Où va l'Open Internet Project ?

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Guénaël Pépin

Créé début 2014, l'Open Internet Project regroupe des sociétés européennes qui veulent combattre certaines pratiques « déloyales » de Google. Depuis, le départ de plusieurs membres et un changement de direction en décembre, la place et le rôle de cette entité posent question.

Alors que Microsoft quitte le lobby anti-Google FairSearch, l'Open Internet Project (OIP), le groupement qui combat certaines pratiques du géant de Mountain View au niveau européen, redonne des signes de vie. Lancée début 2014, son but est de mettre fin à des « distorsions de concurrence » dans l'activité de Google. Sa principale action a été le dépôt d'une plainte devant la Commission européenne en mai 2014, dont l'instruction est toujours en cours à Bruxelles.

Elle y dénonce plusieurs pratiques « anti-concurrentielles », qui découlent d'une domination du marché de la recherche et d'un mélange « indu » des données. Le principal grief est la mise en avant excessive des services de Google sur son moteur de recherche, au détriment de la concurrence, en particulier sur le shopping. À l'époque, ils demandaient le démantèlement du groupe, pour séparer le moteur des autres activités.

Ce mois-ci, dans une réponse adressée à la Commission européenne, l'OIP répétait que « le comportement de Google a paralysé le marché européen des comparateurs de prix ». Un dossier d'importance pour le groupe, dont ce n'est pourtant pas le seul combat. C'est ce que nous explique Éric Léandri, l'un des deux co-fondateurs de Qwant, qui a pris la tête de l'OIP avec son associé Jean-Manuel Rozan en décembre.

Nouvelle équipe, pour une nouvelle vie

« Suite au rachat de CCM Benchmark par Le Figaro, il y a eu de petits changements et son président Benoît Sillard a décidé qu'il ne pouvait plus gérer l'OIP, puisqu'il n'était plus en charge de CCM Benchmark » qui reste dans l'association, nous affirme Éric Léandri.

Les deux dirigeants de Qwant ont accepté le poste car ils ont eux-mêmes des problèmes avec Google, comme l'exclusion du moteur de recherche des choix disponibles sur Android. « Pour nous, la loyauté et la neutralité des plateformes sont importantes. Aussi, l'OIP regroupe énormément d'écosystèmes qui nous ressemblent, comme Le Guide ou Solocal » poursuit-il.

La communication du groupement est surtout calquée sur l'avancement des procédures européennes contre Google, qui sont longues. Pourtant, en plus d'un an et demi, la situation a bien changé. Certains acteurs ont quitté l'OIP, d'autres ont été rachetés ou ont trouvé un accord avec Google. C'est le cas par exemple de Lagardère Active, qui a signé avec Google un accord en octobre. Il doit « assurer la promotion et l’accessibilité des contenus [...] du groupe Lagardère Active via les plateformes technologiques de Google ».

Éric Léandri

Suite à cet accord, Lagardère Active s'est retiré de l'OIP. Pour Éric Léandri, « ce sont des choix économiques ». Cette défection a posé question sur le comparateur de prix Le Guide, l'un des membres les plus actifs de l'OIP, qui appartient aussi à Lagardère. Il y est bien resté. « Le Guide a une problématique simple, qui est sa survie. S'il ne continue pas à se battre, cela deviendrait un trou dans les caisses » déclare l'organisation.

D'autres membres ont quitté l'Open Internet Project, dont les opérateurs télécoms. Une nouvelle fois, son co-président se dit serein. « Quelque part, pour nous, ce n'est pas si mal, parce que la neutralité du Net n'est pas forcément leur tasse de thé », alors que c'est l'une des valeurs défendues par le groupe, estime Éric Léandri. 

De nouveaux membres et de nouveaux fronts

En contrepartie, le groupe accueille de nouveaux membres. C'est par exemple le cas de la Confédération internationale des sociétés d'auteurs et compositeurs (CISAC) ou, bientôt peut-être, des sociétés d'assurance. « Tous les membres de l'OIP ont un problème à résoudre » estime son co-président.

Pour le moment, l'organisme mène la bataille sur deux fronts. Le premier est celui des comparateurs de prix, qui se disent lésés par la mise en avant de Google Shopping au-dessus des résultats du moteur de recherche. Après plus de cinq ans d'instruction en Europe et deux ans de plainte par l'OIP, avec une réplique aux arguments de Google ce mois de janvier, le chemin est encore long, semble-t-il.

Le deuxième front, suivi de plus loin par l'association, est celui d'Android. En avril dernier, en communiquant à Google ses griefs sur les comparateurs de prix, la Commission européenne a informé la société de Mountain View qu'elle ouvrait une enquête sur Android. Pour la Commission, le groupe abuserait de sa position dominante pour imposer ses services. Une inquiétude qui rejoint une plainte déposée par FairSearch et l'avis de membres de l'OIP, dont Qwant, qui s'estiment exclus du système mobile.

Un dernier front, ouvert en octobre, semble lui s'être rapidement résorbé. Il s'agit des « search box », des barres de recherche installées par Google sous les résultats de certains sites. En l'utilisant, l'internaute peut soit atterrir sur une recherche via le moteur du site ciblé, soit sur une nouvelle recherche Google. Pour l'OIP à l'époque, représentés par Olivier Sichel de Le Guide, il s'agissait d'un détournement de trafic, les sites visés n'étant pas prévenus (voir notre analyse). Si l'association demandait leur retrait, ses membres semblent s'être accommodés des quelques adaptations proposées par Google.

Des procédures européennes accélérées

Dans les prochains mois, la communication de l'Open Internet Project doit accélérer, notamment grâce à un nouveau calendrier européen. Pour l'association, le changement de commissaire européen à la concurrence a donné une nouvelle dynamique aux enquêtes. Après un Joaquín Almunia jugé bien trop lent, Margrethe Vestager satisfait bien mieux l'organisme. De même, quand le précédent commissaire semblait prêt à conclure un accord avec Google, la nouvelle prend une posture plus offensive. Une direction qui convient bien mieux au lobby.

« La Commission accélère le mouvement. Ils nous ont demandé de répondre dans des délais très courts cette fois, ce qui n'était pas le cas avant. Avec l'ancien commissaire européen, vous aviez des délais ad vitam aeternam », plus proches d'un an que des quelques mois qui seraient maintenant de mise, affirme-t-il.

Cette nouvelle approche amènerait des réponses « plus sérieuses » de Google. « Plutôt que de simplement nier les abus de position dominante, ils mettent maintenant en avant des changements stratégiques » affirme l'OIP. C'est par exemple le cas sur la cartographie, où le groupe américain se défendrait d'étouffer le marché, après avoir rendu l'API de son service payante. « C'est plus facile de dire qu'il n'y a pas de distorsion de concurrence quand votre cartographie est payante que quand elle est gratuite. Le problème est qu'il n'y a plus personne d'autre sur le marché ! » s'agace le co-président de l'association.

Communication et lobbying au menu des prochains mois

Le travail principal de l'OIP reste donc le combat juridique contre Google au niveau européen, notamment en répondant aux arguments de la société américaine. Si elle est pour l'instant la seule cible du groupement, ce ne serait pas vraiment par choix. « Si les autres géants se mettent à verticaliser ou à ne choisir que leurs produits, cela peut s'étendre » prévient l'association.

Dans les prochains mois, le groupement compte surtout « militer » auprès des pouvoirs publics français et européens sur plusieurs sujets. Une manière de sortir de la question Google et de s'affirmer comme un lobby à part entière. « On va élargir le champ, en mettant en avant la vie privée dès la conception (privacy by design), la neutralité du Net, le fait de pouvoir créer en Europe, d'avoir des plateformes loyales et l'égalité fiscale » prévoit l'OIP. Elle compte par exemple s'investir sur des projets de loi ou organiser des événements presse sur certains sujets.

Ces sujets sont déjà pris à bras-le-corps par le milieu politique, pour lesquels le groupement peut être un interlocuteur intéressant. « Il faut faire du lobbying en France et en Europe, il faut aller parler, il faut répondre, il faut saisir des avocats, regarder des réponses de votre concurrent. Si vous ne menez pas de lobbying, les pouvoirs publics ne peuvent pas entendre votre voix » défend l'organisation, qui tient simplement son poids du nombre et de la diversité de ses membres.

Pour des mesures conservatoires en Europe

Concrètement, l'Open Internet Project compte militer pour l'harmonisation fiscale européenne et mise en place de mesures conservatoires en Europe. En clair, l'association se prépare à demander la possibilité de bloquer certains services ou fonctions « prédatrices » lancés par des géants du Net, à titre provisoire. Ou demander un dédommagement si nécessaire. « Aujourd’hui, une loi européenne existe déjà avec un décret applicable, mais ce n'est jamais appliqué » déclare le groupe.

Pour son co-président, l'OIP aura une utilité tant que des distorsions de concurrence existeront. « On ne peut faire du business as usual uniquement si l’égalité du marché était garantie. Le fait est que ce n'est pas encore le cas. C’est donc pour cela que nous continuons à faire du lobbying » et être groupés pour peser dans les débats, conclut-il.


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