[Critique geek] Citizenfour : révélateur de conscience

Si vous n'aviez qu'une chose à faire ce week-end : allez au cinéma 49
En bref
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Cinéma
David Legrand

Retour de nos chroniques relatives à des films qui viennent de sortir en salle, mais décortiquées par les geeks de la rédaction. Et pour cette reprise, quoi de mieux que d'analyser le documentaire de Laura Poitras sur celui qui a chamboulé notre vie numérique il y a maintenant deux ans : Edward Snodwden, aka Citizenfour.

Ce n'est pas courant que le public français puisse avoir l'occasion de se rendre en masse dans une salle de cinéma afin d'aller y voir un documentaire. Les cas sont rares, et semblent liés de manière récurrente à la santé de la démocratie américaine.

Les dérives américaines, source de documentaires à l'impact mondial

En effet, on se souvient tous de l'un des précédents, un film ayant obtenu la Palme d'or à Cannes en 2004. Michael Moore, déjà connu pour Bowling for Columbine venait alors de réaliser Fahrenheit 9/11, une analyse implacable de la dérive de l'administration Bush quelques années seulement après le 11 septembre.

11 ans plus tard, c'est Laura Poitras qui est sur le devant de la scène pour Citizenfour. Elle n'en est pas non plus à son coup d'essai puisqu'il s'agit du troisième volet d'une trilogie qui s'intéresse, là encore, aux suites du 11 septembre. Les deux premiers opus étaient My country, My country (2006) qui traitait de la guerre en Irak et The oath (2010) qui s'intéressait plus particulièrement à Guantanamo Bay. Tous deux avaient la particularité de se pencher sur ces drames humains par le prisme de ceux qui les vivaient au quotidien.

Et si pour clore cette trilogie, Poitras avait décidé de traiter de la question  des programmes de surveillance des citoyens américains, diffusant une version préliminaire de son travail dans le New York Times durant l'été 2012 avec The program, elle ne s'attendait sans doute pas à un tel résultat. Son film est en effet distribué dans le monde entier, et a reçu de nombreux prix, dont l'Oscar du meilleur documentaire. Et ce deux ans après avoir reçu un premier email d'un informateur anonyme qu'elle allait apprendre à découvrir.

De la programmation des salles de cinéma françaises

Mais avant d'évoquer le film de manière plus détaillée, attardons nous déjà un instant sur ce qu'il nous dit de nos cinémas et de leur programmation. Car tout oscarisé qu'il soit, et malgré le fait qu'il ait pu avoir les honneurs de nombreuses émissions de grande écoute et de l'ensemble de la presse ces derniers jours, aller voir Citizenfour au cinéma n'est pas toujours simple. Certes, en région parisienne les choses sont encore assez aisées, mais en province, les priorités sont tout autres.

Dans notre cas, à Nancy, il existe ainsi cinq cinémas qui pourraient proposer Citizenfour, distribué par Haut et court : deux multiplexes (Kinépolis, UGC de Ludres), un second UGC situé en centre-ville (St Jean) et l'un des deux derniers, habitués des films indépendants (Caméo Commanderie et St Sébastien). Et bien entendu, seul le dernier avait décidé de programmer Citizenfour cette semaine. Deux séances sont prévues chaque jour (15h55 et 20h, un peu plus tôt le mardi). Autant dire que les possibilités sont limitées.

Ainsi, si vous allez au cinéma aujourd'hui, vous aurez le choix d'aller voir de nombreux autres films, certains ayant au moins droit à deux séances par jour, et parfois plusieurs semaines de présence à l'affiche chez Kinepolis ou UGC. Citons par exemple50 nuances de Grey, BisBob l'Eponge - le film : Un héros sort de l'eau, Jupiter : le destin de l'universLes Chevaliers du Zodiaque : Légende du Sanctuaire, Tracers, Papa ou maman ou encore Un village presque parfait. Mais Citizenfour, non. S'il s'agit ici d'un avantage pour les petits cinémas locaux qui peuvent attirer un public intéressé par ce documentaire, on ne pourra néanmoins que regretter son manque d'exposition.

Cinéma Citizenfour UGC Films proposés

Un simple email peut changer le monde

Citizenfour, titre du documentaire, est donc avant tout le pseudonyme choisi par un informateur pour contacter Laura Poitras. Après une tentative de communication chiffrée échouée avec le journaliste Glenn Greenwald en décembre 2012, il a contacté un mois plus tard celle qu'il estime non pas choisi par lui, mais bien par le système. La réalisatrice est en effet sur une liste de surveillance depuis la publication du premier opus de sa trilogie, interrogée dès qu'elle passe une frontière américaine. Elle fait aussi l'objet de rapports, dont on découvre une infime partie en toile de fond de la lecture des premiers échanges entre nos deux protagonistes. Poitras raconte alors comment elle est rentrée à Berlin et a commencé à renforcer sa sécurité.

Le film s'ouvre ensuite avec un autre lanceur d'alerte bien connu de ceux qui s'intéressent à ces questions, qui compte plus de 30 ans de service au sein de la NSA : William Biney. Opposant à l'administration Bush, qui a détourné les programmes de surveillance afin de les appliquer aux citoyens américains, il a contribué à l'exposition de Stellar Wind. Un programme, dont on apprendra plus tard qu'il constituait les prémices de ce que nous avons découvert ces deux dernières années. Mais le film ne s'attarde pas sur les détails techniques, ou même l'analyse des documents révélés. Il serait de toute façon bien complexe de chercher à résumer en deux heures autant d'informations, décortiquées par tous les journalistes du monde depuis près de deux ans.

La rencontre

Il s'agit plutôt d'un cheminement. Celui de différents protagonistes qui se préoccupent de la question de la surveillance, qui la perçoivent, cherchent à la combattre, mais toujours en faisant face à la NSA qui, que ce soit au Sénat ou devant des juges, nie et tente de dissimuler des informations, sous couvert de sécurité nationale. Puis, les emails reprennent, notamment par l'envoi d'une série de documents et la promesse d'une rencontre à Honk-Kong après plusieurs mois d'échanges anonymes. Comment se reconnaître ? « Je manipulerai un Rubik's Cube ». La seule volonté du lanceur d'alerte, quoi qu'il advienne : que les informations qu'il met à disposition de Laura Poitras seront bien communiquées aux citoyens américains.

C'est alors que l'on entre au cœur du film, qui nous raconte la rencontre entre Laura Poitras et Glenn Greenwald, puis un second journaliste spécialisé dans les questions de renseignement, Ewen MacAskill, avec celui qu'ils vont découvrir sous le nom d'Edward Snowden. Un jeune trentenaire à lunettes travaillant pour un sous-traitant de la NSA, et ayant eu accès à de nombreux documents.

Citizenfour
Crédits : Laura Poitras

Calme et lucide sur sa situation, ayant quitté Hawaï et ses proches pour ne pas les impliquer, il livre ses informations, sa vérité et même ses désillusions sur le comportement de l'administration Obama sur la question de la surveillance. Il se souvient aussi d'Internet avant qu'il ne devienne cet outil de surveillance de masse, lorsqu'il n'était qu'un moyen pour faciliter les communications au niveau mondial, une révolution pour ses utilisateurs, et non pour ceux qui veulent les contrôler.

Laissant les journalistes décider de ce qu'ils publieront ou non, il insiste plusieurs fois sur le fait qu'il ne tient pas à être protégé en tant que source, cherchant à être le seul à endosser la responsabilité et les conséquences de ses révélations. Une demande qu'il veut concilier avec le fait de ne pas incarner l'information, afin de ne pas détourner les regards du réel problème sur le fond comme « ils le font tout le temps ». De là découle par exemple la question du bon moment pour dévoiler son identité au monde.

Une chance unique de vivre les choses de l'intérieur, sans superflu

L'on entre alors dans la seconde moitié du film, qui s'attarde, elle, sur les révélations et leur impact planétaire, tant au niveau politique que médiatique. On voit alors Snowden aider les journalistes à se protéger lors de l'échange ou du transport de leurs données, puis vient la diffusion des premiers articles et la suite d'une semaine folle. Quelques jours plus tard, le 10 juin 2013, une interview d'Edward Snowden était diffusé, le 21 juin il était inculpé par les autorités américaines, et cherchait alors une terre d'asile, avec la suite que l'on connaît.

On assistera à la destruction, le 20 juillet 2013, des supports contenant les données concernant le GCHQ, dans les sous-sols du Guardian. Le journal de Glenn Greenwald à l'origine des premières révélations avait en effet subit des pressions de la part du gouvernement britannique. Mais ce n'était alors que le début. Une façon pour nous de revivre ces évènements qui pouvaient alors nous sembler lointains, et dont tout le monde ne saisissait pas forcément l'importance. Une façon de nous faire comprendre, que nous vivions à ce moment-là des jours historiques tant dans le monde de la presse et de l'information, que de notre relation à la démocratie, aux états ou même au numérique dans son ensemble.

Mais la véritable force de ce documentaire, c'est qu'il ne cherche pas à s'en construire une. Il n'y a pas de scénario, de mise en scène poussée, ou de tentative de convaincre le spectateur que de tels choix sont les bons ou sont faciles à faire. Il raconte juste ce qu'il se passe, une fois la machine enclenchée : le combat des journalistes, et de comment s'organise la protection d'un lanceur d'alerte, qui, cherchant à informer les citoyens de son pays et à leur faire prendre conscience de ce qu'il se passe dans leur pays, se retrouve accusé et recherché par leurs représentants.

De ce fait et grâce aux images tournées à l'époque, des documents dont on dispose rarement dans un cas pareil, on se retrouve bien loin d'un spectacle scénarisé à l'américaine, d'une série comme Person of interest qui évoque le sujet de la surveillance globale en la critiquant, lorsqu'elle est entre de mauvaises mains, comme pour mieux nous faire accepter l'idée de son utilité lorsqu'elle est dans le camp « des gentils ». Un peu à la manière dont 24 heures chrono pouvait tenter de nous faire croire que la torture était une nécessité, tant qu'elle était administrée par Jack Bauer. 

Person of Interest TF1
Tiens, un autre lanceur d'alerte avec un duo qui l'aide dans sa quête

Des révélations aux conséquences multiples

Citizenfour nous raconte seulement les choses de manière telle qu'elles se sont passées selon Laura Poitras. Et à travers les différentes interventions de Glen Greenwald ou les échanges avec Edward Snowden, tout le travail entrepris suite aux premières révélations pour faire prendre conscience au monde, à travers différents pays et même le Parlement européen, de l'ampleur de la surveillance dont il est l'objet. Non pas seulement à travers des métadonnées croisées ici et là, mais bien à travers l'écoute et l'enregistrement des communications à l'échelon planétaire. Le tout avec l'aide de différentes agences et de différents États, ainsi que des sociétés qui fournissent aussi bien des services de communications, que les géants du web. 

Ceux qui ont suivi les révélations dans le détail n'apprendront d'ailleurs rien sur ce plan. Citizenfour n'est pas une affaire de scoops. Ce n'est pas non plus une biographie. Ne vous attendez donc pas à découvrir ni l'enfance, ni les mécaniques profondes qui ont mené Edward Snowden à en arriver là. Laura Poitras se pose seulement en témoin de ces évènements. Elle n'intervient pas, ou très peu, et laisse l'histoire se dérouler devant sa caméra. Pourtant, l'impact de ce documentaire lui doit beaucoup, que ce soit par sa façon de filmer et le montage (de Mathilde Bonnefoy) qui alternent entre poésie des images et simples faits, ou à la bande originale aux sons aussi enivrants qu'inquiétants.

Le film nous montre aussi l'impact humain de telles révélations, notamment lorsque, dès la publication des premiers articles dans le Guardian et le Washington Post, la compagne d'Edward Snowden, Lindsay Mills, est interrogée, puis mise sous surveillance avant de rencontrer quelques problèmes avec son loyer. Ou encore lorsque David Miranda, compagnon de Glenn Greenwald, se fait arrêter à l'aéroport de Londres Heathrow, puis est retenu pendant près de neuf heures au nom du « Terrorisme Act ». Autre témoignage touchant, celui du PDG de Lavabit qui explique comment, face à l'exigence du FBI de pouvoir accéder aux clefs privées de ses serveurs, il a préféré mettre la clef sous la porte.

Citizenfour : l'occasion d'un bilan amère ou l'espoir d'un changement de cap ?

Mais finalement, c'est avec un sentiment de déception que l'on quitte nos protagonistes. Celle donnée par l'impression que, finalement, près de deux ans après les premières révélations d'Edward Snowden, et seulement quelques jours après la découverte d'un espionnage de Gemalto, rien n'a changé. La surveillance perdure, elle se renforce notamment au sein des sociétés privées comme les réseaux sociaux qui se félicitent désormais de connaître vos boissons préférées. Chaque semaine, de nouvelles informations nous indiquent que tout continue comme si de rien n'était et les découvertes de failles existant depuis des années s'accumulent.

Et si les outils permettant à chacun de se protéger se multiplient, cela se fait sans réelle mise en commun des efforts, ce qui permettrait pourtant de faire émerger des solutions robustes et exploitables par un large public. Et ce alors même que l'on apprenait encore récemment que le développeur en charge de GnuPG était seul et sans financement. Comme on l'avait appris d'OpenSSL à l'occasion de la faille Heartbleed.

Et finalement, si Citizenfour nous permet de mieux comprendre tout ce qu'il s'est passé il y a près de deux ans, et de mieux appréhender les informations telles que nous les découvrons encore chaque jour, ce documentaire nous fait comprendre une chose : finalement, le seul citoyen qui compte, c'est nous. Les choix que nous faisons à titre individuel, ceux que nous faisons vis-à-vis de notre démocratie, et ceux que nous faisons pour défendre, à notre niveau ou de manière collective, nos droits et ceux de chacun de nous. 

Protéger et renforcer les droits et la défense de ceux qui veulent nous informer, se battre pour que des principes fondamentaux ainsi que nos libertés puissent continuer d'exister, voilà ce qui devrait nous animer. Et sorti de Citizenfour, de retour à la réalité, on ne peut constater que cela n'est pas encore le cas. Mais avec un peu de chance, peut-être que comme l'espérait Edward Snowden, son cas servira d'exemple. Que de nombreux autres lanceurs d'alertes prendront le relais et que les défenseurs de la vie privée se feront de plus en plus nombreux pour s'opposer à la surveillance de masse... qui sait ?

À l'heure où nous écrivons ces lignes, Citizenfour a droit à une note de 4,0 chez Allociné et 8,3 chez IMDb. Il n'est pas encore proposé en précommande, ni en DVD, ni en Blu-ray.


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