[Interview] Formats ouverts au sein de l’Éducation nationale : un « combat d’arrière-garde »

Entretien avec le Directeur du numérique pour l'éducation 36
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Crédits : michaeljung/iStock/Thinkstock
Loi
Xavier Berne

À l’occasion de notre entretien avec Mathieu Jeandron, le Directeur du numérique pour l’éducation, nous avons pu revenir sur le contesté accord de « partenariat » conclu entre Microsoft et le ministère de l’Éducation nationale. Cela nous a permis d'évoquer également la question de l’interopérabilité et des logiciels libres.

Signée le 30 novembre dernier, quelques jours après que le numéro un de la firme américaine ait signé un chèque de 13 millions d’euros au profit du premier employeur de France, la convention liant le géant du logiciel propriétaire et la Rue de Grenelle fait l’objet d’une demande de recours gracieux depuis le 29 janvier.

Le collectif EduNathon – Conseil national du logiciel libre, associations La mouette et Ploss-RA... – estime en effet que ce partenariat aurait dû être considéré comme un marché public, soumis dès lors aux règles de vigueur en matière de mise en concurrence (pour en savoir plus, voir notre article).

Une polémique qui survient à quelques mois de l’appel lancé en faveur de l’interopérabilité au sein de l’Éducation nationale, repris en substance lors de la consultation relative au projet de loi numérique.

Le ministère de l’Education va-t-il accéder à la demande gracieuse de ces associations qui contestent votre « partenariat » avec Microsoft ?

On est en train d'examiner ce recours. Je ne peux pas en dire beaucoup plus à ce stade sur la décision qu'on va prendre, tout simplement parce qu'elle n'est pas encore prise. On étudie les arguments qui sont exposés, même si sur le fond on les conteste. Il faut qu'on s'assure qu'effectivement, juridiquement, la forme retenue est correcte.

Mais quand on dit que le fait de suivre des expérimentations avec Microsoft induit ou peut induire un choix de Microsoft par l'académie, ce n'est pas vrai puisque les expérimentations vont se faire à des endroits où ça a déjà été choisi. On va dans des collèges où il y a déjà du Microsoft, et on va regarder et suivre au niveau du ministère ce qui est fait par la collectivité avec tel ou tel acteur.

Que répondez-vous à ceux qui parlent de « partenariat indigne », de « collusion d’intérêts » ?

Il n'y a pas de collusion d'intérêts ! On est amenés à travailler avec tout un tas d'industriels, et on travaillera avec tous ceux qui ont envie de travailler au profit de l'éducation des enfants. On n'a pas du tout de parti pris pour l'un ou pour l'autre. On travaille volontiers avec des grands acteurs comme avec de plus petits acteurs. Non, il n'y a pas de collusion d'intérêts, notre porte est ouverte. D'ailleurs, on est souvent en contact avec tout ou partie des sociétés ou associations qui ont fait le recours.

Après, j’entends les préoccupations de neutralité, bien sûr. Peut-être qu'on a pêché par manque d'explications. Pour renforcer la transparence sur ces sujets-là, nous sommes en train de mettre en place un dispositif pour que l'ensemble des industriels qui ont envie de travailler avec nous sachent à quoi s'en tenir. Il y aura donc une sorte de charte d'engagement des industriels. Évidemment, cette charte devra s'appliquer à Microsoft comme à tous les autres, autour des sujets qui sont soulevés : protection des données des élèves, neutralité, etc.

N’y a-t-il pas un danger pour les enfants ? Tout le monde sait que quelqu’un qui prend l’habitude d’utiliser certaines solutions va avoir tendance à y être dépendante par la suite...

Si, bien sûr... On n'est absolument pas dupes de cet aspect-là. C'est pour ça que l'appel à projets ne fait référence à aucun système d'exploitation par exemple. Quand on regarde ce qui a été fourni pour les collèges préfigurateurs, on voit d’ailleurs que les systèmes Microsoft ne sont pas dominants [par rapport à Android et Apple, ndlr].

Naturellement, on est attentifs à ce que l'ensemble de l'environnement ne soit pas verrouillé. C'est pour ça qu'on va mettre en place la charte dont je vous ai parlé. Mais il y a aussi tout le travail autour de la gestion des données importantes des élèves. Nous n’avons pas l'intention de confier l’identité numérique des élèves à un tiers (que ce soit Microsoft, X ou Y). Ce sont des sujets contrôlés par les informaticiens internes de ma direction et avec lesquels les fournisseurs de services devront s'articuler.

On a bien sûr besoin de briques technologiques, mais derrière, c'est nous qui maîtrisons la question de l'identité. Microsoft est un fournisseur, technologiquement bien connu – mais un fournisseur comme un autre.

Quelles suites ont été données à l'appel en faveur de l’utilisation de formats ouverts au sein de l’Éducation nationale ?

Le sujet est pour moi un peu décalé par rapport à la réalité de nos préoccupations. J'ai envie de dire que c'est un peu un combat d'arrière-garde, parce que l'interopérabilité entre les formats est quasiment de fait. Bien sûr, il faut continuer à progresser. On essaie d'être attentifs, dans nos publications, à mettre plutôt du PDF pour des documents figés, des fichiers CSV quand on fait de l'Open Data, etc. Mais ça va être de moins en moins le sujet : aujourd'hui, qu'on prenne un « .doc » ou un « .odf », les deux peuvent s'ouvrir sans difficulté avec des logiciels gratuits. Après, il peut rester marginalement quelques pratiques problématiques...

Nous, notre préoccupation, c'est beaucoup plus la liberté de travailler par rapport aux ressources numériques, la maîtrise des données des élèves, de leur identité numérique, la portabilité d'un fournisseur de services à un autre. C'est-à-dire que demain, un élève qui aura l'habitude de travailler avec un fournisseur de services numériques à l'issue de son année de travail, comment fera-t-il pour les retrouver ultérieurement ?

Ce qui est important, c’est que les choix de mise à disposition ne soient pas discriminants ou n'obligent pas les élèves à acquérir tel ou tel matériel par rapport à tel ou tel autre. Mon sujet, ce sont les applications mobiles : je ne voudrais pas qu'il y ait un fournisseur qui dise qu'il ne fournit que sur l'App Store par exemple. Ça, ce serait un vrai problème...

Nous nous sommes de ce fait assurés dans notre appel d'offres relatif aux ressources numériques que tout soit disponible sur l'ensemble des systèmes et que le choix des élèves, des parents ou des collectivités, ne soit donc pas contrarié par un problème de format d'appli.

Quand vous voyez que les parlementaires hésitent à imposer la priorité aux formats ouverts et aux logiciels libres au sein de l'administration, qu'est-ce que ça vous inspire ?

Je me réfère à la circulaire Ayrault de septembre 2012, qui explicite tout un tas de domaines dans lesquels le logiciel libre est une bonne solution et a vocation à être privilégié – ou en tout cas où le sujet doit être interrogé de façon systématique à chaque fois que ces cas-là se présentent.

Après, à nouveau, aujourd'hui, on est dans une situation qui est un peu particulière : il y a un certain nombre d'environnements qui ont été fabriqués et qui sont basés sur des logiciels libres, et qui pourtant sont extrêmement contraignants et posent potentiellement des questions en matière de privacy, de protection des données, etc.

Pour moi, on achète de moins en moins du logiciel pour prendre de plus en plus de services en ligne. Donc l’interrogation se décale progressivement : il y a toujours la question du logiciel, mais à un moment il faut se dire que ce n'est pas le logiciel qu'on veut, c'est le service ! Le logiciel aura beau être open source, si le service derrière est opéré avec des conditions d'utilisation ou d'exploitation des données qui ne sont pas les bonnes...

Pour caricaturer, on pourrait se demander qui de Microsoft One Drive et Google Drive a le plus de composants libres ? J'ai envie de dire qu’on s'en fout... Ce n'est pas le sujet ! Le sujet c'est : est-ce qu'il est opportun, est-ce qu'on a la maîtrise des données, est-ce qu'on a la portabilité des données si l'on va chez l'un ou chez l'autre ? Est-ce qu'il n'y a pas une alternative française, hébergée en France par rapport à ça ?

Tout ça n’empêche pas le ministère de l'Éducation nationale de rester très investi dans le logiciel libre. On est, au niveau interministériel, un des ministères qui participent le plus aux travaux de la DINSIC sur le sujet. En matière de ressources numériques, on a besoin de logiciels destinés à être mis à la disposition des élèves (par exemple des logiciels de mathématiques, pour des tracés, des représentations graphiques...).

Et là, c'est vrai que le modèle « logiciel libre » est vraiment pertinent parce que ça nous évite d'avoir à gérer des licences, des droits d'usage... On est évidemment intéressés par le modèle open source, mais avec ce regard de se dire au fond que le sujet n'est pas forcément toujours autour de ça...

Merci Mathieu Jeandron.


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