Le Plan France Très Haut Débit à l’épreuve du déploiement du réseau

Pour votre santé, ne mangez pas de fibre optique 62
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Crédits : mustafabilgesatkin/iStock
FAI
Guénaël Pépin

Des bouquets de fibre optique fleuriront-ils partout en France au printemps 2022 ? C’est l’objectif affiché par le gouvernement depuis quelques années et porté grâce au Plan France Très Haut Débit, piloté par le ministère de l’Économie. L’ambition est réelle : 50 % des foyers raccordables au très haut débit en 2017, et 100 % en 2022, dont 80 % en fibre optique jusqu’à l’abonné (FTTH). À l’occasion de la publication du nouveau cahier des charges, que nous avons décortiqué la semaine dernière, nous avons voulu mettre cet objectif face aux prévisions de ceux qui vont déployer le réseau.

Pour connecter le pays en très haut débit, deux mécaniques sont à l’œuvre. D’un côté, les fournisseurs d’accès nationaux couvrent les zones très denses et moyennement denses en fibre jusqu’à l’abonné, avec quelques accords de co-investissement. De l’autre côté, il reste plus de 40 % de la population, dont la faible densité géographique n’est pas immédiatement rentable pour ces opérateurs. C’est là qu’interviennent directement les collectivités : elles créent des réseaux d’initiative publique (RIP), qu’elles gèrent elles-mêmes ou confient à des entreprises spécialisées.

Un « mix technologique » sous surveillance de l’État

Pour permettre l’éclosion de ces réseaux, l’État a débloqué une enveloppe de 3 milliards d’euros, dont 1,5 milliard a déjà été attribué. Afin de gérer ces subventions et s’assurer de la cohérence des projets des collectivités (des départements et des régions), le gouvernement a mis en place une « mission THD ». Elle instruit les dossiers, souvent pendant de longs mois, jusqu’à obtenir un « mix technologique » (entre VDSL2, fibre et satellite par exemple) qui soit à la fois cohérent sur le territoire et avec les objectifs nationaux de l’État.

Plan France THD
Crédits : France THD

Pour l’instant, la mission a reçu 74 dossiers couvrant 87 départements, seule une dizaine de départements retardataires n’ayant pas encore déposé de dossier. Les collectivités présentent principalement les travaux qu’elles comptent réaliser dans les cinq ans, avec pour objectif de raccorder le maximum de population en fibre optique à long terme.

C’est là que nous aide l’une des dernières fiches du CEREMA (Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement), qui suit de près l’avancement du Plan France THD. L’organisme a publié fin mars un premier bilan portant sur 65 projets déposés, couvrant 78 départements.

Ces dossiers comprennent de la montée en débit (sur le réseau cuivre) via l’offre de référence d’Orange (PRM) et de la fibre optique dans un second temps (en FTTH), avec éventuellement des compléments sans fil (comme le satellite) pour les dernières zones chères à couvrir. Pour rappel, l’objectif final est de couvrir l’ensemble de la population en fibre optique, à part des bâtiments trop isolés, qui devront se contenter de connexions sans fil, notamment en 4G et par satellite.

Plus de 5,3 millions de lignes fibre prévues sur les réseaux publics

Commençons par la première étape pour de nombreuses collectivités : la montée en débit, qui consiste à mettre à jour le réseau cuivre pour en améliorer les débits, via une installation moins coûteuse que la fibre. Une partie de cette amélioration passe par le VDSL2, une technologie peut atteindre théoriquement jusqu’à 100 Mb/s, mais ne couvre qu’un peu plus de 10 % de la population. 4 000 sites seront couverts par la montée en débit d'Orange pour améliorer les débits de 800 000 lignes, dont une partie encore indéterminée dépassera le seuil du très haut débit (30 Mb/s sur le fixe), explique le CEREMA.

Dans l’autre sens, les collectivités se sont engagées à construire 5,3 millions de lignes en fibre optique (FTTH) sur cinq ans. Les opérateurs nationaux en prévoient eux 11 millions sur leurs zones conventionnées. Après cette première phase de cinq ans, 7,5 millions de lignes resteront à construire pour les collectivités, selon le Centre. Selon le régulateur des télécoms, l’ARCEP, près de 4,4 millions de logements sont actuellement éligibles à la fibre optique, dont 669 000 via un réseau d’initiative publique.

Restent des cas particuliers, qui comptent pour 170 000 lignes. Ce sont les habitants les plus isolés et difficiles à connecter. Une partie de la France est déjà couverte par des réseaux sans fil basés sur des antennes réparties sur le territoire, qui diffusent du Wi-Fi ou du WiMAX (sur plusieurs kilomètres). La plupart de ces réseaux ont fait faillite et ceux restant seront pour une partie réorganisés ou remplacés par d'autres technologies, par exemple la 4G LTE, en discussion. Les réseaux Wi-Fi et WiMAX encore en activité seront améliorés pour 70 000 clients, pour atteindre un débit minimal de 3 à 4 Mb/s, qui sont difficilement atteints actuellement.

RIP FTTH CEREMA Mission France THD
Crédits : CEREMA

Des objectifs en fibre optique flous à long terme

Les 100 000 foyers et entreprises restants seront connectés en satellite, selon les plans des collectivités. De nouveaux satellites de basse altitude, censés réduire la latence et améliorer la couverture, sont prévus. Mais, au final, leur capacité totale ne devrait tout de même pas excéder quelques centaines de milliers de bâtiments.

Si ces chiffres semblent donner une grande importance à la fibre optique, ils peuvent être trompeurs, estime le CEREMA. Sur les 65 dossiers étudiés, une seule collectivité compte déployer uniquement de la fibre. De même, les collectivités qui favorisent le plus la fibre dans leur plan sont souvent les plus petites, n'ayant pas de grandes distances à couvrir.

Seul un projet sur dix a prévu de couvrir plus de 90 % des foyers en fibre, a calculé le Centre. Un autre point interroge : après les premiers déploiements sur cinq ans, seuls quelques dossiers donnent des chiffres précis sur leurs prévisions réelles en fibre optique, « la plupart se limitant à en évoquer la nécessité ».

Des collectivités qu’il faut convaincre de passer à la fibre

Pour des experts au fait des travaux de la mission THD, ces chiffres sont le fruit des négociations entre les collectivités et la mission THD. Une acceptation de la montée en débit se serait créée à Bercy, selon eux, qui ralentirait le déploiement de la fibre optique. « Au début, le discours de la mission était « On ne veut que du FTTH et marginalement de la montée en débit ». Quand elle a vu qu’il y avait beaucoup de demandes de montée en débit, elle a mis un peu d’eau dans son vin. Elle est de plus en plus tolérante avec la montée en débit » nous explique un expert de ce dossier.

La mission se bat tout de même pour le FTTH, même si ce n’est pas toujours facile : les collectivités voulant du 100 % fibre sont rares. « Entre le dépôt d’une première version du dossier et la validation, il y a l’acceptation de la montée en débit, mais surtout l’obtention d’un maximum de contreparties en prises FTTH. Pour certains conseils généraux, ça peut être plus long que pour d’autres. Des conseils généraux n’ont pas énormément de ressources et n’ont pas envie de s’impliquer dans ce chantier » expliquent les experts interrogés, pour qui la mission a avant tout un rôle pédagogique, afin d'améliorer la compréhension du sujet par les collectivités.

Ces dernières sont déjà accompagnées de cabinets en aménagement, à la qualité inégale. « Les bons dossiers sont ceux montés par de bons cabinets. Les mauvais dossiers sont ceux montés par des collectivités seules ou par les mauvais cabinets » déclarent les experts interrogés. Début 2014, le directeur de la mission THD, Antoine Darodes, expliquait à ZDNet se battre avec certains cabinets de conseil, qui pousseraient trop fortement certaines technologies ou certains opérateurs.

« Nous challengeons la collectivité sur son « mix technologique ». Quand elle vient avec 100 % de FTTH, nous lui demandons pourquoi elle n’opte pas pour de la montée en débit à certains endroits adaptés. Quand elle vient avec 100 % de montée en débit, nous leur pointons des zones où le FTTH serait pertinent » explique Antoine Darodes, de la mission THD. « Nous voulons que les choix des collectivités soient éclairés, sur les aspects techniques, les délais, les coûts... Une fois qu’elle a les éléments en main, elle mène ses arbitrages » poursuit-il, même si c’est bien l’État avec sa promesse de subvention qui a le dernier mot. D'autres acteurs ont une lecture moins optimiste.

« Les collectivités ne seront pas égales devant le très haut débit. Des départements voisins font des choix radicalement différents. Dans l’Est, le Doubs a opté pour un RIP FTTH avec très peu de montée en débit alors que son voisin de Haute-Saône a commandé plusieurs centaines de NRA MED [des armoires pour la montée en débit] à Orange en reléguant le FTTH aux calendes grecques. La fracture numérique de demain se crée aujourd’hui, alors que la mission THD et l’ARCEP ferment les yeux » nous explique un bon connaisseur des réseaux d'initiative publique.

Deux fois moins de montée en débit que prévu, selon Bercy

Derrière le constat chiffré du ministère du Développement durable et le jugement des spécialistes, il reste l’avis de la mission THD elle-même sur ses objectifs. Et il est plutôt positif. « Nous avons beaucoup moins de montée en débit que prévu. Nous avons moins d’un million de prises, alors que nous en avions prévu plus du double », soit deux millions de lignes, nous explique Antoine Darodes, pour qui c’est le signe que sa mission ne favorise pas la montée en débit face à la fibre optique.

D’ailleurs, le taux de fibre est bien positif, pour Bercy. « À l’inverse de la montée en débit, nous sommes légèrement au-dessus de nos prévisions sur le FTTH, avec des coûts légèrement inférieurs » assure la mission. Une affirmation basée sur des chiffres non-publiées, donc invérifiables, même s'ils correspondent aux résultats de l'étude du CEREMA.

Les premiers déploiements sont aussi encourageants, juge la mission. « Nous voyons une arrivée en vitesse de croisière, avec plus d’un million de prises par an sur les réseaux d’initiative publique. D’ici le second semestre 2016, on estime que 500 000 prises vont être réalisées, avec une forte accélération à la fin du premier trimestre 2016, où de gros projets arrivent en production » explique Antoine Darodes. Ces premiers dossiers ont été validés l’année dernière et cette année.

La version 2015 du cahier des charges aide aussi ces déploiements, notamment en fibre. Ce soutien passe par les réseaux publics de première génération, qui ont été conçus pour certains il y a dix ans, bien avant le plan de l’État pour fibrer le pays. L’État prévoit un soutien financier pour compléter la partie « collecte » de ces premiers réseaux d’initiative publique, qui relient le réseau public au reste d’Internet, et permet des prix de transport plus bas qu’un réseau privé. Un soutien à la modernisation de ces réseaux a été créé, certains ayant eu des problèmes avec des opérateurs privés qui voulaient y fournir leurs abonnements.

Reste une limite importante. Comme l’expliquait Bercy dans notre analyse du nouveau cahier des charges, l’extension de réseaux de première génération ne sera pas des plus rapides. Le droit européen empêche pour l’instant d’élargir les contrats des premiers réseaux pour leur attribuer le déploiement de la fibre sur tout le territoire. Les collectivités doivent donc ouvrir un marché public, pour laisser leur chance à d’autres entreprises, même si ce sont (souvent) les premières qui gagnent. Inconvénient : au lieu de quelques semaines pour un avenant au premier contrat, la mise en concurrence prend un an. Un problème que le ministère de l’Économie n’a pas pu régler.

Les travaux seront contrôlés, du moins en partie

Voilà donc pour les ambitions. Reste donc à voir comment les collectivités déploieront leurs réseaux dans la pratique. L’État finance les projets une fois que les collectivités leur fournissent les factures, mais il faut encore vérifier que les travaux sont bien réalisés. « Ce qu’on pourrait craindre dans les deux, trois années à venir, c’est qu’après le dépôt d’un dossier, un département qui a son droit de tirage de subventions ne matérialise pas ses engagements dans les faits » estime un expert interrogé.

Sur le principe, la mission essaie de s’assurer que les dossiers sont conformes techniquement. « La mission a monté depuis plusieurs mois un groupe de travail, appelé groupe infrastructures, qui doit éditer un référentiel technique applicable à tous les projets, de sorte qu’on ait des réseaux de qualité, construits aux normes de la réglementation, de l’actualité des composants, de la mise en œuvre... Cela en parallèle de l’instruction des dossiers, pour que les collectivités puissent mettre le bon paragraphe pour avoir un bon réseau » indique un expert interrogé.

« Aujourd’hui, nous payons sur des déclarations de recette, mais nous allons réaliser des audits pour vérifier que les travaux ont été réalisés, et bien réalisés selon nos préconisations. Les audits seront soit menés par nous-mêmes, soit par des cabinets extérieurs » nous détaille Antoine Darodes. Les premiers audits devraient avoir lieu au second semestre, pour des résultats au plus tard à la mi-2016. Mais tous les réseaux ne seront pas vérifiés. « Ce sera un échantillonnage. En général, nous sommes plutôt bien informés. Ces réseaux sont censés être utilisés par des opérateurs et des internautes, donc s’il y a des problèmes à répétition quelque part, ce sera remonté ».

Le cahier des charges prévoit lui des réunions régulières entre l’État et les collectivités qui mènent les chantiers. Elles doivent permettre de contrôler l’avancement du projet et s’il respecte bien les normes techniques et le budget alloué.

Les objectifs de l’État maintenus, notamment grâce aux élections

Finalement, qu’en est-il des objectifs de 50 % de THD en 2017 et de 100 % en 2022 ? Le gouvernement les maintient coûte que coûte en vue des élections présidentielles, estiment des personnes interrogées. Une aubaine pour la montée en débit, selon eux. « L’échéance 2017 est là. Il y a une pression politique pour que certains départements déposent un dossier. Il y a 74 dossiers déposés, et pour une partie d’entre eux, il n’y a que de la montée en débit » sans fibre optique jusqu’aux élections, affirme l’un d’entre eux.

De quoi apporter de meilleurs débits immédiatement, alors que la fibre serait plus coûteuse et plus longue à déployer, faisant peut-être manquer les élections. Les objectifs du gouvernement n’en seraient pas vraiment, juge-t-on encore. « On a vendu un objectif, alors que c’est une orientation. Il suffira de dire qu’il y a une pénurie de matériaux pour justifier un retard de déploiement, par exemple » nous glisse un expert, malgré les promesses d’audit de Bercy.

Mais d’autres élections ont aidé Bercy : les départementales du début d’année. « A notre surprise, nous avons constaté une augmentation de la pression des départements, voire même de l’ambition de certains projets » affirme Antoine Darodes de la mission THD. Des départements sont passés d’élus peu sensibles au numérique à d’autres, bien plus inquiets. Pour le directeur de cette mission, la pression des habitants pendant la campagne aurait beaucoup joué, le haut débit étant devenu un marqueur de politique locale. L’alternance des partis favoriserait d’ailleurs les ambitions, même si aucun dossier n’a été revu à la baisse, estime-t-il. Une vision corroborée par un chargé de mission d’un département.

Un objectif 2017 aidé par les opérateurs privés, 2022 plus incertain

« Je pense qu’on est dans un bon mouvement, même si le nouveau cahier des charges aide un peu plus la montée en débit », loin de la fibre optique, résume un expert. 2017 s’annonce effectivement bien, selon la mission : « Pour 2017, on devrait dépasser l’objectif de 50 % de très haut débit. Ce n’est pas que grâce au plan. Les investissements privés [des quatre grands opérateurs dans les zones qu’ils ont préemptées] tiennent bien : la fusion de SFR-Numericable a tendance à accélérer les investissements des opérateurs, notamment d’Orange » nous affirme Antoine Darodes.  L’arrivée de la montée en débit, via le VDSL2 il y a deux ans, aurait aussi aidé la mission à avoir une meilleure visibilité.

Cette prévision optimiste, notamment sur les déploiements des opérateurs privés, n'est pas partagée par tous. « Il y a un fossé assez béant entre la vue de la mission THD et la réalité des déploiements en région » nous affirme ainsi un bon connaisseur du déploiement des réseaux. Pour sa part, l’échéance 2022 serait plus floue selon Bercy, simplement car bien plus éloignée. La plupart des dossiers de collectivités se focalisent sur les premiers déploiements, remettant encore à plus tard les prévisions futures.

In fine, la mission THD ne semble pas se faire vraiment de souci sur les déploiements de fibre optique, en comptant même sur une émulation entre acteurs privés. « Reste la question des habitats isolés, en bout de ligne, qui n’auront pas obligatoirement de FTTH en 2022.  Ce sont donc les technologies hertziennes (par des antennes ou des satellites) qui devront leur apporter du très haut débit. Il y a encore une zone d’incertitude, sur laquelle nous travaillons » explique Antoine Darodes. Ils collaborent avec le Centre national d’études spatiales (CNES) pour étudier les futurs satellites. « Nous regardons ce que peuvent apporter les technologies 4G LTE, pour voir comment assurer du 100 % de très haut débit, et pas seulement 95 % » nous assure-t-il.

Si l’objectif de 50 % de THD 2017 semble amener la confiance, rien n’est encore joué, les premiers déploiements publics commençant à peine. En ce qui concerne 2022, aucun des acteurs interrogés ne se lance dans un pronostic, l’échéance étant encore loin et les plans des acteurs publics et privés n’étant pas assez précis. Dans l'absolu, les collectivités sont fortement encouragées à déployer du très haut débit (sur cuivre ou en fibre) dans une course entre départements et régions, qui y jouent leur attractivité à la fois pour les opérateurs et les entreprises, mais aussi pour les habitants, pour qui ce critère devient de plus en plus important, voire essentiel.


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