Le crépuscule des applications tierces pour Twitter

Encore une biodiversité perdue 12
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Crédits : DKart/iStock
Reseaux Sociaux
Guénaël Pépin

Depuis cinq ans, les applications tierces pour Twitter sont peu à peu évincées de la plateforme. Le réseau social pourrait bientôt les priver des mises à jour des flux en temps réel. Pour plusieurs concepteurs, il n'y aurait plus d'intérêt à soutenir des outils devenus incompatibles avec son modèle économique.

En septembre 2012, Twitter donnait un tour de vis dans l'accès à sa plateforme par les développeurs tiers, en instaurant une limite d'utilisateurs pour chaque application. L'oiseau bleu décourageait la conception de clients similaires au sien, en leur imposant de nouvelles contraintes fonctionnelles et formelles. Pendant cinq ans, elles ont continué leur bonhomme de chemin, sur un sentier devenu plus étroit.

Le 6 avril, les studios derrière quatre applications ont tiré la sonnette d'alarme via Apps of a Feather. À compter du 19 juin, annoncent-ils, ils n'auront plus accès aux mises à jour en temps réel des tweets, une fonction essentielle de la plateforme. Pour maintenir ce lien avec la plateforme, ils doivent migrer vers un nouveau canal (l'Account Activity API). Les développeurs en question n'avaient pas encore eu accès à sa bêta, malgré l'imminence du changement.

Le lendemain, Twitter a officiellement répondu à la campagne, en invitant ces studios... à s'inscrire au programme bêta en question. La plateforme promet au moins 90 jours de délai avant la dépréciation de l'ancienne API. Contactée, la plateforme s'est contentée de de nous renvoyer vers ces messages.

En parallèle de notre entretien avec Ludovic Vialle (créateur du client Plume), nous avons discuté avec Craig Hockenberry,  derrière Twitterrific (iOS et macOS), et Lee Ningyuan, responsable du client open source Twidere.

Une stratégie lancée en 2010

Si l'arrivée de l'API 1.1 de Twitter date de la fin 2012, le changement de braquet a été amorcé bien avant, selon Craig Hockenberry de Twitterrific. Pour lui, l'acte déclencheur a été l'acquisition de l'application Tweetie en avril 2010, suivie en 2011 par le rachat de Tweetdeck pour 40 millions de dollars.

Jusqu'alors, les clients tiers permettaient au service d'être présent sur de nombreux systèmes, et dans des formats que ses seuls moyens ne lui permettaient pas. Le rachat des deux outils, très populaires à l'époque, a été en soi une reprise en main de l'écosystème, avant le verrouillage progressif des outils pour développeurs. Pour Ludovic Vialle, qui a revendu Plume à UberMedia en 2012, il s'agissait d'ailleurs d'empêcher ce dernier de prendre trop de poids dans l'écosystème.

Depuis, Twitter n'a eu de cesse de réserver ses nouvelles fonctionnalités à ses clients, des sondages aux messages privés de groupe, en passant par les « Moments » et les publicités. La plateforme a masqué le nom du client d'envoi de chaque message et a intégré l'hébergement de contenus multimédia (tuant au passage des services dédiés comme Twitpic), en plus de la suppression des prévisualisations des photos Instagram lors de son rachat par Facebook.

Les apps tierces blâment la publicité et la vente de données

Pourquoi cette stratégie ? « Seul Twitter pourrait l'expliquer. Peut-être veulent-ils que leurs applications aient des fonctions que les autres n'ont pas. Ou peut-être ne veulent-ils pas dépenser le temps et les ressources pour une API publique. Ou une combinaison des deux » avance prudemment Hockenberry.

Interrogé sur le modèle économique de Twitter, il avance tout de même une autre explication. « Le modèle économique actuel de Twitter est la vente de publicité, dans un format cohérent entre plateformes. Ils commencent aussi à vendre leurs données à de grandes entreprises et des marques. Les applications tierces n'aident en rien ces deux activités » estime le développeur.

Pour Lee Nynguyan, à l'origine de Twidere, « en forçant les utilisateurs à passer par le client officiel, ils peuvent afficher les publicités et messages promus comme ils le souhaitent. [...] Le message de Twitter est clair : achetez les données de nos membres (Gnip) ou allez vous faire voir. Nous n'acceptons pas de client tiers ou de bots sur notre plateforme. Et nous ne voulons pas que vous analysiez les tweets en temps réel sans payer ! ».

Twitter veut « tuer les applications tierces »

Dans ce contexte, la publication d'Apps of a Feather devait donc mettre la pression sur l'entreprise. Même si le concepteur de Twitterific s'en défend : « Nous avons lancé Apps of a Feather pour les utilisateurs, pas Twitter. Ils doivent savoir que nos produits changent d'une façon sur laquelle nous n'avons pas de contrôle ».

Nos autres interlocuteurs attendent peu de cette campagne. « Je sais que Twitter ne cédera pas, ce n'est pas dans leur intérêt, et cela concerne peu d'utilisateurs. Le public peut se passer de son application préférée, mais difficilement de Twitter » nous répondait Ludovic Vialle de LevelUp Studio. Ce verrouillage est donc une manière de lentement tuer les services tiers, selon lui.

Même son de cloche du côté du projet libre Twidere. « J'ai entendu parler de ce site il y a plusieurs mois. Et à mon avis, cela ne changera rien. Twitter ne négociera pas, vu qu'il ne s'agit pas d'une question technique mais économique. Tuer les applications tierces est exactement ce qu'il veut » estime Lee Ninguyan.

« Dans la mesure où Twidere est mon hobby, je peux dire que je me fiche de cette situation, mais pour les bons clients tiers, c'est une très mauvaise nouvelle, et je ne vois aucun espoir de changement. Le bon vieux temps est fini » ajoute-t-il. Pour lui, les choix de monétisation des réseaux sociaux interdisent l'épanouissement de développeurs tiers.

Des contraintes importantes

Apps of a Feather serait né des liens importants entre les studios concernés. « Les développeurs d'applications tierces ont toujours été proches ; depuis l'époque du jailbreak iOS quand les développeurs de Twinkle partageaient du code que j'ai utilisé dans Twitterrific. Nous continuons de nous entraider. Puisque nous partageons les mêmes API, ce qui différencie nos applications est notre approche de l'interface utilisateur » nous répond le concepteur de Twitterrific.

À son époque, Ludovic Vialle, qui développait une application Android, avait peu de contacts avec ses confrères.

Les contraintes actuelles pour les applications tierces sont importantes. Outre les fonctions manquantes, les clients lancés depuis la fin 2012 ont une limite de 100 000 utilisateurs simultanés, formalisée via un système de jetons (« tokens »). Les clients existants avaient une limite double.

Le système a fait ses victimes, en premier lieu chez les applications gratuites. En 2014, le client Talon pour Android a atteint sa limite, amenant le studio à concevoir une nouvelle mouture payante. En 2016, Fenix disparaissait du Play Store pour la même raison. Le mois dernier, Flamingo subissait le même sort.

La limite de jetons est-il un problème pour Twitterrific ? « Cela ne l'a pas été pour nous jusqu'ici, mais ça le sera un jour, bien sûr », répond Craig Hockenberry. Pour le concepteur de Twidere, la limite est effectivement facile à atteindre, estimant à gros trait son compte à 50 000. Il dit ne pas être concerné, les utilisateurs pouvant appliquer la clé de leur choix au client open source. Selon Ninguyan, ses utilisateurs préfèrent passer par Mastodon, une alternative décentralisée à Twitter, depuis que le client a annoncé sa compatibilité.

Comme un air de fin d'époque

Malgré cette menace de mort, Craig Hockenberry se veut positif. Le développement de Twitterrific serait toujours viable, même s'il refuse de fournir le moindre chiffre sur son activité. Il y aurait toujours de la place pour l'innovation chez les applications tierces, « comme le montre notre récente implémentation des mises en sourdine ».

Twidere, bien plus modeste, ne suffirait pas à son concepteur. « Pour être honnête, je mourrais sûrement de faim si je ne comptais que sur les dons et les achats in-app. Je ne peux pas me permettre de développer Twidere activement, même si je fais de mon mieux pour sortir la prochaine version majeure » nous répond son créateur. Pour lui, il s'agit bien d'une passion, menée par la volonté d'un client simple affichant Twitter sans spam, ni bots, avec un flux de tweets purement chronologique.

Il nous dit ne pas avoir de contacts avec Twitter. Ceux de Twitterrific avec le groupe ont changé de nature. « Nous avions une relation très étroite avec Twitter (un contact direct avec leurs responsables et ingénieurs). Nous avons aujourd'hui un contact pour les relations avec les développeurs » déclare le studio.

Il n'a eu aucun retour de la plateforme depuis les tweets du 7 avril. « Nous n'avons pas de nouvelle date. Nous ne savons pas si les nouvelles API seront gratuites ou non. Nous ne savons pas combien ils comptent facturer si non. » À TechCrunch, les concepteurs de Tweetbot (sur iOS et macOS) annoncent que des fonctions pourraient être plus lentes, voire supprimées après le changement d'API. Ce dernier serait pourtant reporté aux calendes grecques. Le service de sélection de tweets Favstar fermera pourtant bien ses portes le 19 juin.

La relation avec Twitter est-elle juste ? « Je ne pense pas que la justice a sa place dans la discussion. C'est leur service et leur API, ils font ce qu'ils veulent avec. Je pense tout de même qu'ils sous-estiment le nombre d'utilisateurs actifs et loyaux d'applications tierces. Ce sont ces utilisateurs de long terme qui me font revenir et beaucoup disparaitront avec leur application favorite » estime Hockenberry de Twitterrrific, un brin optimiste.

Contacté, le studio derrière l'application Talon pour Android (Klinker Apps) n'a pas répondu à nos sollicitations. Nous avons également envoyé une série de questions par email à Twitter, qui n'a « aucun porte-parole disponible pour [y] répondre dans le détail ». Pas question, donc, de donner la part de membres passant par des clients et l'évolution de ce nombre, même s'il est clair que les priorités ont aujourd'hui changé pour Twitter, sous une pression constante pour devenir rentable.


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