La course à la reconquête de la Lune, future « station-service » de l'espace ?

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Crédits : Steve Cole/iStock
Espace
Sébastien Gavois

50 ans après que l'Homme a foulé pour la première fois la Lune, plusieurs pays se sont (re)lancés dans l'aventure, avec désormais 2024 comme échéance pour les Américains. À travers deux de ses spécialistes, le CNES fait le point sur les ambitions et les moyens mis en œuvre par chacun.

Il y a quelques jours, Michel Viso (responsable astrobiologie au CNES) et Jacques Arnould (expert éthique au CNES) étaient à un des mardis de l'espace pour parler du retour (vers le futur) de la Lune. Notre satellite naturel intéresse en effet beaucoup de nations, dont l'Europe, les États-Unis, la Russie et les Chinois, mais aussi les Indiens, les Israéliens, etc. 

Michel Viso confirme l'ambiance qui règne actuellement dans le petit monde de l'exploration spatiale : « il y a des gens très excités partout. Le monde des ingénieurs, pour eux la Lune c'est un vrai nouveau défi. On l'a fait il y a très longtemps, mais on ne sait plus le faire maintenant ».

Dans tous les cas, se trame en arrière-plan l'idée d'un voyage vers (et sur) Mars. 

États-Unis, Chine, Europe, Russie... les prétendants sont nombreux

Les principales puissances mondiales avancent chacune à leur manière. Pour les Chinois, « c'est le chemin tranquille d'une puissance qui veut s'affirmer et qui considère le spatial comme un outil pour ses besoins propres ». La conquête de la Lune représenterait ainsi « le point ultime » d'une unification du pays entre les industries, les étudiants, les politiques et les scientifiques. Ils ont quand même réalisé un très beau succès avec la mission Chang'e 4.

Bref, « ils ne font pas la course, ils avancent à leur rythme », contrairement aux Américains qui ne veulent surtout pas se laisser doubler par les Chinois sur un savoir-faire qu'ils ont perdu en cours de route. Du coup le pays de Donald Trump fait « la course, mais ils sont tous seuls » puisque les Chinois avancent à leur rythme. Les Russes aussi aimeraient être de la partie, mais ils repoussent régulièrement leurs échéances. 

Auparavant, l'Europe travaillait sur un programme commun avec les États-Unis, mais c'était avant que le président Trump ne raccourcisse grandement les délais : « la petite phrase de Donald Trump "arrêtez de me raconter des histoires, je veux quelqu'un en 2024", ça a un peu tout chamboulé et on ne sait plus trop quelles quilles sont debout et couchées ». L'Europe se propose néanmoins toujours de fournir un certain nombre d'éléments, mais la coopération n'est plus au même niveau. 

L'Europe paye sa dette de l'ISS avec des modules pour Orion

Pendant un temps, il était question de construire une Deep Space Gateway (base en orbite lunaire), un projet commun de l'ESA et de la NASA. Mais avec Donald Trump, « les échéances se sont réduites et surtout les Américains ont compris une chose : pour y aller vite, il vaut mieux y aller seul ». Certes cela coûte moins cher à plusieurs, mais en étant seul il n'y a pas besoin de gérer des interfaces, des systèmes métriques, des langues et des habitudes différentes. 

Pour autant, l'Europe participe au programme américain, et plus précisément à Orion. Ce n'est pas spécialement un partenariat, mais plutôt le remboursement d'une dette de l'Europe aux États-Unis. Elle doit participer en théorie à 14 % des frais de la Station spatiale internationale. Or, dans l'espace, on paye en nature : astronautes, fret, mission cargo, etc.

L'Europe envoie bien des hommes, du matériel et des expériences, mais plus d'ATV (véhicule automatique de transfert européen) chargé d'effectuer des allers/retours depuis la Terre vers l'ISS. Michel Viso résume la situation avec un dialogue fictif entre Américains et Européens : « Très bien vous n’envoyez plus rien, que pouvez-vous fournir pour compenser le fait qu’on envoie à votre place ? On va vous faire le module de service d’Orion ». Ainsi, les trois premiers modules (pour test, le vol inhabité et le premier vol habité) sont simplement un remboursement en nature.

L'Europe fait du stop et se propose de participer aux frais

Dans tous les cas, l'Europe « ne sait pas où donner de la tête [...] elle veut être copain avec tout le monde », résume Michel Viso. Le scientifique ajoute que le vieux continent « ne veut pas ou ne se donne pas les moyens d‘avoir un accès autonome habité à l’espace. C’est un constat » ajoute-t-il avant de préciser que c'est le travail des politiques et de l'ESA. Le vieux continent essaye aujourd'hui de « négocier une approche dans l’idée de la station spatiale internationale, pour simplifier ».

Pourtant, la France (et a fortiori l'Europe) ne manque pas de talents : « on a la matière grise et les capacités industrielles avec Thales et Airbus, qui rêvent de faire le job ». Reste la question pécuniaire : « Est-ce qu’on a les moyens financiers ? C’est un problème et une volonté politiques. Financièrement on pourrait y arriver. La France dépense 33 euros par habitant pour l’espace, les autres pays sont largement en dessous, plutôt autour de 10 à 20 euros ». Il faudait dans tous les cas trouver des raisons industrielles et/ou un but d'unification (comme les Chinois) : « un pays [européen, ndlr] ne va pas y arriver tout le seul ».

Transformer la Lune en « station-service » de l'espace

Dans le plan actuel, la Lune serait la première étape d'un voyage plus long et plus lointain, vers Mars. Deux écoles s'opposent : un voyage direct vers Mars, ou avec une escale par la Lune. Actuellement, la seconde a la préférence des scientifiques, « pour tout un tas de raison », affirme Michel Viso qui donne quelques exemples.

L'une d'elles serait de transformer la Lune en « station-service » sur la route de Mars. « Sur la lune, on suppose qu’il y a de l’eau (pôle Sud et régolite et dans les minéraux). Si on a une usine qui fonctionne, si elle est rentable et s'il y a beaucoup d’eau… on peut effectivement faire en sorte que ce soit "plus rentable" que des lancements directs depuis la terre », mais c'est encore loin d'être gagné.

Actuellement, seuls 5 % de la masse envoyée par les fusées arrive sur place. Ainsi, pour 100 tonnes de charges utiles (et ce n'est pas spécialement beaucoup), il faut donc « tirer » 2 000 tonnes depuis la Terre. Michel Viso en profite pour tacler le plan d'Elon Musk sur son expédition martienne : « Des personnes qui vont explorer, faire un travail, peut être même récolter de l’eau pour pouvoir revenir c’est l’idée de SpaceX sur Mars… Good Luck ».

Le problème c'est que sur la Lune (pour prendre l'objet céleste le plus proche de nous) il n’y a rien… « Peut-être de l’eau dans les cratères du pôle Sud qui ne voient jamais le Soleil. Probablement de la glace à – 250 °C, plus dure que le béton ». La casser facilement pour récupérer des morceaux et de l'eau serait illusoire. Michel Viso donne un exemple avec une expédition sur Terre, au pôle Sud : un forage assisté par des humains n'a percé que 1,5 mètre alors que la température n'était que de -70 à -80 °C. Alors à -250 °C...

Mars en plan B pour l'humanité ? « Les gens qui proposent ça sont des criminels »

Le spécialiste revient ensuite sur les « beaux dessins » que l'on croise régulièrement sur des colonies lunaires/martiennes. Attention, il ne s'agit pas seulement d'une base d'exploration, mais bien d'une colonie avec « des gens qui vivent, grandissent , se reproduisent et meurent ». Son avis est sans appel : « Cela ne peut pas marcher comme ça pour différentes raisons ».

Il s'explique : « les gens qui proposent ça pensent que l’homme peut vivre tout seul, sans la biodiversité qui l’entoure. Non seulement celle qu’on voit, mais aussi celle qu’on ne voit pas : la biodiversité microbienne qui représente 95 % de la masse vivante sur Terre ». 

Alors qu'une personne pose la question d'une planète de substitution ou d'un plan B pour sauver l'humanité, Michel Viso sort de ses gonds, comme à chaque fois que le sujet revient sur le tapis : « Les gens qui proposent ça sont des criminels. Ils ne font pas rêver, ils vous endorment, ce sont des escrocs qui vous font croire que des choses sont possibles ».

« On a un endroit merveilleux où on a tout, de l’eau, des plantes, de l’oxygène, même des imbéciles dont certains sont heureux, le monde est génial, il n' y a pas mieux qu’ici et on va mettre dans un endroit où il n’y a rien à part des radiations et des cailloux ! ». « Des fantasmes du genre sont criminels à 100 %. Il faut se lever contre ces gens-là pour leur dire "arrêter vos conneries" ». Il s'estime par contre heureux de pouvoir tenir un tel discours en France, car, selon lui, il y a des « pays, même européens, où ce n'est pas si facile ». 

Quant à l'exploitation de ressources d'autres objets célestes, il ne faut pas non plus rêver et, pour le moment, aucun endroit avec une concentration suffisamment intéressante de matières utiles n'a été formellement identifié. Sur Terre, elles sont issues de « l’activité géologique et sédimentaire de la planète ». Or, sur la Lune et les astéroïdes, cela n'existe pas. Sur Mars, on n'a pas encore la réponse. Actuellement, « construire une industrie avec de telles inconnues n’est pas envisageable ». 


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