être classé dans la catégorie des super-vilains. En cela, il est une « cible » de choix pour le professeur Xavier et ses X-Men.

Problème, plutôt que de nous lier subtilement ces deux éléments, on fait face à un va-et-vient incessant entre passé et présent, notamment dans la première moitié du film où une scène principale prend bien trop de place. Cela s'explique sans doute par le creux abyssal du scénario.

Car si l'équipe a décidé de ne pas simplement nous expliquer la genèse de Deadpool, elle a clairement bâclé son complément... dont l'intégralité peut tenir sur un Post-it. On a aussi eu l'impression qu'à trop vouloir forcer le trait sur l'humour du personnage, les scénaristes ont systématiquement dépassé les bornes. Cela concerne aussi bien les multiples références pipi-caca que les vannes autour de Green Lantern, Ryan Reynolds ou le Deadpool version 2009.

Certes, ce côté est ce qui fait le charme du personnage, mais c'est comme un bon sketch de Jean-Marie Bigard : on apprécie de le découvrir, ou de le revoir, mais lorsque l'on nous le sert cinquante fois de suite, l'overdose n'est plus très loin. Ajoutez à celà un duo Negasonic Teenage Warhead / Colossus aussi improbable que presque inutile et vous obtiendrez un ensemble assez déséquilibré (même si, il faut l'avouer, Colossus est touchant dans son rôle de Pascal le grand frère).

Deadpool
Crédits : Twentieth Century Fox

De bons éléments qui permettent de s'amuser et de passer un bon moment

C'est d'autant plus regrettable que la partie sur le passé de Deadpool était vraiment bien amenée. Les phases d'actions et les combats sont plutôt bien organisés et réalisés, la bande originale en phase avec le ton du flim.

Le choix de Morena Baccarin pour interpréter Copycat nous semblait aussi un peu étrange de prime abord, mais finalement elle est parfaite dans ce rôle de séductrice assez folle pour se lier à Wilson (surtout si vous êtes adeptes de Mentalist). Et ce, même si son personnage et sa propre histoire sont largement sous-exploités. La faute, sans doute, à l'envie de développer un peu (trop ?) de guimauve dans ce film de brute.

Au final, que penser de Deadpool ? Est-ce un film qui marquera son temps ? Oui, par son côté transgressif par rapport aux autres films de super-héros du moment. Pour le reste, non, sinon par son scénario insipide. Mais pour autant, il ne faut pas forcément le jeter aux oubliettes.

Si vous aimez l'univers des super-héros mais que vous le trouvez souvent un peu trop niais, si vous n'êtes pas trop regardant sur le manque de scénario ou l'humour gras et que vous avez envie de passer un bon moment, vous pouvez foncer. C'est d'ailleurs ce qui a marqué tous nos échanges avec ceux qui ont vu le film autour de nous : tout le monde s'est bien amusé.

C'est aussi sans doute ce qui explique qu'un Deadpool 2 est d'ores et déjà annoncé. Espérons seulement que cette fois, ils embaucheront de vrais scénaristes.

À l'heure où nous écrivons ces lignes, Deadpool a droit à une note de 4,6 chez Allociné, 7,4 chez Sens Critique et 8,8 chez IMDb.

Publiée le 13/02/2016 à 19:19
David Legrand

Directeur des rédactions et responsable des L@bs de Nancy. Geek de l'extrême spécialisé dans l'analyse des produits high-tech, les réseaux sociaux et les trios d'écrans. Adepte du libre.

Soutenez nos journalistes

Le travail et l'indépendance de la rédaction dépendent avant tout du soutien de nos lecteurs.

Abonnez-vous
À partir de 0,99 €


chargement
Chargement des commentaires...