Le créateur de Bitcoin est peut-être australien, ou pas

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Crédits : Antana CC-BY-SA 2.0
Crypto-monnaie ANALYSE
Kevin Hottot

Hier, deux magazines en ligne ont révélé avoir découvert la véritable identité du créateur du protocole Bitcoin, jusqu'ici connu sous le nom de Satoshi Nakamoto. Il serait australien, mais ces révélations doivent être prises avec des pincettes.

Le protocole Bitcoin est apparu pour la première fois en 2009 et est le fruit de l'imagination d'un certain Satoshi Nakamoto. Ce nom est en réalité un pseudonyme derrière lequel pourraient se cacher une ou plusieurs personnes. Le protocole est publié sous licence libre MIT, et c'est lui qui est à l'origine de la crypto-monnaie du même nom.

Aujourd'hui ce protocole est employé par de nombreux particuliers et entreprises à travers le monde. Sur les dernières 24 heures, le site Blockchain estime ainsi qu'environ 491 000 bitcoins ont été échangés, pour une valeur estimée à plus de 200 millions de dollars. Il s'agit d'une paille par rapport aux dizaines de milliards de dollars qui transitent chaque jour via MasterCard ou VISA, les principaux prestataires de paiement par cartes bancaires. Cependant, la véritable identité de son créateur reste encore inconnue.

L'énigme Satoshi Nakamoto

En mars 2014, la une du magazine Newsweek clamait que ses journalistes avaient réussi à retrouver « Le visage de bitcoin, l'homme mystérieux derrière la crypto-monnaie ». Leur « coupable » : Dorian S. Nakamoto, un américain d'origine japonaise âgé de 64 ans habitant une modeste maison en Californie devant laquelle ronronne une Toyota Corolla grise de 2003. Une carte postale à des années-lumière de ce que l'on pouvait imaginer de celui que l'on décrivait alors comme un ingénieur multimillionnaire ayant fait fortune grâce à son invention.

Manque de chance, le Satoshi Nakamoto de Newsweek n'était pas « le » Satoshi Nakamoto à l'origine du protocole Bitcoin. Il n'est qu'un simple ingénieur à la retraite, passionné de modélisme ferroviaire et sans aucun lien avec Bitcoin (qu'il a écorché en « Bitcom » lorsque des journalistes l'ont interrogé à ce sujet). Depuis, le mystère reste entier quant à l'identité du véritable Satoshi Nakamoto.

Un informateur secret et deux enquêtes

Simultanément, les webzines Gizmodo et Wired ont tous deux publié une enquête hier, parvenant aux mêmes conclusions : Satoshi Nakamoto serait en réalité un pseudonyme utilisé par deux personnes : Craig Steven Wright, un homme d'affaires australien installé à Sydney, et Dave Kleiman, un développeur américain décédé en 2013. Tous deux seraient impliqués dans le développement initial du protocole Bitcoin.

Les deux journaux ont été mis sur cette piste par une source anonyme déclarant avoir travaillé avec Nakamoto et prétendant avoir piraté sa boîte e-mail. D'autres éléments de preuve proviennent du cache d'un blog tenu par Craig Steven Wright, dans lequel il parlait ouvertement de ses projets de créer une crypto-monnaie.

En août 2008, plusieurs mois avant la première mention de Bitcoin au sein d'une liste de diffusion consacrée à la cryptographie il parle ainsi de son intention de « sortir une publication sur les crypto-monnaies ». Il fait alors référence à une publication datée de 2005 de Ian Grigg, un éminent cryptographe dans le domaine de la finance. Sujet du papier : la comptabilité à trois entrées. Le document pose certaines bases des caractéristiques des crypto-monnaies comme la signature des transactions via des clés publiques, la nécessité de stocker localement tout ou partie de l'ensemble des informations sur les transactions et « au minimum, un fort pseudonymat ».

Dès le 10 janvier 2009, soit une semaine après la diffusion de la première version du protocole Bitcoin, Wired explique que l'on peut lire sur le blog de Wright que « la bêta de Bitcoin est en ligne aujourd'hui. C'est décentralisé... on essaye jusqu'à ce que ça marche ». Plus tard ce billet sera édité avec un message plus mystérieux « Bitcoin, foutus fouineurs que vous êtes... le fait que parfois, la meilleure place pour se cacher est de s'exposer me surprendra toujours ». Un message qui sera effacé peu après octobre 2015.

Une foule d'e-mails et des tulipes millionnaires

Parmi la base d'e-mails transmise à nos confrères, quelques perles éveillent des soupçons forts quant à l'identité véritable de Satoshi Nakamoto. Wright fait par exemple référence dès 2008 à une publication ayant pour titre « Monnaie électronique sans tiers de confiance », qu'il espère pouvoir publier l'année suivante. Le titre de cette publication colle parfaitement avec ce qu'est Bitcoin.

En janvier 2009, Wright parle à Dave Kleiman de quitter son emploi et d'investir dans « des centaines de processeurs pour poursuivre [son] idée ». Un projet qu'il a probablement mis à exécution selon Wired. Nos confrères ont en effet retrouvé un document rédigé par Dave Kleiman au sujet du Tulip Trust, un fonds d'investissement doté de 1,1 million de bitcoins. Wright y aurait déposé cette somme, dont Kleiman pouvait disposer comme il le souhaitait, jusqu'en 2020, date à laquelle au moins 100 000 bitcoins devaient être rendus à leur propriétaire. Au moment de la transaction, cela correspondait à environ 100 000 dollars, aujourd'hui ce pactole vaut quelque 460 millions de dollars.

Sur le site Top500.org, à la 17e position du classement des plus gros supercalculateurs actuellement présents dans le monde, on retrouve une unité baptisée C01N, détenue par une entreprise australienne du nom de Tulip Trading (dont on ne trouve aucune trace dans les registres locaux). Celle-ci apparait dans le classement depuis novembre 2014 et peut déployer une puissance de calcul de l'ordre de 3,5 petaflops.

Tulip Trading dispose aussi d'une autre unité, moins performante nommée Sukuriputo Okane, un terme japonais que l'on peut traduire par « script money ». Il est difficile de faire le lien directement avec les deux hommes, mais la coïncidence est assez perturbante. Comme C01N, elle est installée à North Ryde dans la périphérie de Sydney.

Ce chiffre de 1,1 million correspond également avec le nombre de bitcoins que la communauté attribue à Satoshi Nakamoto et coïncide avec la quantité de monnaie n'ayant jamais circulé, parmi celle minée lors de la première phase d'existence de Bitcoin, estimée à 1,184 million. Là encore, difficile d'établir un lien direct.

Dans le privé, Wright s'offusque de la célébrité de Nakamoto

Dans la pile d'e-mails transmis, tantôt Wright répond avec virulence aux quelques journalistes qui ont remonté la piste jusqu'à lui par le passé. « Je ne suis pas un putain d'américain ! Et je ne m'appelle pas non plus Dorian », vocifère-t-il le 6 mars 2014, le jour où Newsweek plaçait le mauvais Nakamoto sous les projecteurs. 

Plus tôt en 2011, il se confie à son partenaire Dave Kleiman en expliquant que « les gens aiment mon identité secrète et me détestent ». Plus tard, il ajoutera « j'ai des centaines de publications. Satoshi en a une. Rien d'autre qu'une putain de publication et je ne peux pas m'associer avec MOI MÊME ». Toujours en 2011, dans un e-mail adressé à Kleiman publié par Gizmodo, Wright tempête « Je ne peux plus faire le Satoshi. Ils n'écoutent plus. Je suis mieux en tant que mythe. Retour à mes cours, mes gueulantes et au fait que tout le monde m'ignore. J'ai horreur de ça Dave, mon pseudonyme est plus populaire que je n'aurais jamais pu espérer »

En 2014, lors d'une audition menée par les services fiscaux australiens, Craig Steven Wright aurait même avoué devant les autorités qu'il « fait de son mieux pour cacher le fait que je suis à l'origine de Bitcoin. Mais je pense que tôt ou tard, la moitié du monde finira par le savoir ». Pour l'instant, la moitié du monde peut avoir de sérieuses interrogations, mais il est encore trop tôt pour certifier qu'ils sont au courant.

Quelques indices restent sujets à caution

Plusieurs zones d'ombre subsistent dans cette affaire. L'une des premières interrogations est de savoir qui est à l'origine de la fuite et quel intérêt elle peut avoir à voir de tels documents diffuser. L'authenticité des e-mails fournis peut elle aussi être remise en question. Wired et Gizmodo assurent avoir reçu des e-mails signés via PGP par leurs auteurs respectifs, mais seules des captures d'écran, inauthentifiables, ont été publiées par l'un des deux magazines.

De son côté, Wired émet également quelques doutes quant à la véracité des indices, estimant qu'ils pourraient n'être qu'un hoax élaboré par Wright pour se placer sous le feu des projecteurs. Le journal note cependant que certains indices remontent à plusieurs années ce qui rendrait cette arnaque « aussi élaborée que Bitcoin lui-même »... et donc aussi difficile à démêler.

La retranscription de l'entretien entre Wright et les autorités fiscales australiennes ne peut elle non plus être authentifiée en l'état. Difficile donc d'affirmer pour le moment que la citation est véridique, ni même que cet entretien a bel et bien eu lieu. Concernant les ordinateurs de Tulip Trading, il est également impossible de les lier factuellement à Dave Kleinman ou à Craig Wright.

Dernier point de détail, une des preuves avancées par Wired tient au fait que l'une des clés PGP appartenant à Craig Wright, et publiée en novembre 2008 sur son blog a été associé à l'adresse satoshin@vistomail.com. Une adresse très similaire au satoshi@vistomail.com qui a publié le livre blanc du Bitcoin pour la première fois sur une liste de diffusion dédiée à la cryptographie. Jusqu'à preuve du contraire, entre « très similaire » et « identique », il existe un océan d'incertitudes, qu'on ne se risquera pas à traverser.


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