En 2014, le déploiement de la fibre optique a bondi en Europe

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Crédits : kynny/iStock/ThinkStock
FAI
Guénaël Pépin

En 2014, 14,6 millions d’Européens étaient abonnés à des réseaux FTTH, selon l’IDATE. La croissance des pays d’Europe de l’Est dominent ceux de l’Ouest, qui pâtiraient de leurs réseaux existants. La France, elle, est l’un des trois pays de l’Union Européenne à disposer de plus d’un million d’abonnés à la fibre optique... avec une stratégie assez unique sur le continent.

La semaine dernière, l’institut d’étude IDATE a présenté à la FTTH Conference de Varsovie sa dernière étude sur la fibre optique en Europe pour l'année dernière. Première nouvelle : fin 2014, les 35 pays européens observés comptaient 14,6 millions d’abonnés au FTTH (fibre jusqu’à la maison) et FTTB (fibre jusqu’au pied d’immeuble) et plus de 59 millions de foyers desservis. Soit une progression de 55 % en un an, accompagnée d’une amélioration de 43 % de la couverture. La croissance « la plus importante depuis la fin 2010 » affirme l’IDATE.

« C’est un panorama de 39 pays. En matière de ‘take up rate’, le taux d’abonnés par prises éligibles, le top 10 ne contient pas de pays de l’Europe de l’Ouest ou du sud dans le top 10 [de 2014]. La France n’est pas en tête sur cet indicateur. On pâtit d’une certaine façon d’une très bonne qualité du réseau cuivre » qui fait transiter l’ADSL et le VDSL2, nous explique Valérie Chaillou, directeur d’étude à l’IDATE. Les meilleurs taux d’abonnement à la fibre optique sont à chercher du côté des pays où les réseaux cuivre n’étaient pas au même niveau, notamment en Europe de l’est.

L’Espagne, la Roumanie et la Suède se distinguent

Sur l’année, l’institut distingue trois pays pour leurs performances. D’abord l’Espagne et son opérateur historique. « Telefonica a en effet décidé d’accélérer ses déploiements afin de couvrir 10 millions de foyers à la fin de l’année, comparés au moins de 4 millions à fin 2013 » note l’IDATE, qui compte 800 000 nouveaux abonnés sur l’année. En Roumanie, les opérateurs sont passés d’une fibre optique au débit partagé entre plusieurs abonnés (FTTx/LAN) à une fibre optique « classique » en FTTH/FTTB. Résultat : une forte augmentation du nombre d’abonnés.

En Suède, les opérateurs ont donné priorité aux logements individuels en 2014, reliant 300 000 nouveaux foyers au réseau. Le nombre d’abonnés fibre a donc augmenté de 31 % sur l’année. Ce pays, « leader » européen selon l’IDATE, bénéficie aussi d’une plus grande concurrence entre petits opérateurs, qui récupèrent peu à peu les réseaux fibre auparavant publics. Les Pays-Bas, eux, ont vu le nombre des abonnés FTTH augmenter de 35 %.

IDATE, FTTH, fibre, rapport, 2014
Crédits : IDATE for FTTH Council Europe

La France est bien placée sur d’autres indicateurs. « Nous faisons partie des pays européens qui ont le plus de nouveaux abonnés en valeur absolue. On se situe aussi parmi les trois pays de l’Union européenne qui ont plus d’un million d’abonnés » affirme Valérie Chaillou. 25 % des abonnés français à la fibre jusqu’à l’abonné ou au bâtiment sont arrivés en 2014.

 « Nos offres haut débit [ADSL] traditionnelles sont encore fonctionnelles. C’est une caractéristique de la France et du triple play » nous explique l’IDATE, même si ce n'est pas une situation unique. « En France, on a une approche commerciale qui n’est pas forcément celle de nos voisins. Il y a encore des efforts marketing à faire sur le FTTH, même si on met déjà l’accent dessus » poursuit l’institut, pour qui l’arrivée du VDSL2 n’a pas été un frein à la fibre optique. « Le VDSL2 est arrivé tard, en étant d’abord limité aux lignes directement liées au répartiteur. Il pâtit encore de ses limites techniques et de la dégradation du débit » au-delà de 1,5 km. Fibre optique et VDSL2 sera donc bien complémentaires commercialement dans nos vertes contrées.

De l’importance des opérateurs alternatifs

En 2014, les opérateurs alternatifs (comme Bouygues Telecom, Free et Numericable en France) ont mené les déploiements de fibre optique en Europe. Sur l’« UE-35 » (l’Union européenne, sans Chypre, plus Andorre, Islande, Israël, Macédoine, Norvège, Serbie, Suisse et Turquie), ils représentent 45 % des foyers desservis sur les deux types de fibre observés par l’IDATE.

Les opérateurs historiques restent tout de même en tête, avec 46 % des foyers desservis sur ces pays en 2014 ; pour une croissance de 3 % par rapport à 2013. Les plus dynamiques ont été Telefonica en Espagne (de 1,7 million en 2013 à 6 millions en 2014), Orange en France (+ 897 000), TeliaSonera en Suède (+ 416 000), KPN aux Pays-Bas (+ 312 000) et Turk Telekom en Turquie (+ 300 000).

Opérateurs historiques et alternatifs privés comptent donc pour 91 % du marché en Europe. Les 9 % des foyers desservis restants sont connectés par des réseaux d’initiative publique, essentiellement gérés par des collectivités locales (municipalités, départements...). En France, ces « RIP » desservent 600 000 foyers en fibre optique, selon l’étude. Leur multiplication est encouragée par le plan national Très Haut Débit de Bercy, dans lequel ils doivent connecter les 40 % de logements que les opérateurs privés ne se sont pas engagés à couvrir.

« C’est indispensable d’avoir une vision complémentaire entre pouvoirs publics et acteurs privés. Les acteurs privés ne peuvent pas assumer seuls une couverture complète, ni les acteurs publics » estime Valérie Chaillou de l’IDATE. « Ce n’est pas le cas qu’en France, même si nous avons un programme réfléchi depuis longtemps. Ces réseaux sont déployés dans une vision vraiment globale, qui peut paraître contraignante vue de l’étranger. L’implication des pouvoirs publics sera aussi nécessaire dans d’autres pays. Au Royaume-Uni, le FTTH est loin d‘être une priorité, contrairement aux citoyens » argumente la responsable de l’IDATE. Outre-Manche, des initiatives citoyennes comme B4RN visent à connecter des zones que les opérateurs ne veulent pas couvrir.

Peu de pays ont un plan Très Haut Débit

Les collectivités contribuent directement à l’objectif de l’État : la totalité des foyers français connectés à Internet à très haut débit en 2022, dont 80 % en FTTH en 2022. La fibre optique est donc l’objectif principal. Le plan Très Haut Débit, considéré comme trop ambitieux dans le climat actuel par certains opérateurs, serait d’ailleurs une particularité française.

« Des pays qui ont un vrai plan THD, il n’y en a pas tant que ça. Ils ont un plan ‘broadband’ (haut débit), pas forcément centré sur le FTTH. Tous ont l’objectif déclaré du Digital Agenda européen » qui consiste à couvrir toute l’Europe en très haut débit (30 Mb/s) en 2020, dont au moins la moitié à 100 Mb/s, nous affirme encore l’IDATE. « Ce n’est pas la même chose que le plan THD français. Il y a des pays pour lequel ce Digital Agenda n’est pas suffisant et ils vont plus loin » détaille l’institut.

En France, les opérateurs font peser une menace constante sur ce plan, en brandissant la baisse des prix qui limiterait lourdement leurs marges, tout comme le rachat de SFR par Numericable qui jette un doute sur la capacité à déployer cette coûteuse fibre optique. Dans un entretien à RTL, Stéphane Richard, président d’Orange, affirmait par exemple que 2014 a été la première année où les investissements des opérateurs ont reculé.

« Il y a des mouvements qui peuvent remettre temporairement en question les déploiements. Les opérateurs ont [tout de même] des planifications à plus long terme qu’à un an. Ils ont des ambitions de couverture et mettront les moyens nécessaires. Je ne crois pas qu’à long terme il y ait une modification radicale des investissements » rassure Valérie Chaillou de l’IDATE.

« Les usages ne conduisent pas les déploiements de fibre »

Sortis des chiffres et de la politique, qu’est-ce qui motive aujourd’hui les abonnements de fibre optique en Europe ? De nouveaux usages, la fameuse « killer app » que les opérateurs espèrent depuis des années pour vendre des forfaits fibre ?

« Selon les pays, la fibre se vend toute seule. On est passé au-delà de la notion de ‘killer app’ depuis pas mal de temps. Il n’y a pas d’application qui rend la fibre indispensable » estime l’IDATE. Pour l’institut, les internautes attendent bien plus de pouvoir conjuguer nombreux usages lourds simultanément que d’utiliser une seule application réservée à la fibre. « Il était difficile de prévoir que les utilisateurs allaient devenir producteurs de données. Il y a un besoin de débit montant et de faible latence lors des jeux en ligne ou de discussions Skype. »

Pourtant, ce n’est pas cette multitude d’usages qui motive les opérateurs à couvrir l’Europe en fibre. « Les déploiements ne sont pas menés par la demande » des abonnés, confirme Valérie Chaillou. Les opérateurs et les États seraient bien dans une logique d’aménagement du territoire, pour offrir les débits supérieurs quand ils seront réellement nécessaires. « La fibre n’est pas un service, mais un médium, une solution physique qui permet une connectivité performante. Ça peut être envisagé comme une commodité, à un moment donné, quand le besoin [en connectivité et débits] sera clairement exprimé, fort, conséquent. Si l’infrastructure n’est pas là, ce sera un gros problème » nous déclare la directeur d’étude de l’IDATE.

« Même si on n’a pas conscience des avantages au quotidien, cela fait partie des infrastructures qui deviendront une commodité demain » déclare l’institut, pour lequel il n’y a pas d’urgence dans les déploiements, mais tout simplement l’envie de ne pas être « à la traine ».


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