Mobile : un an de retard sur les zones blanches, l'État pointe les grains de sable dans le système

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Crédits : MaxRiesgo/iStock
Téléphonie
Guénaël Pépin

Fin 2016, tous les centres-bourgs devaient disposer de la 2G, promettait l'État. La 3G était censé suivre en juin dernier. Las, des dizaines de pylônes manquent encore à l'appel. En parallèle, les opérateurs rejettent en masse les remontées de problèmes par les élus locaux. Une situation « décevante, décourageante » reconnaît l'Agence du numérique.

La couverture mobile est devenue une priorité du gouvernement, sous la pression des élus locaux, eux-mêmes sous celle des habitants. Fin novembre, le dernier colloque bisannuel de l'Avicca, une association de collectivités, a été le théâtre des négociations entre État et opérateurs pour de futurs engagements sur la couverture mobile (voir notre analyse).

Les entreprises se déchirent publiquement sur une mutualisation de leurs réseaux, que Free Mobile voudrait étendre, alors qu'État et collectivités s'accordent sur le besoin de redéfinir les « zones blanches », dont le traitement actuel ne serait pas satisfaisant.

Lors d'une table ronde au colloque de l'Avicca, Alice Bour, en charge de la plateforme France Mobile à l'Agence du numérique, et Alison Bunel, adjointe au chef du bureau des réseaux fixes et mobiles à la Direction générale des entreprises (DGE) de Bercy, sont revenues sur les plans de couverture des zones rurales, leurs problèmes et les solutions envisagées à moyen terme.

Des zones blanches, des pylônes et des retards

Les zones blanches sont une histoire ancienne. En 2003 et 2008, deux vagues de couverture ont permis d'identifier 3 300 centres-bourgs. En 2010, l'accord de partage d'infrastructures 3G entre opérateurs (RAN Sharing) ajoute 300 communes. « En 2015, on s'est aperçus que l'ensemble des centres-bourgs n'étaient pas couverts en 3G et qu'une bonne partie n'était pas couverte en 2G », affirme Alison Bunel de la DGE.

En mai 2015, État et opérateurs signent un accord de couverture des zones rurales. À l'été, la loi Macron entérine les engagements, avec une promesse de résorber les zones blanches en 2G à fin 2016 et en 3G à fin 2017.

Pour cela, l'État finance un pylône par zone, sur lequel un opérateur pose une antenne mutualisée, servant aux concurrents. 30 millions d'euros de subventions sont dégagés pour financer l'opération. 800 sites « stratégiques » hors centres-bourgs sont aussi à traiter, via 40 millions d'euros de financement public ; ils sont devenus 1 300 par la suite.

De nouvelles communes ont été identifiées, en deux vagues. L'une en 2015 (268 communes) et l'autre début 2017 (273 communes), pour atteindre un total avoisinant les 4 200. Bercy justifie le besoin d'une seconde vague par le temps alloué à la première, qui n'aurait pas permis d'identifier toutes les zones habitées non couvertes. Le ministère n'envisagerait pas de troisième vague pour le moment.

Las, l'État a été jusqu'ici incapable de tenir ses promesses de couverture 2G et 3G des communes concernées. Le gouvernement met en cause les difficultés à poser les pylônes, dont celle à trouver des terrains adaptés. 16 pylônes ont été posés entre janvier et juillet, alors que 280 attendaient encore d'être installés. 

zones blanches
Crédits : DGE

Le système D pour les collectivités en zones blanches

Ce n'est pourtant pas l'exécutif national qui gère ces installations. Les collectivités sont chargées de la maîtrise d'ouvrage, après que le ministère de l'Économie a abandonné l'idée de la gérer elle-même. Aujourd'hui, il se défend d'ailleurs d'avoir envisagé sérieusement une telle prise en main.

Charge donc aux collectivités (communes, communautés de communes, départements...) de se débrouiller, avec un soutien essentiellement financier de l'État. Des groupements de commandes se sont donc formés, comme Bercy le recommanderait au niveau départemental.

Un important groupement de commandes, formé en novembre, est coordonné par le syndicat mixte Haute-Saône Numérique. Il regroupe 31 communes, deux communautés de communes, deux conseils départementaux, une communauté d’agglomération et un syndicat mixte. Les 46 sites concernés sont répartis dans sept régions et 16 départements. Après de premières discussions en avril dernier, les travaux doivent débuter en avril 2018 pour se conclure en décembre.

La tâche est importante. Comme il nous a été confirmé à l'Avicca, les collectivités ont à la fois la charge de la pose des pylônes et de la connexion des antennes au réseau de l'opérateur (ce qu'on appelle communément la « collecte »). Or, une telle collecte peut s'avérer très contraignante à installer. Des départements auraient la tentation de s'appuyer sur la collecte prévue pour les réseaux fixes (fibre en tête), qui peut n'arriver que quelques années plus tard, ou sur une collecte d'Orange, solution la plus simple, mais « plus chère » selon un spécialiste.

Au-delà donc des problèmes pour trouver un terrain ou apaiser les peurs liées aux ondes, la collecte semble être un point d'achoppement en soi.

La courte vie des « 800 sites stratégiques »

Au-delà des centres-bourgs, les sites à couvrir en zones blanches, par exemple des lieux touristiques, sont encore loin du compte. Sur les 800 emplacements ouverts début 2016, à peine 83 ont été sélectionnés, révélait fin novembre Alison Bunel de la DGE.

La sélection a été menée en deux phases. 23 lieux ont été choisis via la première, pour 1,7 million d'euros de subvention. La seconde fournée en a ajouté 60 autres, avec 4 millions d'euros de financement.

Le dispositif a basculé en février 2017 vers France Mobile, la grande plateforme nationale lancée en décembre 2016, où les élus locaux remontent les problèmes, ensuite analysés par les opérateurs télécoms, sous l'égide de l'Agence du numérique.

France Mobile, des zones à problèmes massivement « couvertes » par les opérateurs

France Mobile fonctionne sur un principe assez simple. Les élus locaux remontent des problèmes de couverture (pas de réseau, impossible de capter en intérieur, etc.), qui sont ensuite triés par chaque préfecture de région. Les remontées choisies sont ensuite soumises aux opérateurs, qui ont 45 jours ouvrés pour répondre. Ils doivent déclarer s'ils constatent aussi le problème et quelles éventuelles solutions ils ont en poche.

À l'Avicca, Alice Bour a révélé que 3 787 remontées ont été effectuées entre janvier et novembre 2017. 99 % d'entre elles concernent au moins un logement, 55 % des entreprises (hors locaux) , 49 % au moins un site public, 31 % un axe de transport et 28 % un site touristique. Sur l'ensemble, 630 dossiers ont été remontés aux opérateurs.

France Mobile 2017
Crédits : Agence du numérique

Quelle réponse desdits opérateurs ? Que 84 % des zones signalées sont déjà couvertes. Dans plus de la moitié de ces cas, un opérateur propose tout de même un complément pour couvrir en intérieur, et dans 28 % d'autres cas, qu'il compte améliorer le réseau dans les trois ans.

Sur les 16 % de cas encore problématiques (99 zones), 8 zones seulement sont concernées par des travaux d'opérateurs sous 36 mois. Autrement dit, 91 zones sont éligibles à une reprise en main par l'État. À quelle échéance ? Aucune idée. Ils seront traités « dans le cadre d'un prochain dispositif à paraître », sans plus de détails.

Cette menace d'une prise en main par l'État au cas par cas, avec financement des équipements nécessaires (sans que les opérateurs n'aient à lever le petit doigt) est l'arme absolue du gouvernement sur le sujet.  Selon les pouvoirs publics, cette perspective de perdre la main ferait horreur à ces entreprises... quand bien même les zones « reprises » par l'État sont celles qu'elles délaissent depuis des années. Il n'est donc pas prouvé que l'initiative les gêne le moins du monde.

Nouvelle définition des zones blanches et évolutions de France Mobile

Au-delà d'éventuelles réticences des opérateurs, ces chiffres illustrent le manque de moyens derrière France Mobile, notamment à l'Agence du numérique. Si les discours montrent une prise de conscience du problème de la couverture mobile, son importance ne semble pas encore traduite en termes plus concrets.

Pour Alice Bour, « On a des résultats qui ne sont pas satisfaisants, [même] décevants, décourageants. On a bien entendu le message [des élus locaux]. On a besoin d'avancer. 14 % d'éligibilité, c'est trop peu ». D'autant que les solutions les plus apportées par les opérateurs, celles couvrant spécifiquement en intérieur « ne sont pas toujours celles qui répondent aux besoins des collectivités », déclare-t-elle.

La principale piste est la redéfinition des zones blanches, promise par le gouvernement. Pour considérer une zone couverte, un simple signal en extérieur en centre-bourg ne suffirait plus. Les opérateurs seraient tenus de fournir leur réseau à l'intérieur des bâtiments. Un changement de paradigme qui appellerait à de nouveaux déploiements. « La plateforme s'adaptera à cette nouvelle notion de couverture », promet la responsable.

Elle appelle aussi à une « priorisation plus objectivée, qualitative » des dossiers par les préfectures de région, dont la méthode actuelle montrerait ses limites. L'Agence du numérique mène « des travaux exploratoires » avec plusieurs acteurs, dont le Cerema, pour croiser automatiquement les remontées avec les cartes détaillées de couverture des opérateurs, publiées depuis septembre par l'Arcep.

Au moment de trier, une région pourrait facilement voir si la couverture 2G est considérée comme inexistante, limitée (en extérieur) ou bonne par les opérateurs. Aucun remède dans le traitement des dossiers par les opérateurs eux-mêmes n'était pointé, la plateforme devant déjà évoluer de son côté. Interrogées lors du colloque, ni Alison Bunel, ni Alice Bour n'ont souhaité apporter de complément à leurs interventions.


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