Principe de précaution, infox : la difficulté de « prouver que des risques supposés n’existent pas »

L’humain dans toute sa contradiction
Tech 8 min
Principe de précaution, infox : la difficulté de « prouver que des risques supposés n’existent pas »
Crédits : RichVintage/iStock

Le principe de précaution est à double tranchant, nécessitant un équilibre : il ne faut pas tomber dans l’excès, ni le prendre à la légère. D'autant qu'il peut être utilisé comme base à la désinformation… qu’il est parfois bien difficile d’arrêter, notamment lorsqu'elle se propage via les réseaux sociaux.

Dans la première partie de notre analyse de l’avis du Comité d’éthique (COMETS) du CNRS, nous nous sommes intéressés à l’histoire du principe de précaution, ses piliers théoriques et les différentes interprétations qu’il est possible d’en faire. Mais il se penche aussi sur les biais cognitifs ainsi que le cycle de vie des infox.

Car la société a parfois du mal à contrer la désinformation malgré les arguments et certitudes scientifiques.

Notre dossier sur le principe de précaution : 

Et voilà les biais cognitifs de « l’humain »

Les biais cognitifs qui peuvent ainsi déformer la perception des risques, sans forcément que les personnes aient de mauvaises intentions au départ : « Comme l’ont montré des études déjà anciennes, l’humain est porté à surestimer les très faibles probabilités et sous-estimer les très fortes probabilités ».

Un exemple avec un sujet ô combien d’actualité : la vaccination, au sens large, pas uniquement contre la Covid-19. « Certains parents qui refusent de faire vacciner leurs enfants n’envisagent pas forcément que la rougeole représente un danger bien plus grand que le risque extrêmement faible de complications consécutives au vaccin ».

Infox vs vérification des faits

L’avis se penche ensuite sur les rumeurs et autres infox basées sur des affirmations qui sont pourtant « sans aucun fondement scientifique ». Elles finissent parfois par s’imposer dans l’opinion publique et arrivent même à atteindre « la masse critique à leur auto-entretien grâce aux réseaux sociaux ». Les algorithmes de ces derniers peuvent en effet « enfermer » l’utilisateur dans une « micro-bulle » avec d’autres personnes qui partagent la même opinion.

Un « exemple absurde » est donné par le Comité avec la théorie des chemtrails : les traînées de condensation des avions seraient en fait des épandages chimiques intentionnels. Cette « théorie » est « totalement réfutée par la science sans la moindre trace d’incertitude »… et pourtant 30 à 40 % des Américains interrogés dans le cadre d’une enquête publiée dans Nature en 2017 affirment y croire rappelle le COMETS.

Autre exemple avec Linky : « Des épidémies de symptômes, ou plutôt de "ressentis de symptômes", sont amplifiées par la médiatisation d’un danger, fût-il non prouvé ou même totalement fictif, comme dans le cas des affections causées par les compteurs électriques ». Le problème étant que « les chercheurs ne sont pas toujours en capacité de répondre aux peurs irrationnelles (eux-mêmes doivent d’ailleurs se méfier de ne pas y être sensibles) ».

L’avis rappelle aussi que certains médias ont « une attirance pour le sensationnel, voire le catastrophisme, ce qui accroit d’autant la difficulté des scientifiques ». Les titres « putaclics » sont une spécialité de certains avec, par exemple, le marronnier d'un astéroïde destructeur de monde qui a frôlé la Terre… dans les faits il s’agit souvent d’un astéroïde déjà largement documenté et dont la trajectoire est connue depuis des (dizaines d’) années. 

Cette course au sensationnel pousse parfois les scientifiques/chercheurs à avoir un peu de réticence à s’exprimer auprès de la presse tant leurs propos peuvent être déformés ou sortis de leur contexte. Nous avons nous-mêmes eu à plusieurs reprises des chercheurs inquiets de la manière dont leurs propos pourraient être interprétés lorsqu’ils répondent à nos questions. Mais à l'inverse, ce sont parfois les communiqués de presse des universités qui font des raccourcis ou du sensationnalisme… pour attirer la presse et ainsi occuper les médias.

La relecture par les pairs, l’analyse des publications scientifiques (au-delà du communiqué) et les échanges avec les chercheurs sont la base pour éviter de tomber dans les pièges.

La difficulté de prouver que les risques n’existent pas

Il y a aussi des cas où le principe de précaution est appliqué de manière excessive. S’il est légitime lorsque le risque, même très faible, engendre un potentiel danger fort à long terme, dans certains cas il est appliqué au titre « de risques supposés dont il est bien difficile de prouver qu’ils n’existent pas ». L’avis ajoute qu’il est « en effet souvent impossible de prouver qu’un instrument, un procédé ou un produit nouveau n’aura jamais aucun effet dangereux ».

Il faut aussi faire la part des choses, notamment dans le domaine de la santé et mettre dans la balance l’ensemble des éléments : « les principes actifs ont toujours des effets secondaires difficilement quantifiables tant qu’ils n’auront pas été testés sur un vaste échantillon de la population : une politique de précaution dans ce cas reviendrait alors à dire qu’il ne faut jamais introduire de nouveaux médicaments, ce qui serait absurde ». Or, « un excès de "précautionisme" peut aboutir à paralyser le développement technologique et l’économie ».

Exemple de loupé national : l’amiante

Le Comité ajoute néanmoins qu’il ne faut pas en conclure que les usages du principe de précaution sont toujours excessifs : « il y a au contraire des situations où son application est appropriée et son absence d’application dommageable ». Un exemple ? « La non-application des mesures de prévention contre l’amiante pendant un siècle après les premières alertes sur ses dangers pour la santé qui remontent à 1906 en France ».

Dans tous les cas, le principe de précaution a un effet stimulant pour la recherche : « Les chercheurs peuvent être incités à proposer des idées de substitution pour des technologies qui comportent des risques, ou plus généralement être enclins à compléter les connaissances concernant les risques de certaines technologies qui inquiètent leurs concitoyens ».

Les traditionnelles recommandations

En guise de conclusion, le Comité explique que « l’objectif est celui d’un progrès raisonné et partagé sur lequel repose la prévention des risques, en particulier des risques irréversibles à long terme, et qu’anime en dernier ressort une éthique de la responsabilité soucieuse de protéger les êtres humains, d’où qu’ils viennent, et de préserver un futur à l’humanité ». Il termine par onze recommandations :

  • Le principe de précaution, initialement instauré pour l’environnement puis étendu à la santé, est invoqué aujourd’hui dans de nombreux domaines technologiques. Les scientifiques ont un rôle à jouer dans une réflexion nécessaire pour en faire évoluer les champs d’application.
  • Cette réflexion pourrait s’appuyer sur des études concernant le principe de précaution lui-même, qui pourraient faire l’objet de programmes de recherche. Ce serait là une occasion de développer les liens entre les scientifiques et les juristes pour faire évoluer les concepts de prévention et de précaution ainsi que leurs modes d’application.
  • Lors d’une consultation citoyenne sur les risques écologiques ou sanitaires d’une technologie, les scientifiques doivent éclairer les enjeux par leurs connaissances, sans éluder les marges d’incertitude lorsque celles-ci existent.
  •  Pour mieux organiser le débat public sur les technologies dans des domaines comme celui du numérique ou du changement climatique, le COMETS suggère une réflexion sur la création de comités d’éthique sur le modèle du CCNE ou éventuellement au sein d’un CCNE élargi à des collèges tels que le CNPEN.
  • En présence d’incertitude ou de débats sur l’application du principe de précaution, les scientifiques devraient être amenés à une réflexion approfondie sur le traitement en droit de la responsabilité civile qu’implique la preuve scientifique. Cette réflexion serait à mener avec les acteurs de la justice.
  • En dehors de toute consultation officielle, les scientifiques ont un devoir d’alerte auprès des autorités lorsqu’ils prennent conscience de risques susceptibles d’invoquer le principe de précaution dans leur domaine de compétences.
  • Les scientifiques consultés comme experts par un commanditaire au titre du principe de précaution doivent afficher avec transparence les liens d’intérêts qui pourraient interférer avec leur expertise.
  • L’expertise des scientifiques sollicités sur des questions relevant potentiellement de l’application du principe de précaution doit être collégiale, ouverte aux préoccupations de la société civile et attentive aux informations dont celle-ci est éventuellement porteuse.
  • Les scientifiques consultés comme experts au titre du principe de précaution ne sauraient endosser la responsabilité des décisions prises par leurs commanditaires. Ils doivent s’assurer que la présentation qui est faite de leur expertise aux citoyens et aux médias est conforme à leurs conclusions.
  • Les Conseils scientifiques des Instituts (CSI) du CNRS, dans le cadre de leur mission de prospective, devraient être incités à réfléchir aux risques que font courir à l’environnement et aux citoyens les recherches menées dans leur domaine. Ils pourraient, le cas échéant, échanger avec le COMETS, voire même demander à ce que celui-ci soit saisi d'en étudier les aspects éthiques, en utilisant le canal adapté à une telle saisine.
  • Les chercheurs doivent de même, à leur niveau, réfléchir sur les risques induits par leurs travaux. À ce titre, ils peuvent consulter le référent déontologue du CNRS pour les aider à se situer au regard des textes déontologiques existants. Nous les encourageons à soumettre alors le problème à l'Institut concerné, à charge pour celui-ci, si nécessaire, d'organiser l'analyse scientifique du problème et d'ouvrir à la dimension éthique pour laquelle le COMETS pourra contribuer.

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