« On te manipule », le politique aussi

#JeSuisChiropraticien 288
En bref
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Crédits : Ministère de l'Intérieur
Web
Marc Rees

Le gouvernement a mis en ligne « On te manipule », une page web destinée à alerter l’internaute des risques de fausses informations sur les réseaux. Une initiative à saluer, même si le politique n'est pas en reste sur ce créneau.

La nouvelle page gouvernementale l'assure clairement, « On te manipule ! », avec une introduction appétissante. « Hoax, rumeurs, photos ou vidéos truquées… les fausses informations abondent sur Internet. Parfois la désinformation va plus loin, et prend la forme de pseudo-théories à l’apparence scientifique qui vous mettent en garde : « On te manipule ! » À en croire ces « théoriciens » du complot, États, institutions et médias déploieraient des efforts systématiques pour tromper et manipuler les citoyens. Il faudrait ne croire personne… sauf ceux qui portent ces thèses complotistes ! » La page propose plusieurs astuces pour déjouer ces traquenards à vérité, schéma à l’appui.

Pour ce site, l’exécutif a fait appel à Kévin Razy, histoire de s’assurer une belle propagation sociale. « Pas de bol pour le staff de Manuel Valls, s’est ému vendredi dernier, StreetPress, le youtubeur star partageait il y a peu un apéro bio avec le gratin de la complosphère ». Le principal intéressé s’est depuis excusé, expliquant en bas de l’article de nos confrères avoir été piégé par son ignorance. Bref, incident visiblement clos.

Revenons donc à l’article du gouvernement sur la désinformation : « Et si ceux qui dénoncent la manipulation étaient eux-mêmes en train de nous manipuler ? Oui, #OnTeManipule (…) quand on demande d’y croire, sans aucune preuve » s’égosille l’exécutif, réclamant de chacun « un sens critique », « du recul » par rapport aux informations qui circulent. Prenons justement un petit peu de recul car nous avons effectivement décelé plusieurs indices de manipulations politiques ces dernières années. En voici un florilège.

La suppression, le remplacement, la conservation de la Hadopi

Un an avant l’élection de 2012, un certain Hollande François jurait sur son site de campagne : « Notre responsabilité en 2012 sera de mettre un terme au plus vite au conflit entre créateurs et internautes en abrogeant le dispositif Hadopi et en le remplaçant par ce nouveau mécanisme qui assurera des financements pérennes au monde de la culture sans entraver le principe de liberté qui doit prévaloir en matière d’accès à la culture sur Internet. »

Quelques mois plus tard, la petite phrase disparaissait miraculeusement du site remanié. En lieu et place, en 2012, Hollande promet une large concertation sur l’avenir de la Hadopi, qui devient un remplacement dans son engagement de campagne n°45. Résultat ? 2016, quatre ans après l’élection, la Hadopi et la riposte graduée sont toujours là. Mieux : son budget a été remusclé.

Le blocage administratif de sites

Souvenez-vous de cet amendement, cosigné par un certain Manuel Valls en 2010. Il proposait de ne tester le blocage de sites (ici pédopornographiques) que pour une durée de 12 mois. À l’issue de cette période, le gouvernement aurait alors dû remettre au Parlement un rapport d'évaluation détaillé sur sa mise en œuvre.

À l’époque, le PS était aux premières positions contre ces mesures restrictives qui renvoient aux oubliettes l’intervention préalable et systématique du juge judiciaire. Au Sénat, les élus du groupe étaient tout autant remontés, réclamant un vrai blocage judiciaire (amendements 1 et 2). En vain.

Septembre 2011, les députés PS trouvent un nouvel argument : ils demandent un moratoire sur le blocage, à l’occasion des débats sur le projet de loi sur la protection des consommateurs. Échec. Mars 2012, devant le Conseil constitutionnel, ces mêmes parlementaires attaquent la LOPPSI pour faire tomber le blocage des sites pédopornographiques. Raté.

Février 2015, François Hollande président, fait ce que Nicolas Sarkozy n’avait eu le temps d’accomplir : il active finalement ce blocage administratif. Mieux. Suite à une loi votée fin 2014, donc avant Charlie Hebdo, il l’étend aux sites faisant l’apologie ou provocant au terrorisme. Il répand même cette mesure aux moteurs de recherche : le PS introduit donc le déréférencement administratif. En février 2016, l’épidémie se propage : Paris propose à Bruxelles d’étendre ce genre de mesures dans toute l’Europe, pas moins.

La loi Renseignement et son contrôle

En 2009, François Hollande dénonce les législations sécuritaires : un « mouvement politique » qui vise à « donner le sentiment qu’il y a une menace, et que le pouvoir y répond », avec l'intention de « justifier l’intervention sécuritaire (…) et son efficacité ». Une vraie manipulation donc ? Il dégomme en tout cas « une forme de dérive sécuritaire qui justifie des lois sans cesse plus répressives, au nom d’une menace qui parfois est réelle et parfois, on le voit bien, est virtuelle voire même inexistante ». Pour lui, « c’est peut-être pour montrer une efficacité qui sur d’autres terrains notamment économiques et sociaux n’est pas forcément au rendez-vous ».

2013, la loi de programmation militaire. 2014, la loi contre le terrorisme, toutes les deux d'origine gouvernementale. 2015, les attentats de Charlie Hebdo accélèrent l’histoire sécuritaire française. Jean-Jacques Urvoas, alors président de la Commission des lois, termine la rédaction de ce qui deviendra la loi sur le renseignement, ébauchée sur sa table depuis plus de deux ans, soit bien avant #JeSuisCharlie.

Le texte veut encadrer des pratiques « alégales » des services d'espionnage, assurant que tout sera sous le contrôle sévère d’une autorité spéciale, la Commission nationale de contrôle des techniques du renseignement (CNCTR). Son intervention se limite en réalité à un avis simple que le gouvernement peut ignorer (certes sous la menace d’un hypothétique recours devant le Conseil d’État). Mieux : son avis préalable saute dans le cadre de la surveillance des flux dits internationaux, qui concernent également des communications passées en France...

Cette commission de contrôle porte décidemment mal son nom : aujourd’hui, elle est dotée de moyens humains et techniques « largement sous-dimensionnés », nous apprend Le Monde. Elle se contente par exemple d’un examen « simplifié » de la mise sous surveillance de toutes les données des 11 700 personnes fichées S en lien avec l’islam radical. Toutefois, la CNCTR nous a contactés pour réfuter ces propos, comme elle l'a fait auprès de nos confrères.

État d’urgence : des chiffres puis des lettres

La loi sur l’état d’urgence a été justifiée par les attentats du 13 novembre 2015. Dans les discours politiques, ce texte est taillé contre le terrorisme. Une lecture attentive de la loi montre que le gouvernement, son auteur, a été plus gourmand : il s’autorise assignation et perquisition administrative de toute personne « à l'égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l'ordre publics ». On est donc loin en réalité du spectre du terrorisme, pour toucher du doigt l’épouvantail de la menace comportementale...

Le culte du chiffre et son abandon

L’exécutif a justifié maintes fois l’efficacité de l’état d’urgence, chiffres à l’appui : «  [les mesures] ont permis en effet d’obtenir des résultats très importants : 63 interpellations – 28 au cours de la nuit dernière – et pas moins de 413 perquisitions – 117 au cours de la nuit dernière – » (Bernard Cazeneuve, le 18 novembre 2015, commission des lois à l’Assemblée nationale). « En sept jours, 793 perquisitions administratives ont été menées partout en France, de jour comme de nuit. Elles ont permis de saisir 174 armes, dont 18 armes de guerre. » (Manuel Valls, le 20 novembre 2015, examen en séance au Sénat).

Chiffres revus à la hausse quelques jours plus tard devant l’Assemblée nationale : 1 233 perquisitions, 165 interpellations, 124 mises en examen, 230 armes, annoncés par le ministre de l’Intérieur. Le 2 décembre, déclaration du même Bernard Cazeneuve : « Nous avons procédé à 2 235 perquisitions depuis le début de l’état d’urgence. Elles ont permis 263 interpellations qui ont conduit à 232 gardes à vue et à l’ouverture de 346 procédures judiciaires. 334 armes ont été saisies, dont 145 armes longues et 34 armes de guerre. 165 découvertes de stupéfiants ont eu lieu. En 15 jours, nous avons saisi un tiers du volume des armes de guerre récupérées en une année. » Etc.

Février 2016. Nouveaux chiffres (3 289 perquisitions administratives, 571 procédures judiciaires, 650 armes saisies, assignation de 407 personnes, etc.), donné en introduction d'un nouveau texte sécuritaire. Seulement, l’Intérieur révèle que ces perquisitions ont permis d'établir… 5 procédures de terrorisme et 23 procédures d'apologie ou provocation au terrorisme. Soit finalement, un résultat très faible pour tous ceux qui ont cru que l’état d’urgence traquait l'impérieuse menace terroriste.

Pris dans le culte du qualitatif, la Place Beauvau tente depuis le dérapage contrôlé : « L'efficacité des mesures prises dans le cadre de l'état d'urgence ne saurait toutefois se résumer à un bilan chiffré ni aux seules suites judiciaires qui y sont réservées, en ce que le recours à ces mesures pose les bases d'une lutte plus efficace contre le terrorisme et la radicalité. ». Dixit celui qui n’a eu de cesse de claironner des chiffres en long et en large.

Dernier exemple : en introduction de son projet de loi sur la réforme constitutionnelle, qui va inscrire l’état d’urgence et la déchéance de nationalité dans le texte de 1958, Manuel Valls a pu faire tressaillir les députés : « Un des projets terroristes déjoués a pu l’être grâce à une perquisition administrative, menée dans le cadre de l’état d’urgence ». Le Monde, encore, révèle ce qu'est ce fameux projet : en fait, deux vidéos découvertes chez un ressortissant tchétchène. L’une fait allégeance à l’État islamique et dans l’autre, l’intéressé menace la police. Peut-on déjà parler de projet terroriste déjoué, en l'état de l'enquête ?


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