Le plan du CNRS pour atteindre 100 % de publications en libre accès, « idéalement d’ici fin 2020 »

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Science
Sébastien Gavois

Emboîtant le pas au gouvernement, le CNRS veut arriver à 100 % de publications scientifiques en libre accès, qui seront à terme regroupées sur la plateforme HAL. Pour y arriver, le Centre national de la recherche a dévoilé sa feuille de route. Elle comprend de nombreux chantiers, aussi bien sur les publications, les données et l'évaluation des chercheurs.

En juillet 2018, le gouvernement lançait son « plan pour la science ouverte ». Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, expliquait que l'objectif était justement d'atteindre « 100 % de publications scientifiques françaises en accès ouvert ». Une annonce en réponse au rapport de Cédric Villani sur l'intelligence artificielle (lire notre analyse) et au discours d'Emmanuel Macron.

De 50 % aujourd'hui à 100 % l'année prochaine ?

La feuille de route du CNRS arrive après plusieurs mois de réflexion « impliquant tous les acteurs de l’information scientifique et technique ». Elle reprend évidemment les axes du plan national, et s'articule autour de quatre piliers : « l’accès ouvert aux publications scientifiques, le partage des données scientifiques, le développement et la promotion d’outils pour la fouille des contenus scientifiques, et enfin, l’évaluation individuelle des chercheurs ». Ce dernier point étant tout aussi important que les autres. 

Alain Schuhl, directeur général délégué à la science et chargé de la mise en œuvre de la feuille de route au CNRS, commence par un état des lieux : « À l’heure actuelle, seulement 50 % des publications scientifiques auxquelles participent des chercheurs du CNRS sont accessibles gratuitement. Notre objectif est donc d’atteindre rapidement, idéalement d’ici fin 2020, le chiffre de 100 %. Nous allons mettre les moyens pour y arriver et doter les chercheurs des meilleurs outils ».

Dans sa feuille de route, le CNRS (qui vient de fêter ses 80 ans) en profite par vanter les mérites d'une science ouverte, qui dispose désormais de son site dédié : « le partage des connaissances scientifiques rend la recherche plus efficace, plus visible, moins redondante ». Un sujet important, mais qui n'a rien de nouveau. 

Des publications librement accessibles peuvent « sauver des vies »

Pour en apprendre davantage sur le fonctionnement très particulier des publications scientifiques, on ne peut que vous conseiller de (re)voir cette vidéo de Data Gueule. Elle date de 2016, mais reste largement d'actualité : « Demandez à des chercheurs de vous envoyer leurs travaux, faites-les relire par d'autres chercheurs si possible sans les payer, ne gardez que les articles les mieux notés, faits en des journaux et vendez-les. À qui ? Aux universités des chercheurs qui vous ont envoyé gratuitement leurs travaux ». 

Nos confrères ajoutent qu'en 2016, Elsevier possédait 16 % des revues scientifiques ; et on grimpe à 40 % en ajoutant Spinger Nature, Wiley Blackwell's ainsi que Taylor & Francis. Chaque année, les abonnements à ces journaux généreraient près de 7,6 milliards d'euros de chiffre d'affaires. Un marché très lucratif : « Depuis 20 ans, les tarifs des publications scientifiques ont augmenté en moyenne de 7 %, alors que les coûts d'édition sont en baisse grâce au numérique. Résultat, les revenus d'Elsevier ont été multipliés par quatre ».

Marin Dacos, directeur d'OpenEdition au CNRS en 2016 (aujourd'hui conseiller scientifique pour la science ouverte auprès du directeur général de la recherche et de l’innovation au ministère de l’Enseignement), expliquait à Data Gueule que « 90 % de la recherche publique ne revient pas au public ».

Il donnait un exemple des problèmes liés aux revues payantes par rapport à des publications en accès libre : « En open access on pourrait fluidifier considérablement la circulation de la connaissance, ce qui peut sauver des vies. Il faut bien comprendre qu'on met en danger la société puisqu'elle ignore ce qu'elle a produit comme connaissance. On peut parler d'Ebola ou on comprend qu'il faut aller vite, mais on peut parler de la crise de l'euro, de l'épidémie de la vache folle... On a besoin de toute la connaissance scientifique pour produire des solutions rapidement ». 

Un constat partagé par le CNRS dans sa feuille de route : « Le partage des connaissances scientifiques rend la recherche plus efficace, plus visible, moins redondante [...] Les chercheurs et les chercheuses paient souvent pour publier, paient souvent pour lire les articles, réalisent gratuitement le travail de reviewing, et les coûts d’abonnement ne cessent d’augmenter ».  

Les actions et pistes sur les publications scientifiques

Le premier grand axe de travail concerne évidemment les publications scientifiques. Celles « produites par le travail des chercheurs et des chercheuses du CNRS, et financées en majorité sur des fonds publics, doivent être à 100 % accessibles (*) et réutilisables à l’échelle de temps de la feuille de route ».

La petite étoile renvoie vers une précision : « cela ne remet en cause, ni la protection des données personnelles, ni la protection de la propriété intellectuelle, ni toute autre protection nécessaire. Il s’agit d’être "Ouvert autant que possible, fermé autant que nécessaire" ».

De plus, « les droits d’auteur ne doivent pas être cédés ». Car oui, non seulement les scientifiques paient pour être publiés, mais en plus ils cèdent parfois leurs droits d'auteur aux journaux. Par exemple, dans le contrat d'édition de revue d'Elsevier il est précisé : « Je cède par les présentes au Titulaire des droits d’auteur, à titre exclusif, les droits d’auteur du manuscrit identifié ci-dessus [...] ainsi que de tous les tableaux, illustrations ou autres matériels soumis pour publication en tant que partie intégrante du manuscrit ». Il y a des exceptions pour les employés des gouvernements britannique, canadien, australien et américain. 

Le CNRS met en avant plusieurs actions : 

  • mener une politique de soutien et de développement de l’archive ouverte HAL conjointement à une politique d’incitation à y déposer les publications scientifiques.
  • recommander l’utilisation des serveurs de preprints, hébergeant des manuscrits soumis à des revues, afin d’offrir des solutions de diffusion rapide en accès ouvert via des plateformes à but non lucratif.
  • soutenir des plateformes d’édition électronique qui hébergent des textes en accès ouvert, qui proposent des espaces de publication et de certification.
  • soutenir une stratégie documentaire qui vise à diminuer le poids et le coût des abonnements aux revues et augmenter l’accessibilité des manuscrits dans la version éditée.
  • demander à ce que toutes les publications issues des travaux de recherche financés par un appel à projets du CNRS soient mises en accès ouvert.

CNRS : plus de 12 M€ (HT) par an pour une cinquantaine d’éditeurs

Actuellement, le CNRS affirme dépenser chaque année 12 millions d'euros HT pour que ses laboratoires aient accès à plus d'une cinquantaine d'éditeurs. Le centre national pour la recherche scientifique ajoute que « le paiement de frais de publications pour rendre libre l’accès à un article dans une revue par ailleurs vendue par abonnement est une démarche qui doit être fortement déconseillée, car [...] elle implique des coûts supplémentaires difficiles à suivre et à maîtriser pour une institution ».

Les choses sont néanmoins en train de bouger. Cet été, l'Université de Californie a décidé que l'addition était trop salée et a rompu son contrat avec Elsevier : « en 2018, l’établissement a dû débourser 11 millions de dollars pour que ses chercheurs puissent accéder à 1 500 journaux scientifiques appartenant à Elsevier, qui en détient au total près de 3 000. Une situation jugée intenable », explique Sciences et Avenir.

Il y a quelques jours, l'université Carnegie Mellon et Elsevier annonçaient un accord afin de « donner la priorité à un accès libre et public de la recherche universitaire » ; ce serait le premier du genre. Deux points sont mis en avant : « Les chercheurs de Carnegie Mellon auront accès à toutes les revues académiques d'Elsevier. En outre, tous les articles publiés dans des revues d'Elsevier et impliquant au moins un chercheur de Carnegie Mellon pourront être proposé en accès libre à partir du 1er janvier ».

Les données aussi doivent être libérées/délivrées  

Le second pilier concerne les données de la recherche, aussi bien les informations brutes que les textes, documents,  codes sources et logiciels. Toutes ces données doivent, « dans la mesure du possible » évidemment, être « rendues accessibles et réutilisables selon les principes FAIR pour une consolidation des connaissances essentielle au développement d’une science plus efficiente ».

Alain Schuhl ajoute que, « au-delà des questions de formats de données et du choix des données pertinentes à stocker, il faudra également discuter du meilleur échelon – local, régional ou national – pour le stockage physique de toutes ces données ». Cette problématique devrait être couplée avec celle de la fouille des données (c'est le prochain point).

Là encore, plusieurs actions sont menées :

  • développer une culture de la gestion/partage des données chez tous les acteurs du cycle de vie de la donnée,
  • développer la publication des données (data papers), le dépôt conjoint publications/données et accompagner les chercheurs et les chercheuses dans l’utilisation des outils de gestion des données,
  • soutenir et accompagner les infrastructures de recherche, productrices de données, dans la définition et la mise en œuvre de politiques de données,
  • créer et afficher un répertoire des dépôts et des services de données dont le CNRS est responsable et auxquels il participe.
Données scientifiques
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Faciliter la fouille dans les textes et données

Le troisième axe de la feuille de route vise à « faciliter la fouille des textes et des données avec le développement des infrastructures, des outils et des compétences permettant l’analyse de contenus scientifiques en toute indépendance ».

Trois actions sont annoncées : 

  • soutenir et développer des infrastructures permettant l’analyse de contenus,
  • développer l’usage d’outils et de techniques de traitement de données et de visualisation,
  • cadre législatif : accompagner, traduire, et informer.

Pour ce dernier point, le CNRS anticipe la future transposition dans le droit français de la directive pour le droit d'auteur voté en mars 2019 par l'Europe : « Celle-ci crée une exception pour la recherche l’autorisant à pratiquer la fouille de contenus, à des fins de recherche sur tous contenus licitement accessibles ». En effet, dans l'article 3 sur la « fouille de textes et de données à des fins de recherche scientifique » de la directive de mars 2019, il est indiqué que les états membres doivent prévoir une exception aux droits prévus à l'article 5 de la directive 96/9/CE

Lors de la transposition dans le droit français, le CNRS affirme qu'il faudra être vigilant sur quatre points : 

  • à l’imposition de contraintes sur les moyens d’accès autorisés pour le text mining,
  • aux moyens mis en œuvre par les plateformes pour préserver l’intégrité des réseaux et des serveurs,
  • à l’ensemble des données d’usages (interrogation et téléchargement) recueillies par les plateformes et conservées et pouvant éventuellement être diffusées,
  • aux licences négociées avec les éditeurs et la manière dont leurs clauses prennent en compte le cadre législatif du TDM.

Évaluer les résultats, pas le « prestige » de la revue

Quatrième point et pas des moindres : « repenser l’évaluation individuelle des chercheurs et des chercheuses avec d’une part l’utilisation d’une évaluation compatible avec les objectifs de la science ouverte et d’autre part la prise en compte de la contribution des chercheurs et des chercheuses à la science ouverte ».

Actuellement, les évaluations sont largement basées sur des bibliographies. Or, « apprécier la qualité des productions sur la base du prestige de la revue ou de l’éditeur revient à déléguer la responsabilité de l’évaluation aux "referees" mobilisés par les éditeurs ». 

Pour le CNRS, « ce sont les résultats eux-mêmes qui doivent être évalués, et non pas le fait qu’ils aient pu être publiés dans une revue prestigieuse ou autre média réputé ». Ainsi, les membres du CoNRS (Comité National de la Recherche Scientifique) « doivent assumer la responsabilité de leur jugement et ne s’en remettre ni aux évaluations anonymes des éditeurs ni aux algorithmes ».

Une piste a explorer pour Alain Schuhl est le modèle de certaines universités anglaises : elles « demandent à leurs chercheurs de communiquer uniquement une sélection de cinq publications que ces derniers jugent les plus emblématiques de leur travail ». Cette approche « présente l’avantage de fonder l’évaluation sur une sélection motivée d’articles en libre accès plutôt que sur une liste exhaustive non motivée ».

Dans tous les cas, changer les mentalités prendra du temps, d'autant que cette manière de faire est (malheureusement) installée depuis des années.

HAL comme vaisseau amiral

« Afin d'inciter les chercheurs dans cette voie, nous avons mis en place une nouvelle règle en 2019 : seules les publications déposées dans HAL [Hyper articles en ligne, ndlr] seront listées dans les rapports d’activités annuels des chercheurs et chercheuses du CNRS », ajoute-t-il. Il est néanmoins conscient que ce ne sera pas suffisant et qu'il faut également faciliter « le plus possible ces dépôts via HAL ».

Il est notamment question d'améliorer l’ergonomie du site web et de proposer des passerelles avec d’autres archives ouvertes telles que arXiv : « à terme, il faut que le dépôt d’une publication sur un autre site d’archive ouverte se répercute automatiquement sur HAL, et vice-versa ». 

À toutes fins utiles, le CNRS rappelle que le dépôt dans l’Archive ouverte nationale HAL n’empêche en rien la publication d'un article chez un éditeur scientifique reconnu. C'est par contre « une voie complémentaire et indispensable au développement de l’accès ouvert, afin d’augmenter le rayonnement et l’accessibilité de la recherche française ».

HAL site

Occuper un rôle international

Le CNRS veut aussi « prendre sa place au sein des organisations internationales » afin de partager les stratégies et bonnes pratiques pour la science ouverte entre les pays, aussi bien au niveau des publications que des données. Il est en effet important de se regrouper au niveau européen et/ou mondial pour faire face aux géants propriétaire des revues scientifiques. 

Enfin, le CNRS explique que sa feuille de route « sera mise en œuvre à travers un plan d’action régulièrement revisité et placé sous la responsabilité de la Direction de l’information scientifique et technique (DIST) ». 


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