Au Festival de Cannes, les films de Netflix relancent le débat sur la chronologie des médias

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Crédits : omersukrugoksu/iStock
Cinéma
Guénaël Pépin

Mis en pause en début de mois, le débat sur la chronologie des médias reprend à l'occasion du Festival de Cannes, qui débute dans quelques jours. La présence de films financés et diffusés par Netflix, sans sortie dans les salles françaises, est vécue comme un affront par une partie du secteur.

La participation de deux films financés par Netflix au Festival de Cannes fait grincer des dents. The Meyerowitz Stories et Okja, en compétition, sortiront directement sur le service de vidéo à la demande, et non en salles. De quoi créer de « l'anxiété » dans le secteur français, comme l'affirme le festival, qui maintient malgré tout les films dans sa sélection. Cette participation serait d'ailleurs le fruit de cinq ans de tentatives, selon Vanity Fair.

Cet arbre de la sortie en salle cache la forêt de la chronologie des médias, que Netflix est accusé d'attaquer. La réforme de ce dispositif, qui définit les fenêtres de diffusion d'un film (du cinéma à la télévision gratuite), est un serpent de mer qui déchire le marché depuis des années. L'arrivée d'acteurs étrangers, qui court-circuitent ce système, ne facilite pas le débat.

Hier, dans un message sur Facebook, Reed Hastings affirmait que « l'establishment resserre les rangs » face à Netflix. Le patron de la plateforme de streaming accuse les chaines de cinémas de vouloir empêcher le service de concourir à Cannes, se sentant menacées par l'entreprise américaine.

Une sortie en salle obligatoire en 2018

Il faut dire que le discours des cinémas semble avoir porté. À compter de 2018, le festival imposera une sortie en salle aux films pour qu'ils puissent s'afficher à Cannes. Ainsi, « le festival est heureux d’accueillir un nouvel opérateur ayant décidé d’investir dans le cinéma mais veut redire tout son soutien au mode d’exploitation traditionnel du cinéma en France et dans le monde ».

Le message date du 10 mai, en pleine polémique autour de cette sélection. Pour le réalisateur Vincent Maraval, par exemple, « l'hypocrisie est totale. Comme quand les distributeurs sortaient les films sur une salle pour qualifier Canal+. Petits arrangements ».

Un tacle direct à l'un des principaux financeurs du cinéma français, contribuant à la fois au débat sur la chronologie, et à son blocage. Pour Emmanuel Torregano, rédacteur-en-chef d'Electron Libre, le Festival de Cannes aurait plutôt intérêt à intégrer les séries à sa sélection qu'à bloquer certains films.

Fin février, le Centre national du cinéma proposait des fenêtres d'exploitation raccourcies pour l'ensemble des acteurs (du cinéma à la télévision en passant par la vidéo à la demande), réunissant tout le secteur. Las, les discussions ont été reportées aux Calendes grecques début mai.

Dépasser la polémique sur la sortie en salle

Pour sa part, la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), dirigée par Pascal Rogard, évoque la responsabilité du festival. Elle demande un éclaircissement sur la sortie en salle, mais estime qu'il « n'a pas à être pris en otage par ces guerres picrocholines franco-françaises qui agitent depuis des années le monde du cinéma autour de la réforme de la chronologie des médias ».

De son côté, la Société civile des auteurs, réalisateurs, producteurs (ARP) demande de dépasser la polémique, tout en rappelant son attachement à la sortie en salle. Ce débat « met surtout en lumière notre incapacité collective à moderniser notre système vertueux de financement et de diffusion des œuvres » regrette-t-elle. En clair, rien n'est réglé.

Pour référence, le film I Don't Feel at Home in This World Anymore, produit par Netflix, a été primé par le festival américain du film indépendant de Sundance cette année. Le service, comme son concurrent Amazon Prime Video, y font par ailleurs leurs emplettes pour remplir leur catalogue d'exclusivités.

Netflix : une série en France, 400 emplois en Europe pour 2018

La chronologie des médias est, surtout, un prétexte pour attaquer un acteur accusé de ne respecter aucune règle. Le contournement de ce système appuierait celui des contraintes fiscales auxquelles se plient les sociétés françaises. Des distorsions que la SACD et l'ARP veulent voir supprimées. « Il va de soi que nous serons toujours de farouches défenseurs d’une véritable équité fiscale pour l’ensemble des acteurs du numérique, y compris pour Netflix » écrit ce dernier.

Des événements comme la révision encours du cadre européen sur le droit d'auteur sont des moyens affirmés d'y parvenir. Dans le même temps, Netflix tente de montrer patte blanche. Le groupe américain vient d'annoncer deux nouvelles séries originales européennes, dont l'une en France (l'adaptation d'Osmosis d'Arte Creative) en 2018, qui reprendra le flambeau tricolore après le mémorable Marseille... qui aura une seconde saison.

La société promet également d'atteindre 400 emplois en Europe d'ici fin 2018, dont 345 fin 2017. Elle rappelle avoir investi plus de 1,75 milliard de dollars dans les productions européennes depuis 2012. Un argument censé faire réfléchir les institutions qui voudraient l'écarter trop vite de certains débats. Une chose est sûre, le nouveau gouvernement et son ministre de la Culture trouveront ce dossier en haut de la pile des problèmes à régler.


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