Face aux ouragans, les multiples facettes de la solidarité numérique

Comme un ouragan... 17
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Crédits : lolostock/iStock
Solidarité
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le jeudi 21 septembre 2017 à 09:11
Kevin Hottot

L'ouragan Irma est passé la semaine dernière dans les caraïbes en causant de très gros dégâts sur son passage, rapidement suivi par Maria, tout aussi dévastateur. Une catastrophe qui a mis en lumière de nombreux mouvements de solidarité, y compris dans le domaine du numérique. 

Ces derniers jours, la Guadeloupe, Saint-Barthélémy et Saint-Martin ont été durement touchées d'abord par l'ouragan Irma, puis par l'ouragan Maria, tous deux classés en catégorie 5, la plus destructrice. Bien évidemment, un fort élan de solidarité s'est dirigé vers ces îles afin de soutenir leur population et entamer au plus vite la reconstruction du nécessaire.

Cet élan a pris plusieurs formes dans le domaine du numérique. Avec la collecte de dons bien sûr, notamment grâce à un groupe de 30 streameurs de jeux vidéo. Mais il est aussi passé par la cartographie des zones sinistrées, l'apport de matériel et l'établissement de canaux de communication d'urgence par des volontaires, ou encore la mise en place de médias entièrement consacrés à la situation dans les îles.

OpenStreetMap met en ligne un outil pour cartographier les zones sinistrées

La cartographie des zones sinistrées est un point crucial afin d'aider les secours à s'organiser et à intervenir, une route barrée par des arbres déracinés pouvant à elle seule nettement ralentir la circulation des secours et l'évacuation des blessés. Pour remédier à ce problème, OpenStreetMap a mis en place un outil avec le projet HOT (Humanitarian OpenStreetMap Team).

Celui-ci est déployé à chaque catastrophe majeure. L'idée est de permettre aux personnes sur place de mettre à jour aussi rapidement que possible les cartes. Les équipes s'appuient pour cela sur des photographies satellite fournies par les agences spatiales (dans le cadre de la charte internationale Espace et catastrophes majeures), sur des observations in situ et parfois sur des prises de vues aériennes fournies par des gouvernements.

Ouragan Irma OpenStreetMaps
Un exemple de carte réalisée pour la Croix Rouge Néerlandaise par les volontaires d'OpenStreetMap

« C'est une initiative récurrente chez OpenStreetMap » nous explique Donat Robaux, secrétaire de l'organisation en France. « La première fois remonte à 2010 avec la situation en Haïti, on avait alors réussi à cartographier Port au Prince en trois jours, depuis, à chaque catastrophe on lance des projets via HOT. Ils ont développé un gestionnaire de tâches en ligne qui découpe le territoire en petits bouts pour que les gens puissent se répartir le travail », nous explique-t-il.

Lignes électriques tombées, routes barrées ou inondées, passages à gué détruits, camps de réfugiés, tout doit être répertorié le plus précisément possible. Autant que faire se peut, les camps (qui forment des villes de facto) doivent eux aussi être cartographiés afin d'indiquer les sanitaires, les lieux de culte ou les points de ravitaillement en eau potable et nourriture.

En règle générale, les blocs à recartographier font environ 100 mètres de côté, parfois moins, en fonction de la densité des structures qu'il renferme ou du nombre de rues à visiter. Ce travail permet ensuite notamment de déterminer quelle proportion du bâti a été touché par la catastrophe.

La cartographie, une bataille de tous les instants

L'un des problèmes que rencontre OpenStreetMap est que certaines zones soumises à des risques connus de catastrophes ne sont aujourd'hui toujours pas cartographiées de manière satisfaisante, ce qui complexifie le travail des bénévoles. 

Pour y remédier, l'organisation a lancé un projet Missing Maps, qui comme son nom l'indique vise à cartographier ces zones qui par manque d'intérêt économique des éditeurs de cartes sont laissées de côté. La première ville visée par le projet début 2014 était Lubumbashi en RDC, et comptait plus de 100 000 habitants. « L'idée, c'est de cartographier tout ça avant que la catastrophe n'arrive et de faciliter le travail des secours ensuite », résume Donat Robaux. « Sans aller aussi loin, il y a déjà des zones blanches dans les DOM-TOM » ajoute Gaël Musquet, porte-parole d'OpenStreetMap France

Reste un autre problème, la formation des bénévoles qui participent à la rectification des cartes, dont le manque d'expérience peut parfois dégrader la qualité des relevés. « La préparation à ce genre de crise est fondamentale pour nous. On a besoin de personnes habituées à ces tâches, déjà en temps de "paix" dans ces régions. C'est un travail de ressources humaines de longue haleine pour nous de créer ces communautés qui seront prêtes quand il le faudra », nous explique Gaël Musquet.

HAND, ou la « sécurité civile numérique » en action

L'homme œuvre aussi dans le cadre d'une autre association Hackers against natural disasters, ou HAND, dont il est le président. L'objectif de cette structure est d'apporter en amont des catastrophes des moyens techniques permettant de rétablir le plus vite possible le contact entre les zones sinistrées et le reste du monde. 

« Il y a des zones comme les caraïbes qui sont sujettes à plus de risques que d'autres, et où on sait forcément que dans l'année, il se passera quelque chose, un séisme, un ouragan, une tempête, une éruption volcanique ou quoi que ce soit d'autre. Pourquoi alors ne pas prévoir avant la catastrophe le déploiement de réseaux téléphoniques et internet haut débit d'urgence, de la cartographie tactique... bref tout ce qui permettrait d'assurer la circulation des personnes et des informations » s'interroge le responsable. 

L'ONG participe depuis six ans à l'exercice annuel CaribeWave qui simule l'arrivée d'un tsunami sur les îles et permet de s'entraîner à l'installation de réseaux afin de se préparer au mieux à cette éventualité. Un exercice auquel une dizaine de membres de l'association participe chaque année. « On s'entraîne par exemple à faire des mesures de profondeur des eaux dans les ports à l'aide de drones spécialisés, parce qu'il est important de savoir s'ils sont accessibles aux bateaux apportant des vivres » explique t-il.

HAND Hackers Against Natural DisastersHAND Hackers Against Natural Disasters
Crédits : HAND (licence: CC by SA 4.0)

Lors des catastrophes, l'association envoie du matériel sur les lieux afin de permettre le rétablissement au plus vite des communications. Ce sont ainsi un peu plus de 200 kg de matériel qui ont été expédiés vendredi dernier en Guadeloupe avec des panneaux solaires, des régulateurs de tension, des piles à combustible, des faisceaux radio longue distance (quelques dizaines de km), des hot spots WiFi etc. « Il nous faut en gros tout ce qui nous permet de nous passer des infrastructures locales, qui sont souvent très endommagées et en cours de reconstruction », indique Gaël Musquet.

Le matériel ainsi apporté reste ensuite définitivement sur place, afin de maintenir le réseau ainsi assemblé en cas de nouvelle catastrophe, plus que probable dans ces territoires. Une théorie qui s'est malheureusement vérifiée très rapidement avec l'arrivée de l'ouragan Maria quelques jours plus tard. « HAND se focalise surtout sur la prévention, mais on vient aussi donner un coup de main aux autres ONG, comme Telecoms sans frontières dans les situations d'urgence en soutenant leurs activités sur place » nous résume-t-on.

L'un des buts de l'association est également de préparer les populations aux situations d'urgence, afin d'avoir sur place des personnes capables d'établir un réseau d'urgence quand cela sera nécessaire. Un autre volet important consiste à former les habitants et les secours à utiliser ces réseaux secondaires qui seront mis à leur disposition. 

« Il faut créer une véritable sécurité civile numérique, qui soit prête avant les crises », martèle Gaël Musquet. « Quand la crise est là c'est déjà trop tard. Les populations sont en détresse, le matériel met des jours à arriver et pendant ce temps les gens galèrent. Il faut bien comprendre que ça ne touche pas que l'étranger, on oublie vite les feux de forêt dans le sud, les inondations à Paris avec l'armée déployée sur l'A10, mais ça peut arriver partout. La sécurité civile, c'est l'affaire de tous, la loi de sécurité intérieure consacre que chaque citoyen doit assurer sa sécurité et celle des autres. On compte sur la police, les pompiers... mais on a tous un rôle à jouer, qui est de se préparer, en ayant des provisions d'eau et de nourriture, des moyens de communication, des lampes, de trousses de premiers secours, surtout dans les zones faisant face à des risques récurrents ». 

VISOV reprend du service 

Les volontaires de l'association VISOV (Volontaires internationaux en soutien opérationnel virtuel), dont nous avions déjà évoqué les activités en juillet 2016 après les évènements de Nice, ont eux aussi joué un rôle dans la gestion de cette crise. Leur objectif est d'abord de relayer sur les réseaux sociaux les messages officiels communiqués par les autorités, mais également d'y opérer une veille stratégique. 

VISOV Irma OpenStreetMaps

En collaboration avec OpenStreetMap, les volontaires ont renseigné une carte, à destination des services de secours, à partir des informations qu'ils ont pu trouver sur Twitter, Facebook ou encore dans les médias. Ceci afin de pouvoir cartographier les zones où du soutien est nécessaire, ou tout simplement pour documenter l'étendue des dégâts.

Radio France instaure une fréquence d'urgence sur la bande FM

Du côté des médias, Radio France a rempli sa mission de service public en réservant deux fréquences, (90.9 FM à St Barthelemy, 91.1FM à St Martin) pour lancer le 10 septembre une radio baptisée Urgence Info Iles du Nord, également accessible depuis internet (à cette adresse). Une initiative qui fait écho à celles prises en janvier 2010 lors du séisme en Haïti, ou en septembre 2001 après l'explosion de l'usine AZF à Toulouse.

Son objectif : permettre aux habitants des îles touchées par la catastrophe d'accéder en continu à des informations pratiques et actualisées, sur l'accès à l'eau potable, la remise en route du réseau électrique etc, le tout entrecoupé de musique, et de flashs info, en anglais, créole et français. 

Radio France n'a pas donné de date pour la coupure de cette antenne gérée par une petite équipe à la maison de la radio. Elle doit donc continuer d'émettre tant que la situation l'exigera. La saison des cyclones battant son plein, et la reconstruction réclamant de longs efforts, les fréquences ne sont pas près de se taire pour le moment.

Un marathon de streaming collecte près de 500 000 euros

On notera enfin que 30 streameurs dans l'univers du jeu vidéo, menés par Adrien « ZeratoR » Nougaret, se sont lancés dans un marathon caritatif sur Twitch baptisé « Z-Event ». Réunis au même endroit, ils se sont relayés pendant 51 heures afin de collecter des dons pour la Croix Rouge française, à destination des victimes de l'ouragan.

Au total, la diffusion aura connu un pic à près de 110 000 spectateurs simultanés, avec un peu moins de 500 000 visiteurs uniques. De quoi récolter 487 578 euros auprès de 18 656 donateurs. L'initiative a même été saluée par Emmanuel Macron sur Twitter, bien loin des clichés que la classe politique peut véhiculer le reste du temps sur le jeu vidéo.


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