En 2015, la croissance des réseaux publics ralentie par les projets politiques

Mais la fibre avance quand même 18
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Crédits : violetkaipa/iStock/Thinkstock
FAI
Guénaël Pépin

En fin de semaine dernière, l'IDATE a présenté son observatoire des réseaux publics. Si plus de 200 000 prises fibre ont été déployées en 2015, les obstacles ont été nombreux : financements, élections ou encore blocage européen de France THD. Pas de quoi décourager ces entreprises, qui voient une reprise en 2016.

Pour la quatrième année consécutive, l'IDATE a dressé l'état des lieux des réseaux d'initiative publique (RIP) en France, cette fois-ci à Strasbourg. Financé par la Fédération des industriels des RIP (FIRIP) et la Caisse des dépôts, qui investit dans ces réseaux publics, l'observatoire montre à la fois la bonne santé du secteur et les nombreuses barrières pesant encore sur le plan France THD, qui vise à couvrir toute la population en très haut débit d'ici 2022, dont 80 % en fibre jusqu'à l'abonné (FTTH).

Cet observatoire est « essentiel pour mesurer les politiques publiques », selon Gabrielle Gauthey, directrice des investissements et du développement local à la Caisse des dépôts, qui se pose en « investisseur avisé » des RIP. Il faut dire que la participation a été bonne : sur 200 entreprises interrogées, 103 ont répondu présentes – avant tout celles dont c'est le cœur de métier – contre 80 réponses l'an passé.

En 2015, plus de 6 000 équivalents-temps plein ont été créés grâce aux réseaux publics, estime l'étude de l'IDATE, soit une progression de 17 % par rapport à 2014 et de 124 % par rapport à 2012. Le chiffre d'affaires passe lui à 1,45 milliard d'euros (+14 %). Cela vaut autant pour la moitié des entreprises vieilles de plus de six ans que pour l'autre moitié plus jeune, qu'ils soient délégataires, intégrateurs ou fournisseurs d'accès. Un dynamisme qui attire d'ailleurs les investisseurs, jusqu'ici frileux sur les dossiers très haut débit.

Cette forte croissance de la filière, qui compte s'exporter de plus en plus, cache pourtant une réalité contrastée et des difficultés propres à 2015 : blocages administratifs, alternances politiques locales qui ralentissent les dossiers ou encore difficultés de financement public.

Des objectifs 2015 manqués

En fait, la croissance a fortement ralenti en 2015. Au point de manquer des objectifs. Si 6 000 emplois ont été créés sur l'année, « nous devrions être à 7 000 », a reconnu Étienne Dugas, le président de la FIRIP. Trois raisons à cela, essentiellement politiques.

« On a des problèmes de montages juridiques, de maîtrise d'ouvrage. La tendance est à se regrouper, à faire de gros dossiers sur les territoires les plus grands possible » explique Pierre Michel Attali de l'IDATE. Plus les dossiers sont importants, plus les difficultés le sont, et le mouvement risque de s'accélérer. Le regroupement des projets de réseaux publics (départementaux à la base) en projets régionaux est fortement encouragé par le gouvernement, qui propose des subventions supplémentaires pour les départements qui mettent leurs projets de réseau public en commun.

Dans les faits, des créations de syndicats mixtes (qui gèrent les RIP) qui mettent plus de temps que prévu : de six mois quand tout va bien à un ou deux ans en cas de problème, explique encore l'IDATE. Soit autant de temps perdu pour commencer d'éventuels déploiements.

Deuxième difficulté : l'alternance politique. Les élections départementales et régionales, les échelons des réseaux publics, ont posé une série de problèmes locaux. « Quand vous avez des basculements de majorité, le temps que les nouvelles équipes se mettent en place, qu'elles s'approprient les dossiers, on perd du temps » affirme la FIRIP, qui évoque les cas du syndicat mixte Touraine Cher Numérique ou de celui « 59/62 » (dans le Nord Pas-de-Calais), qui attend toujours un nouveau président.

Etienne Dugas FIRIP RIP
Étienne Dugas, président de la FIRIP - Crédits : Guénaël Pépin (licence : CC by SA 2.0)

Des financements ralentis

Troisième raison : le blocage du plan France THD par la Commission européenne, qui a ralenti les validations de dossiers et les décaissements, notamment à l'été. La montée en débit sur le réseau d'Orange pose ainsi problème du côté de Bruxelles (voir notre analyse). Repoussée plusieurs fois, cette validation est promise depuis un an par Bercy, qui n'ose plus avancer de date. En novembre, Antoine Darodes, le directeur de l'Agence du numérique, admettait un retard de deux mois dans la validation des dossiers des collectivités.

Lors d'une table ronde lors de la présentation en fin de semaine dernière, Antoine Darodes a affirmé que le sujet de la validation était presque derrière Bercy, vu les dernières questions posées par la Commission... Dont nous ne saurons rien pour le moment.

« Les décaissements restent faibles, ce qui a eu un impact clair en 2015 » affirme pour sa part l'IDATE. Sur les 3,5 milliards d'euros de subventions promis d'ici 2022, quelques dizaines de millions ont été débloqués jusque-là. Trop peu pour nombre d'acteurs présents à Strasbourg.

Étienne Dugas de la FIRIP ajoute une dernière difficulté : le rachat de SFR par Numericable fin 2014. Selon lui, SFR représentait « plus de 60 % du chiffre d'affaires des réseaux d'initiative publique », notamment des opérateurs de ces réseaux. « Du jour au lendemain, le client SFR arrête de payer ses fournisseurs » tonne-t-il devant Jérome Yomtov, secrétaire général délégué de SFR. « Cela a eu un impact indéniable sur l'exercice » estime-t-il. Notons que Bercy avait lui-même épinglé publiquement le groupe pour ses retards de paiement.

Des déploiements qui s'accélèrent

Malgré ces difficultés, 2015 a été une bonne année pour les déploiements. Les réseaux publics ont raccordé plus de 250 000 prises sur l'année sur la France, pour 133 00 abonnés FTTH à la fin de l'année. Un rythme qui n'atteint pas encore celui des déploiements privés, mais qui montre que la machine industrielle est bien en marche. La signature de gros contrats de déploiement, comme les 377 000 de l'Alsace d'ici 2022, doit aider à accélérer le rythme dans les prochains mois.

La FIRIP insiste tout de même sur d'autres technologies, comme le satellite, saturé sur une large partie de la France, comme nous le révélions l'été dernier. « La rançon du succès » estime l'IDATE. Les opérateurs radio terrestre (Wi-Fi, WiMax...), qui forment une part importante de la FIRIP, sont eux aussi à l'honneur : 9 000 communes desservies pour 68 000 clients. « Ces entreprises ont aussi réussi à faire bouger les lignes au niveau du régulateur » note d'ailleurs le producteur de l'étude, évoquant les expérimentations pour la 4G fixe autorisées fin mars par l'ARCEP, suite au lobbying de la FIRIP.

FIRIP IDATE FTTH 2015FIRIP IDATE déploiements FTTH 2015
Données issues de l'observatoire des déploiements ARCEP

2015, l'année des investisseurs

La principale nouveauté positive de l'année est l'arrivée des investisseurs privés sur les grands projets de réseaux publics. Celui de l'Alsace, par exemple, bénéficie d'un large apport privé pour son démarrage. 60 % d'entre eux ont répondu à cet observatoire de l'IDATE, « alors qu'on ne les voyait absolument pas sur le scope en 2014 et les années d'avant ». Le sujet serait même devenu prioritaire pour eux.

« Ces projets étaient considérés, me semble-t-il, jusqu'à l'année dernière comme des dossiers plutôt à risque. Ils deviennent des dossiers à opportunité pour le développement en infrastructure » affirme encore Pierre-Michel Attali de l'IDATE. Ce serait le résultat d'une forte évangélisation, nous affirme Étienne Dugas... Même si l'afflux d'argent à investir ne serait pas étranger à ce nouvel intérêt.

Les explications profondes sont, elles aussi, nombreuses selon l'institut d'étude. « Nous sommes sur des projets avec des tickets financiers importants, de plusieurs dizaines ou centaines de millions d'euros » sans atteindre des milliards, affirme-t-il. Surtout, ces projets d'avenir offrent une grande visibilité, de plusieurs décennies pour certains d'entre eux. De même, l'usage du FTTH est assuré, comme celui de ces réseaux, qui sont des « monopoles naturels » sur les zones où ils sont déployés, les opérateurs privés ne voyant pas d'intérêt à y venir en propre.

Les RIP, une aide pour l'économie locale ?

Plus largement, la FIRIP et la Caisse des dépôts aiment à affirmer les bienfaits économiques des réseaux publics. Côté télécoms, ils apportent plus de concurrence dans les zones qu'ils couvrent, avec dix opérateurs pour entreprises sur 58 % des RIP. Cela sans vraiment empiéter sur les zones où opère Orange en fibre pour les entreprises en zones moins denses. Les réseaux publics auraient aussi apporté 145 millions d'euros d'économie en frais de télécommunication, dont près de 90 millions pour les entreprises sur l'année.

Selon l'étude commanditée par la Caisse des dépôts et la FIRIP, les réseaux qu'ils financent et déploient ont des conséquences économiques directes sur l'économie locale. « Vous avez systématiquement des taux de création d'entreprises plus élevés en zones RIP qu'en zones non-RIP » lance encore l'IDATE, qui constate un taux de chômage 0,7 % inférieur dans les « zones RIP » que dans celles sans ces réseaux.

« On n'a pas la prétention de dire que c'est le seul facteur qui va influer sur le taux de chômage » pondère tout de même l'IDATE. Une précaution moins nette du côté de la FIRIP. « Il est évident que les RIP ont un impact sur l'économie des territoires » a lancé Étienne Dugas, citant ce chiffre.

Un retard qui devrait être rattrapé en 2016

Après une année 2015 difficile sur plusieurs points, les acteurs des réseaux publics se veulent (bien plus) optimistes pour 2016. La FIRIP affirme un « redémarrage » cette année. 91 % des entreprises interrogées pensent même dédier plus de personnel aux RIP dans les trois ans à venir. Le cap du million de lignes FTTH devra donc être passé cette année.

Le but : retrouver le niveau de croissance de 2012 ou 2013, avec environ 9 000 emplois mobilisés et un chiffre d'affaires de 2 milliards d'euros (pour 1,45 milliard en 2015). La fédération vise un doublement des effectifs (12 000 emplois) fin 2017 et 3 000 personnes à former d'ici 2020. À cette date, l'organisation table sur 10 000 créations d'emplois, soit autant de personnes à former. « Nous allons doubler le nombre d'emplois directs sur les réseaux publics d'ici deux ans » tonne encore Dugas.

L'optimisme est aussi affiché du côté de Bercy. « On a eu un hiver, pas mal de moments difficiles avec des nuages sombres. On est maintenant dans une phase printanière, on commence à récolter les labours qu'on a engagés ensemble ces dernières années. Néanmoins, attention, un printemps n'exclut pas quelques giboulées et il va falloir qu'on reste vigilants, parce que le chemin est encore long » affirme ainsi Antoine Darodes, qui rappelle que les RIP sont des « projets risqués » avec « un défi d'exécution ».

La question se pose notamment pour les réseaux radio. « Il va falloir qu'on industrialise les déploiements, notamment aériens, dans les zones rurales » déclare encore le directeur de l'Agence du numérique, pour qui « il y a des marges de progression » sur les processus de construction des réseaux hertziens. La question est aussi vive du côté de la FIRIP, qui poussera encore pour l'usage des réseaux radio pour les réseaux fixes.

Antoine Darodes Agence numérique
Antoine Darodes, directeur de l'Agence du numérique - Crédits : Guénaël Pépin (licence : CC by SA 2.0)

Des financements publics à pérenniser

Pour la fédération, plusieurs points doivent ainsi être réglés pour une bonne année 2016. Le « risque bruxellois » d'un refus du plan France THD par l'Europe doit ainsi être levé. Cette épée de Damoclès pèse toujours sur les réseaux publics et sur les subventions de l'État, qui doivent être pérennisées.

Car l'une des principales questions sur le plan THD, aujourd'hui, est celle de son financement. Le gouvernement promet 3,5 milliards d'euros à investir dans les réseaux publics, dont 900 millions sont assurés via le Fonds national pour la société numérique (FSN). Les 2,5 milliards d'euros restants sont encore à trouver. « On n'en a décaissé que 38 millions. Sur 900 millions ! Cela doit s'accélérer. Antoine Darodes nous dit 150 à 180 millions de décaissés d'ici la fin de l'année. Cela laisse encore de la marge jusqu'en 2017. Qu'est-ce qui se passe en 2017 ? » s'inquiète le président de la FIRIP.

La formation est aussi une question importante. Le secteur manque de main d'œuvre et certaines entreprises en viennent à se prendre des employés les unes aux autres pour pallier le manque de personnes qualifiées. « L'offre de formation est très insuffisante » selon les entreprises avec lesquelles l'IDATE a discuté.

Selon l'institut, 47 plateformes régionales de formation aux métiers du THD sont nécessaires. « On en est encore très loin » affirme-t-il, malgré quelques initiatives. Le sujet serait moins grave qu'il n'en a l'air, tente de rassurer la FIRIP, qui rappelle que les entreprises du secteur « ont toutes en interne des centres de formation ».

Dernière question, celle de l'export. Les entreprises du secteur sont à une large majorité françaises, et travaillent dans le pays. Pour la Caisse des dépôts et la FIRIP, il faut accélérer la vente à l'étranger de ce savoir-faire, notamment en matière de collaborations public-privé. La filière commence ainsi à s'exporter en Afrique, par exemple à Casablanca ou au Burkina Faso. Une stratégie qui doit encore s'accélérer dans les prochaines années.


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