Consolidation des télécoms aux États-Unis : Charter en passe de croquer Time Warner Cable

Pour plus de 55 milliards de dollars 6
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Crédits : Zoonar RF/iStock/ThinStock
FAI
Guénaël Pépin

Le rachat manqué de Time Warner Cable par son principal rival, Comcast, pourrait profiter au troisième câblo-opérateur américain, Charter, qui propose plus de 55 milliards de dollars pour son concurrent. Même si l'opération était déjà prévue, elle devra passer par le dédale légal qui a coûté sa fusion à Comcast.

Le malheur des uns fait le bonheur des autres. Un mois à peine après l'abandon du rachat du câblo-opérateur Time Warner Cable (TWC) par le mastodonte du secteur, Comcast, un autre repreneur s'est mis sur les rangs et a remporté la mise. Mardi 26 mai, Charter Communications a annoncé être entré en phase finale du rachat de TWC pour plus de 55 milliards de dollars en cash et actions, et plus de 22 milliards de dollars pour la reprise d'une partie de sa dette. L'opération valorise donc officiellement Time Warner Cable à 78,7 milliards de dollars. Une somme importante, mais qui n'est pas l'élément le plus surprenant.

Quand Comcast a tenté de racheter Time Warner Cable, c'était le premier acteur du marché qui achetait un concurrent plus petit. L'opérateur détiendrait à lui seul près d'un tiers du marché de l'Internet fixe américain, et une plus grande part du câble. Time Warner Cable est ainsi le deuxième câblo-opérateur et troisième fournisseur d'accès fixe américain, derrière Comcast et AT&T. Le nouvel acquéreur de TWC, Charter, est lui le troisième câblo-opérateur américain, plus petit que l'opérateur qu'il convoite. En un sens, la situation est à rapprocher du rachat de SFR par Numericable en France, ce dernier étant loin derrière SFR.

Une revanche de Charter face à Comcast

Le nouveau groupe doit s'appeler New Charter et compter trois opérateurs : Charter Communications, Time Warner Cable et Bright House, une société dans le top 10 des câblo-opérateurs américains. Le nouveau groupe disposerait donc d'une large part du marché américain des télécoms et du câble, même si Charter assure qu'il ne deviendra pas un mastodonte.

Ce rachat n'est possible que grâce au refus des autorités de laisser Comcast obtenir TWC. Comme nous l'expliquions dans notre analyse de ce rachat, il y a un mois, le gendarme des télécoms (la FCC) et le Département de justice ont bloqué l'opération voulue par Comcast. Cela au prétexte que la fusion des deux plus gros câblo-opérateurs posait « des risques inacceptables » en termes de concurrence, notamment sur la vidéo en ligne.

À l'abandon le mois dernier, une nouvelle tentative de Charter était attendue, et elle n'a pas tardé. Ce rachat est donc une revanche pour Charter, que Comcast avait précédemment grillé sur la ligne d'arrivée. Charter propose d'ailleurs une somme bien supérieure à celle mise sur la table par son concurrent : 56 milliards de dollars contre (à peine) 45 milliards. L'intégration de Bright House, la cerise sur le gâteau de l'opération, se ferait elle au prix de 10,4 milliards de dollars, comme il était déjà prévu il y a un mois.

Le débat ne porte pas uniquement sur Internet, mais sur les chaînes câblées qui sont en perte de vitesse aux États-Unis. Pour Reuters, ce rachat est une manière de compenser les pertes d'abonnés sur la vidéo câblée, face à la concurrence de services en ligne moins chers, comme Amazon et Netflix. Ces groupes renforcent ainsi leurs activités télécoms, pour compenser les pertes sur la TV par câble.

Peu de complications légales attendues

Des obstacles existent encore pour cette fusion, avant tout légaux. Ce sont les pouvoirs publics qui ont empêché Comcast de réaliser son rachat et ils pourraient tout aussi bien refuser la tentative de Charter, qui créerait un nouveau groupe puissant sur le câble et l'Internet fixe. Le groupe obtiendrait environ 20 % du marché de l'Internet fixe, selon le cabinet d'étude contre les 33 % approximatifs de Comcast. Charter annonce que la société couvrira 23,9 millions de clients dans 41 États.

« C'est une opération complètement différente [que celle tentée par Comcast]. Le nouvel ensemble, New Charter, serait plus petit que ne l'est Comcast aujourd'hui. D'un point de vue réglementaire, Charter ne sera pas intégré verticalement. Nous serons un plus petit acteur, impliqué dans la croissance de notre réseau physique » a assuré Tom Rutledge, PDG de Charter dans un entretien à CNBC. « Il faut aussi voir que nous n'avons aucune des complications qu'a amené Comcast, qui est un groupe média intégré verticalement avec un réseau de diffusion, un studio de cinéma et un réseau câble national » a-t-il ajouté.

Le rachat aurait bien plus de chances d'être validé par les autorités. La FCC aurait même déjà donné certains gages à Charter. Concrètement, ce rachat express n'a pas le même retentissement public que celui de TWC par Comcast, qui pouvait poser de lourds problèmes de concurrence sur l'ensemble du territoire américain. Ici, la part de marché totale du groupe serait ainsi moindre, sur une part du territoire plus réduite. A noter tout de même que le rachat de Bright House permettrait à Charter de poser un pied ferme en Floride, où il est jusqu'ici peu présent.

Tom Wheeler, le patron de la FCC, a bien déclaré « vérifier quels seront les avantages pour les consommateurs américains si cette opération devait être approuvée ». L'affaire devrait donc être moins difficile qu'avec Comcast, mais le nouvel ensemble pourrait ne pas être un modèle de service-client, Charter et TWC étant classés en bas de tableau en termes de satisfaction-client, rappelle le magazine Consumer Reports, cité par Reuters. Selon le PDG de Charter, le rachat permettrait de réintégrer des postes de conseillers aux États-Unis, jusqu'ici sous-traités dans d'autres pays. De quoi peut-être convaincre un peu plus la FCC…

Pour Tom Wheeler, cette fusion doit réellement profiter aux consommateurs, et pas seulement être neutre pour eux. L'association de défense des libertés FreePress s'est donc empressée de critiquer ce rachat, estimant qu'elle renforcera les monopoles locaux.

Même si le rachat n'a pas l'ampleur de celui prévu le mois dernier, quelques questions restent en suspens, comme une possible montée des prix dans certaines régions ou encore la qualité d'accès aux services vidéo tiers. Des questions auxquelles devra rapidement répondre le régulateur. Si l'opération est bloquée, Charter devra payer 2 milliards de dollars à son partenaire.

Des gagnants et des perdants, dont un Européen

De son côté, Comcast a publié un communiqué très succinct pour approuver ce rachat, après que le sien ait capoté. « Cette opération est parfaitement logique. J'aimerais féliciter toutes les parties » a simplement déclaré Brian Roberts, le PDG de Comcast. Celui-ci avait déjà affiché un optimisme sans faille lors du refus du rachat de TWC, en rappelant la confiance qu'il a dans son entreprise et ses employés.

Cette consolidation est par contre bien du goût de John Malone, le principal actionnaire de Charter, pour qui les câblo-opérateurs doivent s'associer pour obtenir des contenus qu'un seul groupe « câble » ne pourrait financer seul… Dans le but de lutter contre la concurrence toujours plus pressante des services en ligne, comme Netflix. Le magnat a enfin réussi à obtenir ce qu'il voulait, en principe pour l'instant.

L'opération est par contre un échec pour Patrick Drahi, le propriétaire d'Altice, la maison-mère de Numericable-SFR. Le groupe avait aussi pour intention de tenter l'aventure Time Warner Cable, même s'il n'avait pas déposé publiquement d'offre. Altice sort tout juste du rachat de SuddenLink, dans le top 10 des câblo-opérateurs américains, pour 9 milliards de dollars. Altice détient désormais 70 % de SuddenLink, et se serait bien vu à la tête de TWC.

« J'avais le financement et de très grandes banques françaises étaient avec nous » a-t-il affirmé à l'Assemblée nationale ce matin. S'il n'a pas déposé d'offre, c'était simplement à cause de la taille de l'opération et de l'entreprise, la masse salariale à gérer étant trop importante, contrairement à l'explosion de la dette qui ne l'inquiétait visiblement pas outre-mesure. Cette affaire manquée pourrait tout de même profiter à Patrick Drahi, qui aurait désormais une meilleure notoriété outre-Atlantique, estiment Les Échos.


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