France Très Haut Débit : l'union dans la désunion

Quand les locomotives du très haut débit se chamaillent 60
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Crédits : ElsvanderGun/iStock
FAI
Guénaël Pépin

Hier après-midi avait lieu la deuxième conférence annuelle du plan France Très Haut Débit, qui vise à apporter le THD partout en France en 2022. L'occasion de rappeler les engagements pris, mais surtout d'assister au petit théâtre des acteurs des télécoms et leurs échanges assassins.

Antoine (Darodes), Axelle (Lemaire), Emmanuel (Macron), Eric (Denoyer), Maxime (Lombardini), Olivier (Roussat) et Stéphane (Richard). Ils étaient tous à la deuxième conférence annuelle du plan France Très Haut Débit (voir notre analyse) organisée hier à Bercy... dans une ambiance de concurrence conviviale où chacun appelle son concurrent ou un ministre par son prénom au moment de lui expliquer en quoi il a tort ou raison.

Il faut dire que les points de débat sont nombreux, alors que l'union de façade est de rigueur. L'objectif est ainsi le même pour tous : couvrir 50 % des foyers en très haut débit (THD) en 2017 et 100 % en 2022, dont 80 % en fibre jusqu'à l'abonné (FTTH). Mais voilà, chacun à ses intérêts et ses méthodes.

La conférence a commencé avec le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, qui a affirmé et réaffirmé les accords obtenus avec les opérateurs privés. D'une part, ceux sur les zones densément peuplées, qu'ils couvrent à leurs frais, et d'autre part ceux sur les zones peu denses, sur lesquelles les collectivités vont amener le très haut débit elles-mêmes, avec un soutien financier de l’État.

« Nous sommes exigeants à l'égard des opérateurs privés. En même temps, nous savons reconnaître la mobilisation dont ils font preuve derrière ce grand projet et je voudrais ici les en remercier » a-t-il résumé. Si les félicitations étaient de rigueur, Emmanuel Macron a tout de même tenu à être ferme sur certains points, dont un que des collectivités n'attendaient plus.

Emmanuel Macron - Crédits : Guénaël Pépin (licence: CC by SA 3.0)

Des engagements de déploiement enfin contractualisés

« Il y a encore des questions sur la réalité de leur engagement, même si globalement les déploiements très haut débit se sont accélérés » affirme le ministre. « Pour lever tout doute, et donner aux collectivités la lisibilité dont elles ont besoin, nous avons demandé aux opérateurs de contractualiser systématiquement leur calendrier de déploiement, d'ici la fin de l'année 2015 » a-t-il annoncé. Ce n'était jusqu'ici pas le cas des engagements de fibrage des zones que les opérateurs nationaux couvrent sur leurs fonds propres.

Derrière le charabia, c'est une avancée majeure réclamée par certaines collectivités locales dont il est question. Les déploiements des réseaux d'initiative publique (RIP) sont l'objet de toutes les attentions du gouvernement, qui les définit avec les collectivités et les contrôlera sur le terrain, au moins en partie. 

Les opérateurs ont préempté les zones rentables (densément peuplées) pour y déployer la fibre optique, mais donnaient des engagements vagues sur la réalité du déploiement, sans vrai contrôle de l’État ou des collectivités qui seront couvertes. Un problème selon certaines, pour qui cela peut nuire au bon accord avec leur nouveau réseau public. Selon Macron, ces engagements feront donc désormais l'objet de contrats avec les opérateurs, même si le détail n'est pas encore connu, notamment les recours s'ils devaient ne pas être tenus.

« Les opérateurs ont délimité eux-mêmes les zones rentables, en promettant d'y investir. L’État nous enjoint de respecter ces zones, alors que nous pourrions y organiser une péréquation locale » pour financer les zones peu denses avec les bénéfices des zones denses, a d'ailleurs tonné en fin d’événement Patrick Chaize, nouveau président de l'association de collectivités AVICCA et porteur du réseau public en fibre de l'Ain, généralement jugé comme un cas de référence.

Il a demandé à ce que les plannings de déploiements des opérateurs privés soient clarifiés, et « qu'ils soient respectés totalement, sans laisser de côté une zone d'activité ou un quartier ». Dommage que les dirigeants de ces opérateurs soient en majorité déjà partis lors de cette déclaration. Selon Emmanuel Macron, 50 % des zones AMII (que les opérateurs ont préempté) ont déjà un conventionnement écrit des opérateurs.

Des tarifs cohérents entre les réseaux d’initiative publique

Un autre point adressé par Emmanuel Macron est l'accès aux réseaux d'initiative publique pour les opérateurs privés. La cohérence des tarifs entre les dizaines de réseaux publics qui se créent est un élément jugé essentiel pour la réussite du plan THD. Il faut éviter que les coûts soient multipliés d'un département à l'autre (ou d'une offre à l'autre) selon le bon vouloir d'une collectivité. C'est un point sur lequel les opérateurs nationaux se sont dits très vigilants, Orange en tête.

« L'ARCEP va fournir aux collectivités des repères sur les tarifs auxquels les FAI pourront venir se connecter pour fournir des offres au public » a expliqué le ministre, qui explique que le régulateur y travaille activement. C'est d'ailleurs l'un de ses grands chantiers, pour inciter les opérateurs à avoir confiance dans les réseaux publics à venir. Sébastien Soriano, le président de l'ARCEP, a d'ailleurs insisté sur le fait que les tarifs ne devront pas être trop bas : « Il ne faudrait pas faire le jeu de certains opérateurs commerciaux qui, avec leurs intérêts de court terme, pousseraient les collectivités à pratiquer des prix anormalement bas et à détruire de la valeur ».

Les deux locomotives du très haut débit

Dans les zones denses rentables, les FAI nationaux ont eux voulu rappeler l'importance de leurs investissements. Une métaphore a rapidement émergé dans la bouche de Stéphane Richard, le PDG d'Orange : la locomotive. « Orange est incontestablement la locomotive de ce plan France Très Haut Débit, ce qui est normal » a-t-il estimé. Les chiffres seraient sans appel : sur 4,3 millions de prises FTTH déployées, 2,8 millions l'ont été par Orange, affirme-t-il. Les objectifs affichés devant les collectivités, ministres et concurrents sont aussi ambitieux : 12 millions de lignes fibre en 2018, 20 millions en 2022.

Stéphane Richard Orange
Stéphane Richard - Crédits : Guénaël Pépin (licence: CC by SA 3.0)

Orange explique avoir maintenu ses investissements malgré la baisse importante de ses revenus, notamment sur le mobile. « Nous avons engagé des déploiements dans 589 communes, qui représentent à terme 14 millions de logements. Nous sommes aujourd'hui, et de loin, l'opérateur qui a déployé le plus grand nombre de prises FTTH » vante-t-il.

Passant juste après, Eric Denoyer de Numericable-SFR ne s'est pas démonté. « Un train avance sûrement d'autant plus vite qu'il a deux locomotives en tête. Je crois qu'avec Stéphane nous serons d'accord pour être les deux locomotives » a-t-il lancé. Les objectifs affichés sont d'ailleurs aussi ambitieux que ceux d'Orange : 12 millions de foyers couverts en 2017 (dont 100 % des zones très denses), 15 millions d'ici 2020. « Stéphane, je n'ai pas dit « 20 millions en 2022 », mais pourquoi pas ! » s'est-il d'ailleurs amusé.

Le groupe Numericable-SFR dit déployer des lignes d'un minimum de 100 Mb/s à un rythme de 600 000 à 800 000 nouveaux foyers par an. « C'est amusant n'est-ce pas ? Nous aussi nous allons doubler ce rythme » a encore lancé Denoyer à Orange, qui venait d'annoncer cet objectif. « En un an, nous avons créé 1,2 million de nouveaux foyers en câble modernisé, FTTB et FTTH » a-t-il fanfaronné. « Ce qui est lancé cette année en production, c'est 2 millions de prises pour les 12 mois à venir, à 50 % du câble modernisé et à 50 % du FTTH. »

Mais l'objectif final est bien la fibre optique jusqu'à l'abonné, comme une réponse aux critiques sur son mélange des genres qui consiste à présenter du câble sous des dénominations plus vendeuses. Un point critiqué ouvertement par Free comme nous l'évoquerons un peu plus loin. Denoyer insiste d'ailleurs lourdement sur le fait qu'il mise désormais sur la mise en production du FTTH, alors que le câble est une technologie qui « arrive à la fin de son processus de modernisation ».

Un discours déjà entendu dans la bouche de Patrick Drahi, mais qui ne change pour l'instant rien au fait que lorsque FTTH et FTTLA sont disponibles dans une même zone, c'est le second qui est commercialisé par Numericable-SFR. Il sera intéressant de voir si derrière les paroles, du changement est aussi prévu dans les actes.

Le malheur des métaphores ferroviaires

« C'est très difficile de passer après les deux locomotives. Je ne sais pas ce que nous sommes exactement en tant qu'opérateur alternatif » s'est contenté de répondre Maxime Lombardini, le directeur général d'Iliad-Free. Comme il l'affirme régulièrement, le tout-fibre serait un objectif très français, alors que la montée en débit sur cuivre peut apporter de meilleurs résultats. « Le calendrier officiel français est très ambitieux. Nous sommes d'ardents croyants dans le fait que le cuivre a encore beaucoup à délivrer » a-t-il affirmé, déclarant que Free est systématiquement client des projets de montée en débit.

« Je ne sais pas quelle position j'ai dans le train. La dernière voiture ? » a enchaîne avec ironie Olivier Roussat de Bouygues Telecom, le dernier intervenant chez les opérateurs. Pour lui, il faut « à tout prix une empreinte du FTTH et de la 4G la plus large possible » pour répondre aux usages qui comptent de plus en plus sur l'envoi de données.

« Au travers de nos accords avec Orange et SFR, nous avons 6 millions de prises garanties » avec un objectif de 10 millions de prises d'ici 2020 (hors RIP) a affirmé Bouygues Telecom. Malgré ces grandes annonces, le FAI compte pourtant moins de 100 000 clients FTTH, comme l'a encore montré le bilan du premier trimestre de l'ARCEP.

Axelle Lemaire secrétaire Etat numérique Bercy
Axelle Lemaire - Crédits : Guénaël Pépin (licence: CC by SA 3.0)

« Vu que l'analogie avec les locomotives a été faite, j'imagine que plus elles sont nombreuses, mieux c'est pour nos concitoyens » a conclu Axelle Lemaire. On notera pourtant que seuls les grands opérateurs étaient représentés. Si ceux qui agissent à un niveau moindre ou plus localement étaient bien présents dans la salle, il étaient surtout là pour écouter, pas pour livrer leur point de vue sur scène. Ce qui aurait pu être intéressant, notamment sur le cas des RIP.

Quoi qu'il en soit, pour la secrétaire d'État, chargée du numérique cette coexistence des locomotives n'est intéressante qu'« à une condition, peut-être deux. La première est qu'elles roulent dans le même sens, ou en tous cas pas sur les mêmes rails de manière frontale. Et si possible, que ça soit des trains à grande vitesse ». Une manière de demander des investissements cohérents, là où les opérateurs jugent la concurrence directe par les infrastructures et le mélange des technologies comme essentiels.

Free demande un arrêté sur l'appellation « fibre »

« L'ARCEP n'est pas l'autorité de régulation de la concurrence entre les électrons et les photons, contrairement aux apparences. Les photons ont gagné la bataille depuis très longtemps : rien ne va plus vite que la lumière » s'est d'ailleurs amusé Sébastien Soriano qui rappellera qu'il est ingénieur (et que ses blagues vont donc avec).

« Notre horizon à tous, il faut qu'il n'y ait aucune ambiguïté sur le sujet, c'est la fibre » a prévu le président de l'ARCEP. Cela n'a pas empêché des divergences d'être affichées par les opérateurs.

Sébastien Soriano ARCEP
Sébastien Soriano - Crédits : Guénaël Pépin (licence: CC by SA 3.0)

Le câble, que Numericable-SFR appelle fibre dans sa communication, est ainsi un problème pour certains de ses concurrents. En plus d'offrir une avance au groupe sur le très haut débit, le câble rendrait confuse la notion de fibre… Ce qu'a dénoncé une nouvelle fois Free. « Nous sommes très vigilants quant à l'information du consommateur sur ce qu'il achète. Aujourd'hui nous sommes gênés quand des diapositives présentent comme fibre ce qui est en fait du câble. Peut-être que le câble apporte un service de qualité, ce n'est pas le sujet. Le fait est que la fibre apporte, elle, une infrastructure pérenne » a expliqué Maxime Lombardini.

« Il nous paraît important que les Français sachent à quoi ils souscrivent, et ce n'est pas le cas aujourd'hui. Nous appelons à la prise rapide d'un arrêté qui permette de rendre la communication transparente » entre ADSL, câble, fibre optique et VDSL, a insisté Free en s'adressant aux ministres. Pour Bouygues Telecom, « le câble est une technologie plutôt des années 90 » qui privilégie largement le téléchargement à cause de ses fortes limites de débit en envoi, contrairement à la fibre et à la 4G.

Tout le monde veut aller sur les RIP, en principe

Du côté des réseaux d'initiative publique, les engagements des opérateurs sont encore plus divers. Alors que les déploiements des réseaux publics prennent de la vitesse, notamment sur la fibre, les opérateurs nationaux n'y proposent que marginalement leurs box. Celles-ci sont pourtant nécessaires à leur économie. De même, certains opérateurs, comme Orange, sont accusés de mettre des bâtons dans les roues des projets de réseaux publics, en mettant en doute leur viabilité auprès des élus (voir notre enquête).

Malgré cela, Orange se dit un partenaire des autres acteurs. « Pour moi, ces deux mots, transparence et confiance, sont indispensables si on veut que ce grand projet national voie le jour » a estimé Stéphane Richard, tout en indiquant que la confiance avec les collectivités pourrait être meilleure. « Nous souhaitons être un partenaire disponible et loyal des réseaux d'initiative publique » a-t-il insisté, comme pour rebondir sur les récentes critiques.

Il a aussi rappelé les RIP qu'ils construisent et sur lesquels ils fournissent leur Livebox. Le patron d'Orange dit avoir bloqué une enveloppe de 600 millions d'euros pour contribuer aux RIP. Mais tous les RIP n'auront pas le droit à la générosité du FAI. « On ne pourra pas être partout, les autorités de la concurrence ne nous laisseront d'ailleurs pas le faire, mais nous sommes engagés auprès des collectivités pour faire le maximum de RIP » a martelé l'opérateur historique.

De son côté, Numericable a affirmé son attachement aux réseaux d'initiative publique. Depuis plusieurs mois, le nouveau groupe veut s'affirmer comme le grand concurrent d'Orange sur les réseaux publics, notamment pour le forcer à accélérer ses projets. « Il y a une tradition de collaboration de Numericable avec les collectivités, dans le cadre du câble modernisé et du FTTH, avec des déploiements couronnés de succès, notamment dans l'Ain » au grand dam d'Orange, qui s'empêtre dans les litiges avec le département, pendant que Numericable lui grille la priorité. Le groupe indique vouloir déployer de la « fibre rurale », soit « une solution technique fibre FTTH qui convienne aux zones les moins denses », dont on devrait savoir plus dans les prochains mois.

L'absence des opérateurs nuirait aux réseaux publics

« Les opérateurs seront-ils clients de ces RIP, qui sont neutres, ouverts non-discriminatoires, dont l'importance va croissante ? » demande Gabrielle Gauthey de la Caisse des dépôts, qui subventionne les RIP. Elle a d'ailleurs tenu à rappeler que les investissements de l’État dans les RIP sont « sains et rentables », malgré une « asymétrie » de la régulation en faveur des investissements privés.

Pour le sénateur Patrick Chaize, qui représentait les collectivités, l'absence des opérateurs nationaux est un grand problème pour les réseaux publics aujourd'hui. « Au moment où le déploiement des RIP décolle enfin, l'absence des opérateurs majeurs est insupportable et incompréhensible pour les collectivités pionnières » qui déploient déjà leurs réseaux, notamment en fibre, a-t-il estimé. « Nous ouvrons l'accès à nos réseaux de manière industrielle, à des tarifs subventionnés. Si les acteurs majeurs continuent de préférer la rente actuelle sur le haut débit [ADSL], nous n'aurons d'autre choix que de constater la carence et de s'organiser pour faire éclater un oligopole de fait d'une manière ou d'une autre » a menacé le président de l'AVICCA.

La réponse publique est en train d'arriver, assure tout de même l'ARCEP. « Nous sommes en train d'homogénéiser tous les processus techniques pour la commande des réseaux fibre FTTH, par l'ensemble des opérateurs, publics et privés » a affirmé Sébastien Soriano, qui a notifié à Axelle Lemaire d'un projet de décision sur le sujet.

Une nouvelle carte des débits et de l'open data

Enfin, cette deuxième conférence annuelle a été l'occasion pour la mission Très Haut Débit d'afficher ses dernières réalisations, en l’occurrence un nouveau site et un nouvel observatoire des débits. Ce dernier s'améliore ainsi nettement, avec l'ajout des réseaux sans fil et des déploiements à venir, quand on ne disposait jusqu'ici que d'une carte des débits actuels par quartier, tous opérateurs confondus.

La nouvelle version apporte donc l'affichage de la couverture WiMAX, sur demande de collectivités. Une trentaine de départements sont concernés pour l'instant. Pour ce qui est de la couverture à venir, elle se base sur les réseaux dont les travaux ont été engagés, « sur lesquels nous sommes sûrs d'avoir une évolution des débits dans 6 à 12 mois » a assuré Antoine Darodes, le nouveau président de l'Agence du numérique à Bercy. Trois collectivités participantes sont pour l'instant concernées : l'Oise, l'Auvergne et l'Eure-et-Loir. 

Antoine Darodes Mission Très Haut Débit THD Bercy
Antoine Darodes - Crédits : Guénaël Pépin (licence: CC by SA 3.0)

Enfin, la mission THD veut fournir publiquement ces données de couverture dans un format exploitable, en open data. « L'ensemble des données de l'observatoire vont être partagées » a ajouté Antoine Darodes, qui dit tout de même faire attention à la confidentialité de certaines informations.


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