[Interview] « Il n'y a pas véritablement d'addiction aux écrans » selon Thomas Gaon

Entretien avec le psychologue 56
En bref
image dediée
Crédits : Nadezhda1906/iStock/Thinkstock
Environnement
Par
le mercredi 11 mai 2016 à 17:10
Xavier Berne

Smartphones, ordinateurs, consoles de jeux, télévision... Les écrans s’immiscent de plus en plus facilement dans la vie des enfants et adolescents, y compris à l’école (même maternelle). Pour explorer cette évolution, Next INpact a pu interroger le psychologue Thomas Gaon, spécialiste du numérique et plus particulièrement des jeux vidéo.

Les jeunes passent de plus en plus de temps devant les écrans, y compris à l’école, avec le déploiement progressif du plan numérique notamment. Qu’est-ce que ça vous inspire ?

On assiste à une mutation technique, comme il y en a déjà eu auparavant dans l'histoire, par exemple avec l'arrivée de l'imprimerie. L'écran est un nouveau support, qui a des propriétés particulières (tout comme le papier). Cela fait partie d'une mutation globale qu'on appelle la révolution numérique, qui est en cours depuis quelques années déjà et qui fait que la société s'adapte à ces nouveaux outils, qui vont devenir la norme.

Faut-il forcément voir ça d'un bon œil ?

Comme pour toute chose, il faut que la société soit attentive. Mais en même temps, il n'y a pas d'autre choix que de faire avec le monde tel qu'il est. Quelque part, ce n'est ni bien ni mal... La vraie question, ce sont les usages, non les outils en eux-mêmes. Ils peuvent être utilisés d'une bonne ou d'une mauvaise façon. Il convient donc de transmettre aux enfants et adolescents des bonnes pratiques, de fixer des limites (dans leur utilisation ou leur temps d’utilisation...), etc. Des choses qu'on faisait déjà auparavant avec les livres par exemple. D'elles-mêmes, les familles régulent, mais il faut du temps pour que ça devienne une norme homogène, sociale.

Ne risque-t-on pas de renforcer l’addiction des jeunes aux écrans en tous genre ?

Il n'y a pas véritablement d'addiction aux écrans en tant que tel. C'est beaucoup plus une appellation journalistique ! Est-ce qu'il y aurait une addiction au papier, à la rue, au sport ? Ce n'est pas parce qu'on passe beaucoup de temps dessus que c'est une addiction. Ce à quoi on assiste, c'est à une transformation des pratiques. Les gens ont les yeux rivés sur l'écran, mais ça peut être pour travailler, pour lire, pour regarder des séries, pour discuter avec leurs copains... Mais ce n'est pas être sur l'écran en tant que tel.

Après, bien sûr qu'il va y avoir la question des limites de ce qu'on y fait et qu'il va y avoir certaines activités qui vont se transformer. On constate par exemple que les gens commencent à plus jouer aux jeux vidéo, donc ils jouent moins autrement. Est-ce qu'il y a pour autant une addiction aux jeux vidéo ? Non, c'est juste qu'il y a une transformation et que les normes vont changer.

Autre exemple : un adolescent qui appellerait dix fois sa mère dans la journée, on aurait trouvé ça problématique il y a quarante ans. Aujourd'hui, qu'un jeune envoie quinze SMS à sa mère, on ne va pas s'inquiéter. C'est ce genre de chose qui est transformée par les outils, et donc notre représentation de la normalité change également.

On entend aussi beaucoup parler de cyberharcèlement scolaire. Un sénateur a récemment proposé de durcir les sanctions applicables en la matière. Est-ce que ça vous semble être une bonne réponse à ce phénomène ?

Oui, mais il ne faut pas que ce soit la seule réponse ! Le harcèlement existait déjà auparavant. Ce qu'on voit, c'est que le cyberharcèlement a les mêmes responsables et les mêmes victimes qu'auparavant (des personnalités particulières, des difficultés particulières...). Le cyberharcèlement créé beaucoup de dommages, qui ne sont pas encore assez pris en compte, et la loi peut remédier à ça. Il ne faut pas le négliger, car c'est un vrai drame pour les victimes. Je pense qu'il faut effectivement que ce soit puni. Quand les enfants entendront que des gens ont été condamnés, qu'il ne faut vraiment pas faire ça, que les adultes diront à leurs propres enfants de ne pas cyberharceler d'autres enfants, je pense que les choses vont évoluer et que les enfants sauront réagir, le feront moins, etc.

Les récents attentats qui ont frappé notre pays ont (encore) conduit certains élus à pointer du doigt les jeux vidéo. Que leur répondez-vous ?

Qu'ils devraient mettre leur doigt ailleurs ! C'est un phénomène classique... Le jeu vidéo sert de bouc-émissaire dans la mesure où c'est un produit réservé à la jeunesse, populaire et inconnu des élites. C'est une attaque à peu de frais au niveau électoral car ceux qui soutiennent le jeu vidéo en général ce sont des jeunes, des gens qui ne sont pas forcément engagés, qui n'ont pas de poids politique, etc.

Le problème du bouc-émissaire, c'est qu'une fois qu'on l'a désigné, on pense avoir tout résolu... Mais en fait pas du tout ! Toutes les études du CNRS (que l'État a commandées en plus, mais qu'il ne lit pas) montrent quelles sont les causes véritables de la radicalisation et du terrorisme. Elles sont cependant beaucoup plus profondes et compliquées pour les politiques à gérer, donc résultat, il vaut mieux attaquer les jeux vidéo. Encore une fois, c'est à peu de frais ! C'est beaucoup plus simple que de régler le problème de la pauvreté, les problèmes culturels, etc.

Entre 9 et 14 ans, vous avez 90 % des jeunes qui jouent aux jeux vidéo. Donc si le jeu vidéo était le facteur causal principal, le pays serait à feu et à sang...

Merci Thomas Gaon.


chargement
Chargement des commentaires...