Patrick Beja : peut-on développer ses podcasts en restant indépendant ?

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Guénaël Pépin

Avec une décennie de podcasts derrière lui, Patrick Beja est un des rares Français à vivre de ses émissions. Un pari risqué, qui pose de nombreuses limites au moment de développer sa société... Cela alors que la dernière initiative qu'il avait cofondée, NoWatch, s'était conclue sur un constat d'échec de la publicité dans le domaine.

Patrick Beja est un vétéran du podcast (voir notre précédent entretien). Depuis dix ans, il multiplie les émissions et initiatives pour parler de ses passions, à plusieurs dizaines de milliers d'auditeurs désormais. De World of Warcraft en 2006 au quotidien de l'industrie technologique aujourd'hui, les formats et les méthodes de financement se sont succédées, ainsi que les enterrements de projets.

Il s'agit d'un des seuls « podcasteurs » français à vivre de son activité, grâce au financement du Rendez-vous Tech par des auditeurs sur Patreon. À raison de 2 200 dollars par épisode, toutes les deux semaines. Cela sous l'égide de Frenchspin, le site qui regroupe ses émissions, dont AppLoad, Pixels, Positron, le Rendez-vous Jeux ou encore le Phileas Club. Une activité dense, qui est devenue son travail à plein temps depuis plus de deux ans, quand il a quitté son travail chez Blizzard.

« La réflexion était que j'adorais travailler dans le jeu vidéo, mais que je souhaitais encore plus vivre de mon travail de podcasteur. Quand cette possibilité a été ouverte [via Patreon], je me suis lancé au bout de quelques mois » nous explique Beja. « J'ai fait les choses à l'envers, je n'ai pas été malin. J'ai donné ma démission, puis j'ai annoncé que je voulais renforcer le Patreon » note-t-il.

Pourtant, Patrick Beja est le premier à reconnaître les difficultés à financer des podcasts, au-delà d'une entreprise personnelle. L'échec financier de NoWatch, un réseau de podcasts qu'il avait cofondé et qui mort en 2013, misait sur la publicité. Le podcast serait pourtant un cas à part en termes de croissance et de distribution, selon lui, alors qu'il est encore difficile d'estimer le volume d'écoute des émissions, face à des systèmes classiques bien plus rodés. Reste que, « il y a dix ans, les gens ne savaient même pas ce qu'était un podcast. Le média a beaucoup gagné en visibilité, en légitimité ».

Des débuts au Rendez-vous Tech

« Jusqu'à il y a peut-être cinq ans, quand je disais que je fais du podcast, je devais expliquer ce que c'était. Aujourd'hui, ils savent ce que c'est » déclare Beja, qui a vu l'émergence de la pratique en France. « En 2006, mon podcast sur World of Warcraft était en dehors de Frenchspin, qui est arrivé un peu après, quand j'ai lancé d'autres émissions. Je suis tombé amoureux du format et donc j'en ai lancé d'autres : le Rendez-vous Tech en 2009, AppLoad, quelques mois après, et Positron en 2013 » retrace-t-il. Le Rendez-vous Jeux est venu après, quand il a quitté Blizzard en octobre 2014.

Selon lui, l'un des éléments de son succès est la multiplication des podcasts, qui amène à en écouter d'autres, et le ton que ne pourrait pas se permettre un média classique. « On a cette ambiance détendue, conviviale, avec le sérieux. On n'a pas le filtre du journalisme en quelque sorte. C'est un peu comme la radio libre des années 80. Écouter un podcast, c'est passer un bon moment... Ce qui est moins le cas avec la radio, plus rigide » détaille-t-il.

Mais le financement est venu via Patreon, avant le français Tipeee. « En février ou mars 2014, quand j'ai vu des amis anglophones se lancer, avec succès, je me suis dit qu'on allait voir ce que ça donne. J'aurais été super content en gagnant 200 ou 300 dollars par épisode. En une semaine, ça a explosé à 500 dollars. C'est à ce moment que la réflexion sérieuse sur le fait de quitter Blizzard a commencé » se souvient le podcasteur.

S'il a quitté son travail avant de lancer son appel aux auditeurs, c'est que l'activité engendre peu de frais, que ce soit en matériel, personnel ou hébergement. Si certaines émissions ont des invités récurrents, pour le moment, seul Beja dépend de cette activité.

La difficulté de financer une équipe

Si, dans les faits, il est l'un des rares à vivre du podcast « indépendant » en France, d'autres émissions gagnent des sommes importantes via Patreon, comme ZQSD, spécialisé dans le jeu vidéo. Comme ils nous l'expliquent, eux ont fait le choix d'une association et d'un financement par épisode publié, assez aléatoirement. Pourtant, à plus de 1 100 dollars par numéro, une production régulière pourrait subvenir aux besoins d'une personne.

« Ce que j'aimerais faire maintenant, c'est essayer de payer les intervenants » indique Beja, qui a reçu un soutien rapide de la communauté pour se financer lui-même. Mais, pour le moment, les finances ne sont pas suffisantes pour soutenir d'autres personnes... Même s'il a commencé à payer parfois certains, comme Jika Lauret, qui contribuent au Rendez-vous Jeux et à ZQSD. « Le problème est que le RDV Jeux n'a pas de revenus propres, donc je paie sur les revenus des autres émissions que je fais » affirme Beja, qui songe à ouvrir une campagne Patreon dédiée.

D'ici un an, il souhaite pouvoir payer un intervenant par mois pour ces deux podcasts, « à la pige, en quelque sorte ». Mais nous en sommes encore loin. Un seuil à 2 500 dollars a été fixé sur la page Patreon du RDV Tech, mais le montant financé stagne entre 2 200 et 2 300 dollars par épisode depuis quelques mois. « J'ai mis ce palier, qu'on n'a pas atteint, qu'on n'est pas en train d'atteindre et je n'ai pas l'impression que ce sera atteint. Cela stagne trop » regrette-t-il. Il gagne également plus de 400 dollars par épisode du Phileas Club, l'une de ses deux émissions anglophones.

Un autre projet est d'embaucher une personne pour certaines tâches, dont le montage. Même si c'est, également, conditionné aux finances des émissions.

AppLoad Frenchspin
AppLoad, émission dédiée aux applications mobiles

Peut-on maintenir une grande structure avec le podcast ?

Malgré ses efforts, ce n'est clairement pas l'initiative la plus ambitieuse dans le domaine. Par exemple, Binge Audio, cofondé par Joël Ronez, un vétéran de l'audiovisuel, projette de financer de nombreuses émissions via la publicité, des campagnes de crowdfunding et la création audio pour des entreprises. Le but : devenir un média à part entière sur Internet, sous forme de podcasts. Elle lève en ce moment des fonds pour vraiment débuter son activité. D'autres médias en ligne, comme Slate, se lancent aussi sur le créneau (voir notre entretien).

Pour le vétéran du podcast « indépendant », financer de grosses structures via ces émissions est compliqué. « On n'a pas l'outil magique adapté au podcast pour le monétiser autant qu'on le pourrait. Si on pense à ce qui est possible aujourd'hui, c'est à 100 % grâce au développement de Patreon, qui a amené de l'argent chez les podcasteurs et les Youtubeurs » estime encore Beja...

Il est toujours surpris de la possibilité d'amener les internautes à soutenir financièrement un contenu fourni gratuitement. « C'est invraisemblable, unique. C'est ce qui manque à l'ensemble des médias, qui se battent avec des bloqueurs de publicité pour leur survie » déclare-t-il. Il ne s'attend pourtant pas à des contenus aussi pointus sur des sujets de niche via un podcast de Slate, qui emploie plus de personnes. Dans les faits, ils sont pour l'instant centrés sur des récits de vie et des débats sur la parentalité, avec un financement d'Audible.

Le podcasteur se montre aussi sceptique sur les financements ponctuels, par exemple une campagne Ulule pour une série de reportages : « Admettons qu'ils lèvent ces 20 000 euros, pour une série de reportages de six épisodes... Après, tu reviens à la source et redemandes aux gens de te redonner de l'argent ? OK, cela marche deux fois ». Seule exception, un contenu exceptionnel qui justifie un tel renouvellement, comme l'a réussi Karim Debbache pour Chroma en vidéo. Cela même si le financement récurrent est plus sûr, pense Beja.

NoWatch, trois ans plus tard

Cette conviction vient aussi de l'expérience NoWatch, un regroupement de podcasts, essentiellement financé par la publicité, qui s'est terminé en 2013 sur un constat d'échec. Trois ans plus tard, « je perçois l'arrêt avec un peu d'amertume, c'était un beau rêve qu'on avait tous » indique son cofondateur. Selon lui, le projet regroupait trop de gens, dont trop peu étaient assez impliqués pour tenir lors des phases difficiles. Nous en avions déjà parlé à l'époque.

« Peut-être qu'une autre écurie de podcasts fonctionnerait sur ce modèle, mais NoWatch était hyper spécifique : prendre tous les podcasts qu'on trouve et les mettre sous la même bannière pour bénéficier d'une communication croisée. Le grand problème étant de se faire connaître » poursuit-il. Une partie des émissions a survécu au projet, comme nowtech.tv ou Geek Inc, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir.

Le modèle : la publicité, à une époque où l'affichage sur les sites était encore le standard. « Avec la fin de NoWatch, j'ai un peu tiré un trait sur la pub... Sur des podcasts indépendants, on a des audiences qui n'intéressent pas les gros annonceurs, omnibulés par la bannière sur les sites web. Quand ils se sont rendus compte que les bannières commençaient à être moins efficaces, ils se sont retournés sur les influenceurs et Youtubeurs. C'est leur nouvel Eldorado » résume Patrick Beja, quelque peu amer d'avoir manqué cette opportunité grâce au podcast.

Patreon aurait-il été la solution ? « Cela n'aurait pas marché, on était trop nombreux » répond-t-il simplement.

À l'époque comme aujourd'hui, le défi est donc d'amener les auditeurs à payer. iTunes en est le principal distributeur et a sûrement un rôle à jouer dans cette monétisation. « Il est certain que si on avait un bouton d'abonnement facultatif sur iTunes ou d'autres services, ce serait merveilleux. Mais c'est une prise de tête dont ils n'ont pas forcément besoin. Cela ne leur rapporterait pas grand-chose » pense le vétéran du podcast.

Du besoin d'être disponible partout...

Pour lui, comme pour l'ensemble des acteurs interrogés dans cette série, iTunes est clairement la principale plateforme de distribution... Même si, comme pour la plupart des podcasts, le but est bien d'être disponible partout via son flux RSS, notamment sur les applications dédiées comme Pocket Casts ou Podcast Addict, d'abord créé pour suivre NoWatch. Comme d'autres, Beja a été contacté par Deezer pour inclure son émission à l'offre, sans paiement ni exclusivité. L'arrivée de nouvelles plateformes dans le domaine, comme Google Play ou Spotify, devraient contribuer à faire descendre iTunes de son piédestal.

Interrogé sur la possibilité d'une exclusivité, le podcasteur répond qu'elle « devrait mettre quelques zéros derrière le chiffre proposé, parce que je ne suis pas certain qu'il y ait un avantage pour les auditeurs ou moi ». L'important : conserver son indépendance éditoriale et financière, ce qui inclut le besoin de ne pas être directement lié à un service. Seule exception : SoundCloud, qui héberge lui-même les contenus. Il a été régulièrement utilisé comme solution d'hébergement gratuite par d'autres producteurs, avant que SoundCloud ne coupe les abus en réservant la lecture des émissions à son site et ses applications.

Cela lui permet aussi de produire des émissions qu'il estime utiles. « Je vais vendre un peu ma salade, mais parler de l'actualité technologique pendant une heure et demi, de manière distrayante, je me suis rendu compte que c'était un travail important et rare. C'est ce qui se peut arriver quand on met la technologie dans les mains de n'importe qui. Ces sujets sont souvent traités en deux minutes en TV ou en radio » appuie-t-il.

Au manque de statistiques standardisées

Le podcast a tout de même de grandes limites, surtout pour un publicitaire. Comme nous en discutions avec Radionomy, l'absence de standard pour les statistiques d'écoute et de consultation des publicités dans les émissions est un gros handicap, que les grandes plateformes comme iTunes semblent avoir peu d'intérêt à corriger. Cela même si des initiatives existent du côté des éditeurs de podcasts, comme This Week in Tech (TWiT), qui propose de compter le nombre d'auditeurs uniques mensuels, une donnée de base.

« Une fois sur deux, les informations récupérées sont du pipeau complet » affirme Beja, qui explique lui-même ne pas vraiment savoir comment calculer les écoutes. « J'ai 12 manières de les compter, qui vont de 20 000 téléchargements par épisode à 100 000. Quel chiffre est-ce que je donne ? À quel moment est-ce que je m'arrête ? Après une semaine, trois mois ? » 

Il peut ainsi régulièrement compter jusqu'à 100 000 accès au fichier d'un épisode, ce qui compte à la fois les débuts de téléchargement, ceux complétés et ceux effectivement écoutés. « Cela ne veut pas dire qu'il y a eu 100 000 écoutes ou 100 000 personnes uniques. Si je prends la statistique la plus stricte possible, je divise la quantité de données téléchargées par la taille de l'épisode » continue-t-il. Mais, pour lui, personne n'ira jusque-là, ce serait « se tirer une balle dans le pied ».

En comptant sur la générosité des auditeurs, il s'évite ce genre de question au quotidien, n'ayant pas à justifier d'une audience auprès d'un tiers.

Avancer pas à pas, de l'autoentreprise à la SAS

Légalement, Patrick Beja a commencé par lancer une autoentreprise il y a près de deux ans, « en faisant très attention à garder la voilure aussi petite que possible ». C'est-à-dire consolider les bases, en fournissant un travail régulier, par lui-même. Il est d'ailleurs propriétaire des émissions qu'il édite.

Depuis près d'un an, il a monté une SAS, dont il essaie d'apprendre tous les rouages. « C'est la première fois que je suis président d'une société » lance-t-il. « Je suis extrêmement prudent, fourmi plus que cigale, donc je regarde les finances de la société sur la première année avant de prendre des décisions. »

Il explore donc deux possibilités pour amener plus d'argent : monétiser les émissions existantes via de nouvelles campagnes Patreon, et attirer plus d'auditeurs, « un projet à plus long terme ». Reste qu'ouvrir d'autres campagnes de financement récurrentes peut être risqué en soi : « il ne faut pas non plus saturer les demandes ».

Il n'est pas du tout question de lancer un format vidéo, bien plus contraignant et coûteux que l'audio. « C'était l'une des pistes explorées quand j'ai quitté Blizzard, je me suis rendu compte que ce n'était pas viable » se souvient-il, affirmant pouvoir aujourd'hui produire une émission en déplacement sans problème.

Pour le moment, la priorité est d'unifier l'identité visuelle des émissions, jugée trop disparate. Après deux ans à s'organiser, « les années à venir pourront être consacrées à essayer d'aller vers l'extérieur » déclare Beja. Surtout, la question pour lui est de savoir s'il a intérêt à faire grandir l'entreprise au-delà de ce qu'elle est aujourd'hui. Après dix ans d'activité et deux ans à en vivre, il n'a toujours pas la réponse.

Notre dossier sur l'économie des podcasts :


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