Un système d’exploitation souverain ? Il y a comme un OS

Après le Far West, l'OS en gelée 198
En bref
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Crédits : Marc Rees (CC-BY-2.0)
OS
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le mercredi 27 janvier 2016 à 08:50
Marc Rees

Au Forum international sur la cybersécurité (FIC), Guillaume Poupard, numéro un de l'ANSSI, a dégommé en quelques mots l’idée même d’un OS souverain - concept qui a pourtant fait son chemin dans le projet de loi sur le Numérique.

À l’esquisse de l’amendement signé Delphine Batho, tout juste voté par les députés, des médias ont déjà anticipé l’arrivée toute imminente d’un Windows Made in France, prêt à « booter » sur le PC de notre brave Mme Michu.

À y regarder de plus près, celui-ci demande non à Bernard Cazeneuve de se transformer en Bill Gates, mais au gouvernement de remettre au Parlement, dans les trois mois après la promulgation de la loi Lemaire , « un rapport sur la possibilité de créer un Commissariat à la souveraineté numérique rattaché aux services du Premier ministre ». Sa mission toute tracée ? Préciser « les conditions de mise en place, sous l'égide de ce Commissariat, d’un système d’exploitation souverain et de protocoles de chiffrement des données, ainsi que les moyens et l'organisation nécessaires au fonctionnement de cet établissement public ».

Bernard Kim Jong ?

Comment peut-on déjà évoquer cet OS souverain, respectueux de nos droits et libertés, quand l’amendement, qui doit encore survivre aux débats au Sénat, se contente de réclamer un rapport sur la possibilité de créer un commissariat qui envisagera la possibilité de créer un OS souverain ?

La pente est encore bien raide avant d’atteindre ce nirvana logiciel. Et au FIC de Lille, Guillaume Poupard s’est amusé à la savonner méticuleusement. « Si c'est redévelopper un OS à partir de rien pour mettre je ne sais pas trop quelle technologie, c’est un non-sens. Si c'est un OS maitrisé par l’État pour y mettre plein de saletés, je m'y opposerai. Nous ne sommes pas en Corée du Nord mais heureusement dans un État de droit ». Et le patron de l’ANSSI d’insister : « L’OS souverain, je n’y crois pas. »

Il a par ailleurs rappelé que l’ANSSI a travaillé de longues dates sur un OS sécurisé reposant sur une couche Linux, visant à avoir plusieurs niveaux de confiance pour des architectures sécurisées. « Si c’est ça faire un OS souverain, on l'a déjà ! »

L'OS in translation

Poupard a rappelé que l’idée caressée par l’élue s’inscrivait dans le sillage des travaux de Pierre Bellanger, notamment son livre intitulé « La souveraineté numérique ». Sur ce lien, le même Bellanger implore sans nuance l’arrivée d’un « système d’exploitation souverain » qui « sera notre Constitution dans l’immatériel. Il garantira la sécurité des données, les libertés individuelles, le droit et l’économie des entreprises, il mutualisera les ressources et engagera la nation entière dans le renouveau et la croissance. »

Et sur cette autre page, en l’occurrence son blog, il explique que ce système d'exploitation « est qualifié de souverain en ce qu'il est sur le réseau la continuation de la République, de ses valeurs, de ses droits et de ses devoirs. Ici la loi et le code informatique ne font qu'un. Le système d'exploitation du réseau est une nouvelle expression de notre Constitution. »

En 2014, ses idées irriguaient également les propos d’Arnaud Montebourg, comme le rapportait le site L’Opinion. Mais une prose a davantage été remarquée un an plus tard, c’est celle de Malek Boutih sur la « Génération Radicale », un rapport remis à François Hollande, commandé en février 2015 par Manuel Valls. Objectif ? « Analyser les dynamiques individuelles et collectives qui conduisent des individus, souvent jeunes, à se radicaliser, pour mieux les prévenir. »

Il ne faut pas tout Bellanger

En ce mois de juin 2015, donc, le député socialiste de l’Essonne dépeignait Internet comme un univers guidé par « la loi du Far West », l’expression qu'il partage avec Nicolas Sarkozy... Selon lui, rythmé par « l’utilisation subtile d’Internet par les groupes radicaux », ce Far-West ne pourrait jamais éliminer les activités djihadistes à coup de lois sécuritaires. Pourquoi ? « Cela tient bien sûr à la difficulté d’opérer un contrôle total du réseau et aux limites évidentes du respect des libertés individuelles et collectives ». Dans tous les cas, il y aura toujours des petits malins pour trouver « les moyens de contourner les barrières sur le Net. Et leur propagande [pourra] continuer à se diffuser de manière édulcorée sur des sites qui restent dans le cadre juridique légal. »

« Faut-il en conclure que les pouvoirs publics, l’État de droit, ne peut s’imposer sur la Toile ? » s’interrogeait faussement le député. Évidemment non, puisque « la réponse à cette question a été apportée par Pierre Bellanger, spécialiste incontesté des enjeux du réseau, qui a théorisé le concept de souveraineté numérique ».

Ainsi guidé par Bellanger-spécialiste-incontesté, Boutih évangélisait : « Son constat, basé sur des années d’expérience, est que derrière l’anarchie supposée de la Toile, se cache un ordre, celui des opérateurs américains qui de fait sont les vrais maîtres. Sa démonstration est implacable quand il évoque par exemple la plateforme YouTube. Premier site mondial de vidéos, il est utilisé par les djihadistes pour afficher leur propagande et en particulier les vidéos les plus violentes et les plus criminelles. Confronté aux demandes de particuliers ou d’États de censurer ces images, YouTube s’est toujours réfugié derrière le droit américain et les notions de liberté pour refuser de répondre aux injonctions. Aussi les images d’une décapitation peuvent rester accessibles plusieurs jours alors qu’une association de lutte contre le cancer du sein est censurée dans les minutes qui suivent sa mise en ligne pour cause de pornographie ! »

Batho sur l’OS

Pour palier ces difficultés, ce fichu réseau Internet qui n’arrive pas à échapper « à l’autorité américaine », l’inspiré Boutih, éclairé par notre spécialiste, proposait de passer, plutôt qu'une action juridique ou réglementaire, « par le contrôle du coeur de la Toile qu’est le système d’exploitation ». Il suggérait tout autant « la création d’un Commissariat à la souveraineté numérique », « outil indispensable permettant l’alliance des pouvoirs publics et du privé pour doter la France et l’Europe de leur propre infrastructure numérique, sans reproduire la logique autarcique du modèle chinois ».

Bref... Mêmes idées, mêmes concepts, mêmes parfums entre les recommandations de 2015 et la proposition de Delphine Batho dans le projet de loi Numérique. L’avantage incontesté de l’amendement porté par sa grande copine socialiste est qu'il s'épargnera les critiques qu’avait dû affronter notre guidé du Far West. Des critiques ? Plusieurs incontestables grincheux avaient carbonisé sa prose, rappelant que Boutih est aussi directeur des relations institutionnelles de Skyrock. Une entreprise qui a pour incontestable PDG un certain Pierre Bellanger...


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