Stéphane Richard : Free Mobile « a été une mauvaise décision »

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Guénaël Pépin

Dans un entretien au Grand Jury RTL, Stéphane Richard est revenu sur la situation du secteur depuis l’arrivée de Free Mobile en 2012. Pour lui, le retour à trois opérateurs en France et l’allègement des règles de concurrence en Europe sont nécessaires pour le bien du secteur. Cela alors que l’entreprise vient d’annoncer un nouveau fonds d’investissement dans les start-ups.

L’invitation au Grand Jury RTL dimanche soir a été une nouvelle occasion pour Stéphane Richard, le PDG d’Orange, de renouveler sa position sur ses thèmes favoris : la fonte des marges et des emplois en France, les déséquilibres face aux méchants géants américains du Net et la nécessité de réduire la concurrence dans le secteur. Assez peu malmené, il a pu dérouler un discours direct, avec quelques imprécisions.

L’arrivée de Free Mobile : une bonne nouvelle... mais pour certains seulement

Premier sujet de l’émission, la situation des télécoms en France, en souffrance depuis l’arrivée de Free Mobile en janvier 2012. « Les prix dans la téléphonie mobile ont baissé de 40 % en trois ans, ce qui est gigantesque » compte Stéphane Richard, pour qui cette nouvelle est seulement bonne pour les consommateurs et l’économie numérique. Les opérateurs paieraient le prix de la politique passée de l’État et du régulateur (ARCEP) en matière de concurrence.

Quelques jours après l’arrivée de Sébastien Soriano au poste de président de l’ARCEP (voir notre analyse), le PDG d’Orange veut évoquer l'avenir. Si possible à une échéance qui parlera au nouveau chef du régulateur : la fin de son mandat. « N’allons pas plus loin dans la baisse des prix parce qu’on mettrait en danger la capacité de la France à être connectée à l’horizon 2020 » prévient le patron d’Orange, pour qui « on est arrivé à un niveau où la nécessité d’investir, d’innover dans ce secteur, est tellement importante que ça serait vraiment imprudent de continuer sur ce rythme de baisse ».

« On a introduit un quatrième opérateur au moment où, ailleurs en Europe, on faisait plutôt le choix de les réduire. Il est arrivé, il a porté son offensive sur les prix, peut-être faute de pouvoir le faire sur d’autres critères. Ça a abouti à une forte baisse des prix, ne revenons pas là-dessus, c’est fait. Mais l’important aujourd’hui c’est l’avenir » ajoute-t-il, rappelant à plusieurs reprises que les télécoms sont « vitaux pour l’économie » et la présence dans la « révolution numérique ».

L'impact de Free Mobile sur l'emploi ? « C’est trop tôt pour le dire »

En attendant, des questions plus directes se posent, notamment sur l’impact de Free Mobile sur l’emploi du secteur. « Je pense que personne n’en sait rien, c’est trop tôt pour le dire. Nous sommes dans une industrie de long terme. Nos trajectoires d’emploi sur dix ans » explique prudemment Stéphane Richard, même si... « L’emploi a baissé fortement dans le secteur. Bouygues Telecom et SFR ont licencié massivement, plusieurs milliers de personnes. Nous aussi, en ne remplaçant pas tous les départs. Je ne vous parle pas des sous-traitants... Il est évident que la photographie de l’emploi dans le secteur est mauvaise aujourd’hui et n’a pas été arrangée par cette affaire ».

En 2013, le secteur avait perdu plus de 4 000 emplois directs sur 129 000, sans compter les emplois indirects chez les sous-traitants et les magasins spécialisés. Néanmoins, cette analyse est contre-balancée par une autre de l'UFC-Que Choisir qui indique une baisse constante depuis 2002, puis une relative stagnation entre 2010 et 2013.

Cette concurrence renouvelée est jugée trop forte par le responsable d’Orange, pour qui il sera nécessaire de revenir à trois opérateurs. « Je pense que quatre opérateurs, c’est trop. Ce choix a été une mauvaise décision. On aurait pu voir des baisses de prix par d’autres moyens. C’est le gouvernement de l’époque, le régulateur aussi » juge Stéphane Richard, maintenant les responsables partis autant du côté de Bercy que de l’ARCEP. L’arrivée de Free Mobile avait été vertement critiquée par Bercy, Orange s’en fait maintenant l’écho.

Les marges fondent, un opérateur est de trop

Avec l’arrivée du quatrième opérateur, « l’industrie a payé un certain nombre d’erreurs du passé, il faut être honnête » évoque Orange, pointant les anciennes ententes sur les prix. « 2014 a été la première année où l’investissement dans les télécoms baisse, de 500 millions d’euros, ce qui n’est pas rien ! Et partout ailleurs en Europe, le secteur se concentre » appuie encore le premier opérateur français, qui se voit bien plus en position d’acquéreur que d’acquis.

« On a perdu environ 2 milliards d’euros de marge brute annuelle liée à cette baisse des prix. On a fait des efforts énormes, on a beaucoup travaillé sur notre fonctionnement, sur notre structure de coût. Aujourd’hui, on a retrouvé une forme d’équilibre, mais ça reste très difficile » déplore Orange, qui dit ne pas avoir sacrifié ses investissements. 2014 a par contre été une année de forte reprise de son action en bourse, affichant la meilleure performance du CAC40 sur l’année.

Stéphane Richard se refuse par ailleurs à désigner un opérateur en trop, susceptible d’être repris. Même si, une nouvelle fois... « Tout le monde sait qu’il y a eu des discussions l’année dernière, dans lesquelles nous avons été impliqués nous-mêmes. Il semblerait que chacun aille dans sa direction isolée. Nous avons eu des discussions avec Bouygues, [voulues par Bouygues], qui n’ont pas abouti » affirme encore M. Richard.

Un sujet connexe important est la solidité du nouveau groupe SFR-Numericable, dont la dette est estimée à 17 milliards d’euros. Des doutes pèsent notamment sur sa capacité à investir dans le très haut débit, au moment où l’ensemble privilégie le câble, augmente ses tarifs et réduit certains services. « Nos dettes sont dans des ordres de grandeur comparables. Nous avons 27, 28 milliards d’euros d’endettement pour nos 240 millions de clients dans le monde et 40 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. Tant que l’argent est abondant, ça ira. Mais cette fusion est un pari, il faut que les synergies prévues soient au rendez-vous. Ce ne sera pas facile, et peut-être au détriment un peu de l’emploi. C’est un acteur convergent fixe et mobile, et ça fonctionne bien pour eux » résume le patron d’Orange.

Concurrence en Europe, GAFA en tête

La concentration n’est pas qu’un sujet français, mais européen. Et Orange veut sa part du gâteau. « Je pense qu’il faut revoir profondément [les règles européennes sur la concurrence]. Je milite en ce sens depuis longtemps, comme tous les industriels européens. Je pense que d’une manière générale, il y a une exception européenne, avec une centaine d’opérateurs pour 510 millions d’habitants. Il y en a quatre aux États-Unis, trois en Chine, trois au Japon » explique Stéphane Richard. S’il est difficile de juger la comparaison, elle a le mérite d’être claire, ce qui le pousse sûrement d'ailleurs à la ressortir régulièrement.

La raison de cette situation ? « L’Europe est toujours prisonnière d’une idéologie consumériste, qui dure depuis trente ans. Une politique anti-concentration qui a fait des ravages dans notre secteur » attaque-t-il. Mais, encore une fois, les responsables actuels auraient « compris ». Pour lui, Angela Merkel ou François Hollande seraient plus à même d’accueillir des fusions. Même topo du côté de la Commission européenne, « avec un nouveau commissaire au numérique que j’ai rencontré la semaine dernière [aux] idées très saines » pour le président d’Orange.

Pour lui, la force du numérique européen passera nécessairement par celle du secteur des télécoms, qui serait encore trop faible. Un discours qui rappelle (presque mot pour mot) celui tenu dans le dernier rapport annuel de la Fédération française des télécoms, qui milite pour revoir les règles fiscales et de concurrence dans le secteur. Comme la FFT, il pointe d’ailleurs la puissance supposée des acteurs américains du Net dans les instances européennes.

 « J’ai été choqué plusieurs fois d’assister à des grandes messes européennes à Bruxelles, dans lesquelles les stars, ceux qu’on faisait parler en premier étaient les Américains. Jamais des Européens » tonne-t-il, comparant la capitalisation boursière des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) face à celle des quatre grands opérateurs mondiaux. Pour lui, le déséquilibre serait à la fois total en matière de puissance financière et de régulation.

Investir face aux géants américains

Plutôt que d’attaquer frontalement Apple ou Google sur les terminaux, Orange pense plutôt les affronter sur les usages : « le paiement sur mobile, la santé, l’Internet des objets, le cloud, le big data... ». Avec toujours les opérateurs au centre. Dans un entretien au JDN, Pierre Louette, directeur général adjoint d’Orange, détaille le nouveau fonds de 20 millions d’euros lancé par l’entreprise. De 20 millions d’euros, cette enveloppe doit permettre au groupe d’investir très tôt dans les start-ups (en « early stage »). Une étape où Orange était encore absent, malgré l’initiative « Orange Digital Ventures » qui regroupe leurs investissements.

Pour Orange, il s’agit notamment d’être plus efficace dans la découverte de start-ups, en coupant certaines procédures et certaines strates. « Une petite équipe à Paris et San Francisco va identifier et proposer des investissements. Parfois on a pu être un peu long, lent pour une start-up à découvrir. Orange est composé de tellement de strates et silos... » explique Pierre Louette au JDN. Les tickets iront de 500 000 euros à 1,5 million d’euros. L’objectif est de s’accaparer des solutions ou briques logicielles dans des secteurs d’avenir (comme les smart cities) ou des solutions qui pourront directement compléter ses offres télécoms.

Le groupe ne se sent, par contre, pas encore en danger sur les contenus, malgré l’arrivée de Netflix. Stéphane Richard serait fier des 2,2 millions de clients de son offre Orange Cinema Series (OCS). « Canal+ a aussi une offre, qui marche d’ailleurs mieux [que Netflix]. Tout le monde a fait une montagne de l’arrivée de Netflix, la France est toujours la même... Ça a eu un effet positif, ça créé un peu ce marché. Plus de gens s’intéressent à cette formule. Ne faisons pas non plus de l’ogre Netflix ce qu’il n’est pas » juge-t-il encore.

La neutralité du Net ? « Empêcher les opérateurs de gérer leur réseau »

Dernière bataille évoquée, celle de la neutralité du Net, que Stéphane Richard a déjà qualifié d’« attrape-couillon » et dont il livre une définition personnelle sur RTL. « Historiquement, on nous demandait de construire les réseaux et de ne pas les gérer » explique M. Richard. « Je ne parle pas de discriminer les contenus, hein ! Mais de proposer des qualités de service différenciées, avec des prix différenciés... Comme ça existe dans n’importe quel autre secteur » estime le responsable d’Orange, qui estime donc naturel de fournir différentes qualités de service aux clients, sans évoquer la contrepartie de faire financer les réseaux par les services eux-mêmes.

Pour lui, le danger vient bien plus de Google et ses positions dominantes sur la recherche et les systèmes d’exploitation mobiles. Un discours déjà asséné mille fois, qui garde toute sa fraîcheur. « Où est le problème concurrentiel ? S’il y a un problème de neutralité, est-ce qu’il est du côté des 100 opérateurs européens ou pas plutôt du côté de Google ? » interroge Stéphane Richard. « Je réclame l’égalité de traitement sur la régulation, du point de vue des données personnelles, des règles fiscales. Je considère scandaleux que les trois plus grandes entreprises américaines [du numérique] paient 1 % des impôts du numérique en France, alors que les télécoms en paient 96 % ! » s’emporte-t-il.

« L’Europe est totalement défaillante sur ces sujets. On n’a pas été capable de créer un moteur de recherche européen, peut-être entre opérateurs. Je pense que c’est trop tard » ajoute-t-il encore. « On a des relations complexes avec Google. Nous sommes dans la coopération et aussi dans l’affrontement. J’ai construit depuis quelques années des relations personnelles avec Larry Page, on se voit régulièrement en Europe ou aux États-Unis. On discute de tout, y compris des affaires qui ne nous plaisent pas » assure M. Richard, pour qui certains sujets comme la proxification (censée masquer le contenu transitant par les tuyaux) est un des points de désaccord connus entre l’opérateur et le géant du Net.


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